Les personnages (les filles)

Les personnages (les filles)

Honneur aux dames… Même si (entre nous), des quatre, c’est le garçon le plus intéressant car le plus proustien !

Reprenons la photo.

Attention, confusion ! Ça ne va pas être simple. Il va falloir jongler avec des noms et des prénoms.

Troisième en partant de la gauche, une jeune femme au second plan. Elle est en jupe longue noire et veste idem. Une cravate à motifs est nouée sur sa chemise blanche, toutes deux bien masculines. Elle porte un chapeau orné de blanc. Elle regarde le photographe.

Nul ne lui attribue une identité. Au mieux, l’Album Proust l’appelle Mlle X. (Donnons-lui un numéro, le 1.)

Passons directement au personnage le plus à droite (appelé n° 2) dans l’espoir de lui fournir un nom.

Sur la photo, à l’extrême-droite, une jeune femme de profil, tout de noir vêtue, jupe longue et veste. Elle porte un chapeau clair avec un ruban sombre. Une cravate à motif noue une chemise blanche. Sa main gauche tient une raquette de tennis par le manche, le cadre vers l’arrière.

Elle est la fille de Victor Léon Dancognée, avocat au Conseil d’État (1842-1917), dont la famille originaire du Puy-en-Velay a fait fortune dans la dentelle, et de Marthe Robert (1850-1938).

Oui, mais laquelle car il y en a deux ?

L’aînée, Charlotte Marie Louise naît en 1872.

Le 1er juin 1891, elle épouse Fernand Renault, industriel, futur fondateur avec son frère Louis de la société Renault Frères. Elle meurt en 1935.

On ignore les dates de la seconde, Cécile.

Elle épouse Maurice Soupault, gastro-entérologue, médecin des hôpitaux de Paris et riche propriétaire terrien en Beauce. Le couple a trois enfants dont le dernier, Philippe, est le futur poète cofondateur du surréalisme.

Kolb : « Il y avait deux sœurs que Proust avait rencontrées dans sa jeunesse dans un cours de danse rue de la Ville-l’Évêque et au tennis du boulevard Bineau à Neuilly : Louise Dancognée et Cécile Dancognée. […] Peut-être figurent-elles sur quelques-unes des photographies de la série dont on voit des exemples dans l’Album Proust, p. 116-117. »

Osons une hypothèse en avançant que la n° 2 est plus âgée que la n° 1 et que Louise est l’aînée. Alors, à l’extrême-droite, c’est elle et l’autre est sa cadette. Ont-elles un air de famille ? En tous cas, elles semblent de la même génération et leurs tenues sont proches.

[Le hors-série du magazine Lire consacré au centenaire du Goncourt de Proust, qui vient de sortir, propose une hypothèse inédite (farfelue ?). La fille de droite serait une dame : « Mme Émile Straus, une amie de Proust, qui tenait salon boulevard Haussmann et lui inspira quelques traits de Mme de Guermantes. » L’idée est d’autant plus surprenante que la veuve de Georges Bizet, née Geneviève Halévy, a alors plus de quarante ans.]

Si l’on suit Proust à la lettre — souvenez-vous : « La photographie de vous qui est là a-t-elle été faite au tennis autrefois entre la petite Daireaux et quelque Dancognée » —, Cécile serait celle de gauche, n°1, et la fillette s’appellerait Daireaux.

Rien n’est aussi simple.

Sur la photo, à droite, une fillette est assise sur une chaise. Elle porte des bottines sur des mi-bas et une jupe mi-longue noires. De sous un chemisier, noir aussi, à manches longues, sort un col blanc. Son visage riant est surmonté d’un chapeau à fleurs dont une, grosse, blanche. On ignore ce qu’elle regarde.

Une hypothèse plausible avance qu’il s’agit de Gabrielle Schwartz (aussi orthographiée Schwarz ; Cattaui la prénomme Louise).

Elle naît en 1876 à Paris.

Comme Jeanne Pouquet, elle fait partie de la petite bande adolescente des Champs-Élysées. Dans ces jardins parisiens, près des chevaux de bois, elle y côtoie Marie de Benardaky, premier amour de Marcel Proust, Antoinette et Lucie Faure.

En 1886, Marcel les retrouve tous les après-midi, le jeudi où il n’y a pas classe et les autres jours où elle se finit à 15 heures.

« Jeanne Pouquet […] précisant le rôle de paravent qu’elle fait jouer à Proust, confiait à Gaston de Caillavet, en lui rapportant une conversation avec deux amies, les sœurs Schwartz : “J’ai causé longuement de Proust, de ses œuvres, de son charme, etc. J’ai dit que mardi je dansais et cotillonnais avec lui, que j’espérais le voir dimanche et mille choses qui ont fait croire que j’avais une grande passion pour lui. Pour les convaincre tout à fait, j’ai poussé de grands cris scandalisés quand elles m’ont accusé de flirter avec lui.“ » (Debbasch) Aucune trace n’est connue d’une autre demoiselle Schwartz.

Gabrielle épouse Louis-Lucien Klotz (1868-1930). Juif alsacien, il fait des études de droit, devient avocat à la cour d’appel à Paris puis journaliste, homme politique enfin, élu dans la Somme sous l’étiquette « radical » (maire, conseiller général, député, sénateur) ; il est nommé ministre des Finances avant la guerre, poste qu’il retrouve dans le gouvernement Clemenceau — chargé de négocier les « réparations » dues par l’Allemagne fixées par le traité de Versailles, il est l’auteur de la formule fameuse : « L’Allemagne paiera ! » Le couple, semble-t-il, finit par se séparer.

On ne sait presque rien de d’autre de Gabrielle — sauf, étrangement, que Roland Barthes « aime énormément ce visage de petite fille » (La préparation du roman. Cours au Collège de France).

Gabrielle Schwarz meurt en 1958. Elle est inhumée au Père-Lachaise.

Un hic : en 1891, Gabrielle a 15 ans, âge que la fillette de la photo n’a visiblement pas encore atteint. Toutefois, elle ressemble bien à la Gabrielle Schwartz exposée à la Maison de tante Léonie à Illiers-Combray.

Et si c’était une Daireaux ?

Dans le tome VIII de la Correspondance (lettre 127), Philip Kolb signale dans une note de bas de page que le tennis du boulevard Bineau était « la propriété des Daireaux ». C’est donc bien un court privé.

Cette famille franco-argentine a le profil pour habiter Neuilly : le père, Émile-Honoré Daireaux est avocat du barreau de Buenos-Aires et de la légation argentine de Paris.

Certes témoin direct, Marcel Proust paraît indiquer cette identité (on vient de le voir). Seulement, il est bien seul.

Là encore, elles sont deux : Maria Anna Luisa (1874- ?), mariée en 1900 à Paris (VIIIe) avec Lucien de Céligny, et Maria Julia (1877- ?).

Retour au hic : la remarque sur l’âge s’applique aussi. Les demoiselles Daireaux, dont nous n’avons pas de portraits, ont, en 1891, 17 ans (Luisa) et 14 ans (Julia).

Si l’on peut trancher que les deux adultes en noir sont les sœurs Dancognée, nous nous interdisons d’être catégorique pour la fillette.

Reste à nous pencher sur le garçonnet. Et ça va être passionnant.

Parole de proustiste…

Patrice Louis


CATEGORIES : Chronique/ AUTHOR : patricelouis

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