Le dernier personnage (le garçon)

Le dernier personnage (le garçon)

Deuxième personnage en partant de la gauche, un garçonnet.

Il porte bottines et costume noirs — pantalon s’arrêtant à mi-mollets, veste à large échancrure et col blanc d’où pendent cinq rubans, blancs aussi, sur une marinière à rayures. Un canotier coiffe sa tête et des gants noirs couvrent ses mains. Les jambes écartées, il tient une canne comme un fusil. Il semble s’amuser beaucoup.

Soit c’est Pierre Pouquet, soit c’est Max Daireaux. La première hypothèse est celle de Cattaui et de l’Album Proust. Est-ce le frère cadet de Jeanne Pouquet ? Problème : aucune information n’est disponible sur ce garçon. Rien, pas même une image.

Examinons l’autre nom, Maximiliano Molina Emilio Daireaux.

Il naît en 1883 (Craig) ou 1884 (Kolb), à Buenos-Aires, Argentine.

Il est le petit-fils de  François Geoffroy Daireaux, clerc de notaire, planteur, négociant (1796-1866, château de Montifray, Manche) et de Madelaine/Magdeleine Constance Herbin (1809, Manche-1864, Paris).

Il est le fils d’Émile/Emilio Honoré Daireaux (1843, Rio de Janeiro-1916 ou 1919, Paris) et de Maria Amalia Molina Regueira (1846-1929).

Émile est officier de l’Instruction publique, écrivain, avocat du barreau de Buenos-Aires et de la légation argentine de Paris. Il collabore au Temps et à la Revue des Deux Mondes. Il est l’auteur de La vie et les mœurs à La Plata (1888, préface de Bartolomé Mitre, ancien président de la République). Son adresse à Paris : 15, rue Vernet, VIIe arr.

Une tante de Max, Amélie (1853-1897), périt brûlée dans l’incendie du Bazar de la Charité à Paris. Il aura pour cousin Bertrand de Fallois (né quatre décennies après lui et qui en fait le « camarade de classe » de Proust).

Max a des frères et sœurs plus âgés que lui : Jaime/Jacques Emilio (1870- ?), Carlos Godofredo (1871-1957) futur capitaine de frégate et ministre de la Marine, Pablo (?-1911), Luisa (1874- ?) et Julia (1877- ?).

Max suit ses études à Buenos-Aires. En 1902, il vient vivre avec ses parents et sœurs à Paris. Il sort de l’École des mines avec le titre d’ingénieur. Cependant, dès son plus jeune âge, il se consacre à sa vocation littéraire en publiant en 1906 un premier livre de poèmes, Les Pénitents noirs.

Il se lie avec un groupe de jeunes écrivains et artistes (Pierre Parent, Marcel Plantevignes, Reynaldo Hahn) connus de Proust.

Il est l’époux de Gabrielle Ramelot.

Après la guerre, où il s’est engagé dans un corps d’ingénieurs, il continue d’écrire. Les milieux littéraires français, l’accueillent et il fréquente Lucien et Léon Daudet, Georges Duhamel, Maurice Barrès, Paul Morand, Jules Supervielle, Valery Larbaud, Anna de Noailles, mais aussi des Sud-Américains. Par la traduction et la critique, il promeut les écrivains de son continent natal, dont le jeune Jorge Luis Borges. Ses efforts sont constants pour établir des ponts entre les lettres françaises et la littérature émergente d’Amérique du Sud. Max Daireaux a des échanges importants avec Marguerite Yourcenar.

En Argentine, il collabore au magazine littéraire Nosotros, à La Prensa et à La Nación.

Max Daireaux meurt en 1954, à Paris.

Une ville de la pampa argentine construite sur les terres achetées et exploitées par son père, porte le nom de Daireaux. Fondée en 1910, elle fait partie du partido de Daireaux, située à 400 km de la capitale. Au début du XXIe siècle, sa population était de 10 932 habitants.

Max et Marcel

Daireaux père a six enfants (quatre garçons et deux filles) et ce sont les ainés des fils que Marcel connaît vers 1890. Deux décennies plus tard, l’écrivain écrit en parlant de Cabourg qu’il y a « revu les Daireaux d’autrefois ».

Proust a d’abord connu les frères aînés de Max vers 1890. L’on a vu qu’à l’époque de la photo, le tennis appartient aux Daireaux. Leurs relations cessent quand la famille va vivre en Argentine, peu avant 1900.

Proust fréquente Max, à partir de septembre 1908, quand les parents de son cadet de treize ans louent la villa Suzanne à Cabourg — avenue de la Marne, « une des belles villas situées sur la partie ouest du tiers nord de l’avenue centrale de Cabourg, à deux pas des Jardins du Casino et du Grand Hôtel », selon Jean-Paul Henriet, ancien maire de la ville, après une longue enquête.

Le premier invite le second l’invite à dîner dans sa chambre du Grand-Hôtel (Tadié).

La première lettre de Proust à ce nouvel ami, écrite en septembre 1908 sous forme de poème dédicatoire, est jointe à un exemplaire des Plaisirs et les jours. Il lui dédicace aussi La Bible d’Amiens. Plus tard, Proust appuiera la publication des écrits de son jeune ami dans Le Figaro — ainsi son roman Les premières amours d’inutile (1910, Calmann-Lévy) (Artticle non retrouvé).

En août 1909, Marcel écrit : « Je tremble en pensant aux lettres peut-être non arrivées où je vous disais mille obscénités sur les dames Cabourgeoises. Où sont ces lettres d’antan ? Peut-être dans la poche des intéressées. »

Le 4 mars 1911 Proust écrit à Hahn : « Le frère Daireaux “pas la mèche (sic)“ est mort ». Il s’agit de Pablo Daireaux, lieutenant d’artillerie, mort le 14 février à la suite d’un accident de cheval survenu près de Buenos Aires. (Le Figaro, 19 et 26 février 1911)

Dans une lettre d’après le 19 juin 1913, il sollicite les lumières scientifiques de Max lors de la correction de son manuscrit de la Recherche : il le questionne sur l’utilisation des mot « plan » (à propos d’un appartement et d’une salle à manger), « cube » (à propos d’un regard) et « coagulation » (à propos d’un œuf). Dans la même lettre, il écrit qu’il a utilisé dans À l’ombre des jeunes filles en fleurs une anecdote survenue chez les Daireaux : « Il n’y a (dans le second volume) qu’un seul mot bête et il a été dit par moi chez vous… » (Non précisée, l’histoire n’a pas été trouvée).

Leur correspondance s’étend jusqu’en 1917, quand Max envoie à son aîné son livre Nos sœurs latines.

Pour en finir avec les deux enfants de la photo, un élément les unit : leur sourire.

Je dis ça, je dis rien !

Reste que Painter évoque six personnages en plus de Marcel et de Jeanne : « Gabrielle Schwartz, Gabriel Trarieux, les Daireaux et les filles Dancognée, prennent des attitudes comiques autour d’eux. » Oui, ça fait un total de huit mais les Daireaux sont bien deux.

Quant à Proust, il n’a pas inventé la « petite Daireaux ».

Pour boucler cette enquête qui ne résout pas tout, demain, le résultat et les sources écrites.

Parole de proustiste…

Patrice Louis


CATEGORIES : Chronique/ AUTHOR : patricelouis

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