Les personnages (d’abord Gabriel, Jeanne et Marcel)

Les personnages (d’abord Gabriel, Jeanne et Marcel)

 

En tout, ils sont sept… Comme les filles de Jethro, les Samouraïs, les Mercenaires, les familles du jeu de carte, les boules de cristal de Tintin, les Nains de Blanche-Neige, les branches du chandelier de Jérusalem, les péchés capitaux, les notes de la gamme, les couleurs de l’arc-en-ciel, les merveilles du monde, les collines de Rome, les lieues des bottes du conte, les Pléiades et… les livres de la Recherche.

L’identité de trois des personnages de la photo de Marcel Proust au Tennis du boulevard Bineau est sûre et recoupée : les deux jeunes hommes et la jeune fille juchée sur la chaise. Pour les autres, il y a doute ou débat.

Dans notre revue des effectifs, commençons par les indiscutés.

D’abord, celle qui paraît en majesté.

Sur la photo, au centre, une jeune fille se tient débout sur une chaise. Elle porte une longue jupe blanche. Elle a une taille de guêpe sous sa ceinture claire. Son chemisier est à motifs avec des manches longues, un col serré et comprenant une sorte de cravate devant. Son chapeau de paille rond se termine en cône pointu, vaguement asiatique. Un ruban en descend sur le dos de la dame. Son bras gauche, replié, se termine par la main posée sur la taille. Le bras droit est droit, légèrement baissé, et la main tient verticalement le bout du manche d’une raquette de tennis, cadre vers le bas, peut-être posé sur l’épaule du jeune homme agenouillé devant. Dominante, la jeune fille sourit, les lèvres entrouvertes.

C’est Jeanne Pouquet. Elle naît en 1874, à Paris. Elle est la fille d’Eugène Pouquet, agent de change, et de Marie Rousseau.

Marcel Proust la connaît depuis son enfance — elle a trois ans de moins que lui. Elle fait partie de la petite bande des Champs-Élysées avec laquelle il joue.

À l’époque de la photo, Marcel s’affiche amoureux de Jeanne fiancée à un autre. Aucun des trois ne s’en offusque. Au départ, pourtant, du haut de ses quinze ans, Jeanne traite Marcel de « détraqué », de « petit serin », d’« agréable toqué ».

L’élu du cœur de Jeanne est Gaston Arman de Caillavet, de cinq ans son aîné, qu’elle épouse en 1893 — Proust refuse d’être le garçon d’honneur du marié. Ensemble, ils ont une fille, Simone, née en 1894.

Marcel et Gaston se sont rencontrés en 1889. Le premier est ainsi introduit dans le salon de la mère du second, Léontine Arman de Caillavet, maîtresse et égérie d’Anatole France. Elle inspirera Proust pour le personnage de Mme Verdurin. Jeanne jouera le même rôle pour Gilberte et Simone pour Mlle de Saint-Loup.

Il faut attendre 1910 pour que la photo soit évoquée.

Au début de l’année, Marcel écrit à Simone : « Quand j’étais amoureux de votre Maman j’ai fait pour avoir sa photographie des choses prodigieuses. Mais cela n’a servi à rien. Je reçois encore au jour de l’an des cartes de périgourdins avec qui je ne m’étais lié que pour tâcher d’avoir cette photographie.

Vous me feriez très plaisir si vous me donniez votre photographie. Je penserai à vous même sans photographie, mais ma mémoire fatiguée par les stupéfiants a de telles défaillances que les photographies me sont bien précieuses. Je les garde comme renfort et ne les regarde pas trop pour ne pas épuiser leur vertu. »

Peu après le 28 janvier, le futur auteur de la Recherche reçoit une enveloppe contenant d’anciennes photos dont celle prise au tennis du Boulevard Bineau.

Marcel écrit à Jeanne : « Quelle émotion ! quelle joie mêlée d’un sentiment si triste ! que d’années de ma vie sont assemblées dans la chère enveloppe. Il aurait fallu avoir un cœur bien incapable de se souvenir pour ne pas trembler un peu [en] l’ouvrant. Et tout cela me semble hier. Je ne parle pas pour vous car pour vous ce mot-là n’a pas de sens puisque hier ou aujourd’hui vous êtes la même. La photographie de vous qui est là a-t-elle été faite au tennis autrefois entre la petite Daireaux et quelque Dancognée — ou bien cet été, comment le savoir puisque c’est exactement la même personne. »

En 1915, à la mort de Gaston, Marcel écrit à sa veuve : « Le seul nuage qu’il y ait jamais eu entre nous est venu de ce que nous étions tous les deux follement amoureux de vous et que j’avais voulu avoir la consolation de photographies de vous qui l’avait mis dans une colère épouvantable et si naturelle le pauvre petit. »

En 1947, Jeanne écrit à sa fille : « Si l’on met “Tennis du boulevard Bineau“ à la place de “Champs-Elysées“ dans la description de l’amour de Marcel pour Gilberte, je retrouve presque mot pour mot les évocations de son amour pour moi dont il amplifiait interminablement le souvenir dans des lettres que j’ai si absurdement détruites. »

Jeanne Pouquet meurt en 1962.

Venons-en au « guitariste ».

Sur la photo, au centre, un jeune homme est agenouillé. Vêtu de beige, il est en pantalon et redingote (qui le boudine). Il porte une lavallière à pois sur une chemise blanche à col cassé. Moustachu, il est tête nue. Il tient une raquette de tennis verticalement, manche en haut serré dans sa main gauche. De la droite, il gratte les cordes comme s’il s’agissait d’une guitare. Il regarde le photographe et, lèvres ouvertes, semble content de lui.

C’est Marcel Proust. Il a vingt ans. Il est né en 1871 à Paris. Il est le fils d’Adrien Proust, médecin, et de Jeanne Weil. Il a un frère plus jeune de deux ans, Robert. Après des études au lycée Condorcet (où il écrit dans Le Lundi et la revue Lilas qu’il co-fonde), il fait son service militaire à Orléans, puis s’inscrit à la faculté de Droit, enfin à l’École libre des Sciences politiques.

En 1891, Le Mensuel publie la première page de fiction de Marcel Proust, Souvenir, où il évoque avec nostalgie, au seuil de la mort, une amitié amoureuse. Le jeune homme a commencé à fréquenter les salons. Il habite chez ses parents au 9, boulevard Malesherbes.

Marcel Proust, écrivain, meurt en 1922, à Paris.

Passons au troisième.

Sur la photo, à l’extrême-gauche, un jeune homme dont on ne voit que la tête, le haut du torse un bout de bras et les pieds. Il est moustachu, en chemise blanche, lavallière serrée, pantalon clair et chaussures marrons. Dans sa main gauche, ce qui peut être une canne tenue verticalement.

C’est Camille Ludovic Gabriel Trarieux d’Egmont. Il naît en 1870, à Bordeaux. Il est le fils de Ludovic Trarieux, sénateur de la Gironde, ministre de la Justice, fondateur de la Ligue des Droits de l’Homme.

Venu à Paris  à la suite de son père, il fait ses études au lycée Condorcet où il est le camarade de Marcel Proust. Il remporte au Concours général le prix de rhétorique et de philosophie. Il est ensuite licencié ès-lettres et en droit — à Sciences-po, il retrouve Proust.

Il publie à 20 ans un premier recueil de vers (Confiteor : Les Arabesques, La Ritournelle des amoureux, Les Vestales, Révélation de Saint-Jean, le théologien, 1891). Proust en fait une critique élogieuse dans Le Mensuel, en avril 1891.

C’est chez lui qu’André Gide est présenté, le 1er mai 1891, à Marcel Proust.

Gabriel Trarieux, homme de lettres, meurt en 1940, à Monte-Carlo.

À suivre, les quatre autres et là, ça se complique !

Parole de proustiste…

Patrice Louis


CATEGORIES : Chronique/ AUTHOR : patricelouis

2 comments to “Les personnages (d’abord Gabriel, Jeanne et Marcel)”

You can leave a reply or Trackback this post.
  1. Merci pour cette chronique si riche et bon premier mai !

  2. Oh merci !
    C’est très amusant, car connaissant la photo depuis un certain temps et sans en connaitre le contexte, j’ai toujours trouvé l’air de Marcel si coquin et ai toujours pensé également qu’il y avait quelque chose entre lui et la jeune femme debout sur la chaise et qu’accroupi, il lui contait visiblement fleurette.
    D’ailleurs, en commençant la lecture de votre billet, arrivée à Jeanne, je n’eus qu’une pensée : Gilberte !

Write a Reply or Comment

Your email address will not be published.

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.