Y a-t-il trop de mots dans la Recherche ?

Y  a-t-il trop de mots dans la Recherche ?

L’empereur du Saint-Empire, Joseph II, a perdu une bonne occasion de se taire, le 16 juillet 1782, au Burgtheater de Vienne, en disant, après la première représentation de L’Enlèvement au sérail, opéra de Wolfgang Amadeus Mozart, dirigée par le compositeur : « Il y a trop de notes. » Mozart répondit (selon les versions) : « Juste ce qu’il faut, Votre Majesté » ou « Autant que nécessaire, Sire » ou « Mais quelles notes voulez-vous donc que j’enlève ? ».

Certains lecteurs d’À la recherche du temps perdu devraient y réfléchir à deux fois avant de considérer, comme Anatole France : « La vie est trop courte et Proust est trop long. »

Qui aurait l’idée d’avancer qu’il y a trop de pierres dans les Pyramides de Gizeh, de vitraux dans la cathédrale de Chartres, de salles au musée du Louvre ? de bonds dans les danses de Nijinski ? Qui reprocherait à Michel-Ange d’avoir gâché de la peinture dans la Chapelle Sixtine, Rodin du  bronze pour son Penseur, Saint-Laurent du tissu pour ses robes ? Accuse-t-on Eisenstein, dans Le Cuirassé Potemkine, d’avoir placé trop de monde sur les marches de l’escalier d’Odessa où les soldats tsaristes tirent sur des civils et tuent notamment une mère, dont le landau où se trouve son enfant dévale les marches ? Déplore-t-on le nombre d’enregistrements de Caruso ?

Soyons précis. Qu’y a-t-il de dispensable dans la prose proustienne ? Lesquels des 1 222 496 mots de la Recherche faudrait-il retirer pour… — pour quoi d’ailleurs ? Que faut-il biffer pour la rendre « lisible » ? Risible !

Il est 1 105 occurrences de l’adverbe « trop » dans l’œuvre. Quatorze sont associées à l’adjectif « long » :

*[M. de Norpois à Bloch :] c’est au gouvernement qu’il appartient de dire le droit et de clore la liste trop longue des crimes impunis, III

*[Le prince von :] « Diable ! se dit-il, il ne faudrait pas perdre de temps pour l’Institut car, si je suis trop long, je risque de mourir avant d’être nommé. Ce serait vraiment désagréable. » III

*comme le médecin qui, vous rappelant au sentiment du devoir et de la réalité, vous guérit d’un mal imaginaire dans lequel vous vous complaisiez, ma mère m’avait réveillé d’un trop long songe. III

*[Les Juifs non assimilés] s’ils avaient contre eux d’avoir les cheveux trop longs, le nez et les yeux trop grands, des gestes théâtraux et saccadés, il était puéril de les juger là-dessus, qu’ils avaient beaucoup d’esprit, de cœur et étaient, à l’user, des gens qu’on pouvait profondément aimer. III

*[La princesse d’Orvillers] avait l’air de faire allusion à des complications de vie trop longues à dire, IV

*Et je ne demandais rien de plus à Dieu, s’il existe un paradis, que d’y pouvoir frapper contre cette cloison les trois petits coups que ma grand’mère reconnaîtrait entre mille, et auxquels elle répondrait par ces autres coups qui voulaient dire : « Ne t’agite pas, petite souris, je comprends que tu es impatient, mais je vais venir », et qu’il me laissât rester avec elle toute l’éternité, qui ne serait pas trop longue pour nous deux. IV

*Comme si Albertine avait dû avoir de la peine à croire ce que je lui disais de mon impossibilité de l’aimer de nouveau, à cause du trop long intervalle, IV

*Cette heure me parut, hélas ! bien trop longue car, à peine descendus du wagon, Albertine ne fit plus attention qu’à Saint-Loup. IV

*Pendant le peu de temps qu’il avait passé dans l’armée, ses camarades, trouvant trop long de dire Cambremer, lui avaient donné le surnom de Cancan, qu’il n’avait d’ailleurs mérité en rien. IV

*en voyant cette petite langue tirée comme pour un appel, nous pensons à celles à qui il était si souvent adressé que, même peut-être auprès de moi, sans qu’Albertine pensât à elles, il était demeuré, à cause d’une trop longue habitude, un signe machinal. V

*je n’avais pas le temps de garder un trop long silence qui eût pu lui laisser supposer de l’étonnement. V

je trouvai trop long de revenir sur nos pas pour si peu de chose V

*Ma mère craignait toujours que je ne trouvasse les voyages trop longs, trop fatigants, VI

*Le train entrait en gare de Paris que nous parlions encore avec ma mère de ces deux nouvelles que, pour que la route ne me parût pas trop longue, elle eût voulu réserver pour la seconde partie du voyage et ne m’avait laissé apprendre qu’après Milan. VI

Ah, la longueur de l’éternité ! (Surtout vers la fin, notait Woody Allen).

Parole de proustiste…

Patrice Louis


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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  1.  » L’éternité, c’est long surtout vers la fin  » est une citation dont la paternité est l’objet d’une polémique interminable : Kafka comme le prétend, entre autres, Claude Gagnière dans son Bouquin des Citations ou Woody Allen ( hypothèse la plus répandue ) ?
    Certains attribuent également cette merveilleuse sentence à Groucho Marx voire même à Talleyrand !

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