Proust 1919, l’affaire Goncourt (38)

Un plaidoyer de taille

 

Rosny aîné se charge de répondre aux assauts dans un plaidoyer pro domo qui ne manque ni de panache ni de pertinence. Il prend la plume dans Comœdia du 23 décembre et son « Tréteau des Lettres », Sur toute la largeur du bas de la page 2.

Le titre : L’OPINION LITTERAIRE : LE CAS DE M. MARCEL PROUST

« Il faut être indulgent pour les disputes littéraires. Si elles sont généralement baroques et incohérentes, elles sont utiles aussi ; elles donnent du prix aux lettres, par leur outrance même ; le public français, qu’il soit artiste ou non, aime l’exagération et ne déteste pas l’absurdité.

Ce qu’on peut regretter, ce sont les attaques perfides, brutales ou méchantes, à moins qu’elles ne répondent à d’autres attaques perfides, brutales ou méchantes — et encore !

L’indulgence pour l’effervescence des hommes de lettres ne doit pas empêcher d’essayer de voir clair et de voir juste : ceci contrebalance cela !

Dans le cas de M. Marcel Proust, l’injustice et le déni de justice ont été la règle, la justice, l’exception. Tout a été dénaturé, tout a été falsifié ». Le public est incapable de rien y comprendre. Tâchons de faire luire au moins une faible lueur de vérité.

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         Le déni de justice a été encore plus fréquent que l’injustice. La plupart des critiques ne connaissent pas l’œuvre de M. Marcel Proust. Le spirituel et pittoresque chroniqueur de l’Œuvre, M. de la Fouchardière, écrit : Il (Marcel Proust) est l’homme du monde, ce qui est essentiel à une époque où la réputation des écrivains se fait sur le coup du five o’clock et où l’homme de lettres, soucieux de gloire et d’argent, doit tremper sa plume attentivement dans la théière et le bénitier. »

Or M. Marcel Proust, que la maladie retient presque toujours au lit, n’a plus, depuis longtemps le loisir de fréquenter les five o’clock, sinon très exceptionnellement. Il est libre penseur.

Quant à l’Académie Goncourt, elle a élu récemment Barbusse et Duhamel, le premier révolutionnaire, le second pacifiste et, certes, éloigné du monde et du bénitier ! M. de la Fouchardière, d’autre part, enfle l’âge du lauréat. Du moins le chroniqueur connaît-il l’œuvre de Proust ? Il avoue que non. « Et le titre me déciderait presque, écrit-il, à ouvrir le bouquin si je n’avais la conviction qu’à l’intérieur c’est infiniment embêtant… »

Donc, M. de la Fouchardière n’a pas même lu le livre de Marcel Proust. Mais il a la conviction, etc. Et voilà ! J’aimerais autant me soumettre au jugement d’un roi nègre qu’à celui de ce spirituel « dénégateur » de justice.

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         Un autre journaliste publie : « Le prix Vie Heureuse vient de compenser, dans une petite mesure l’injustice criante — et reconnue par la grande majorité de nos confrères, que les Dix ont eu la maladresse de commettre à son égard, en lui préférant l’ouvrage de M. Marcel Proust. » [Référence non trouvée.]

J’ai une estime très maigre pour l’opinion de la majorité de mes confrères, surtout lorsqu’il s’agit d’une réputation naissante. La majorité des confrères a préféré libéralement, jadis, des poéteraux piteux au grand Baudelaire. La majorité des confrères a préféré la Fanny de Feydeau à la Madame Bovary de Flaubert. La majorité des confrères, c’est l’ersatz, c’est la masse des médiocres.

Elle n’acclame une gloire que quand cette gloire lui a été imposée par l’élite — elle ne découvre rien par elle-même. J’espère, pour M. Dorgelès, qui a écrit un beau livre, que sa majorité est factice. Si elle était réelle, je me méfierais.

Au total, qu’a-t-on reproché à l’Académie Goncourt ? D’avoir couronné un livre inférieur aux Croix de Bois ; d’avoir choisi un homme qui n’avait pas besoin de prix ; de n’avoir pas préféré un livre de guerre ; d’avoir élu le candidat de Léon Daudet ; de n’avoir pas eu d’égard à l’âge de Marcel Proust ?

En ce qui concerne la première articulation, c’est affaire de goût. J’estime pour mon compte que le livre de Proust est un grand livre, comme il en paraît rarement. Il fourmille de trouvailles, d’images ingénieuses, de remarques fines et originales ; il a des éclairs de génie. Il est probable qu’un tel livre subsistera longtemps après que l’immense majorité des livres parus depuis le commencement de ce siècle se seront complètement effacés de la mémoire des hommes. Qu’on puisse nous reprocher d’avoir été injustes en le préférant, cela me dépasse. Marcel Proust est un de nos plus beaux choix, un de ceux dont personnellement je m’honore. L’œuvre couronnée mérite doublement le respect et l’admiration des hommes de lettres — par la patience avec laquelle on l’a réalisée, par la beauté du résultat. Vous êtes bien de mon avis, n’est-ce pas, Elémir Bourges ?

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         Matériellement, il est vrai, M. Marcel Proust n’avait pas besoin du prix. Il en avait besoin moralement, tandis que M. Dorgelès, qui obtenait d’emblée ce succès envié entre tous, LA VENTE, n’en avait plus besoin d’aucune manière.

Depuis 1903, j’ai toujours rejeté les candidats possesseurs de quelque fortune ; j’agissais ainsi selon un principe qui me guidera encore à l’avenir. Mais, n’ayant jamais admis l’Absolu, je tiens compte des circonstances qui font intervenir quelques principes supérieurs à ceux que je suis d’habitude. Or, pour Marcel Proust, un tel principe est intervenu. Son œuvre DOIT être lue par tous ceux qui méritent de la lire, et pour cela, elle a besoin de publicité. Cette considération domine tout. Il n’y a pas à craindre qu’elle intervienne souvent ! Parmi ceux qui sont mécontent de ne pas nous voir préférer une œuvre de guerre, citons Valmer, parce qu’il est le protagoniste de ce genre d’œuvres et qu’il a peine à comprendre qu’on puisse « actuellement » écrire sur d’autres sujets. C’est fort cordialement qu’il nous critique et tout en reconnaissant le mérite de A l’ombre des jeunes filles en fleur [sic] (je n’aime guère ce titre, mais je ne goûte pas non plus le titre d’un chef-d’œuvre de Flaubert : L’Education sentimentale). Binet-Valmer pense que si les Dix avaient fait la guerre, ils auraient agi différemment, je ne suis pas de son avis. Nous avons, cinq fois de suite, attribué le prix à des hommes qui furent au front, parmi lesquels Benjamin, Barbusse et Duhamel. Vous avouerez, cher ami, que cinq « prix de guerre » pour un seul « prix de paix », c’est une proportion dont même votre généreuse sollicitude peut être satisfaite.

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         Sans doute, Marcel Proust était le candidat véhémentement présenté par Léon Daudet. Mais Léon Daudet ne voulait point de Barbusse, et Barbusse a passé par neuf voix contre un, si je ne m’abuse. Et je pourrais citer dix exemples semblables.

         En tout cas, Daudet n’a pas tenté la moindre pression sur moi ; le ton même de cet article fera, j’espère, comprendre à quel point j’aime l’œuvre de Proust ! Je l’ai défendue avec fermeté, comme j’avais défendu l’œuvre de Benjamin, de Barbusse et de Duhamel ! Et je tiens pour impossible qu’on fasse voter un Geffroy ou un Bourges, par exemple, à l’encontre de leurs idées.

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         Reste la question de l’âge. Remarquons tout d’abord que certains de nos lauréats avaient largement dépassé la quarantaine. Le texte ambigu de Goncourt nous incline à voter, le cas échéant, pour des hommes d’un certain âge, non « arrivés », à moins qu’ils n’aient composé un nombre d’œuvres considérables. Nos statuts ne nous imposent aucune obligation définie.

Marcel Proust n’est guère plus âgé que ne l’étaient l’auteur de La Maternelle ou celui de Force ennemie : il est encore à quelque distance de ses cinquante ans ! En outre, et c’est fort important, il y a de longues années qu’il travaille à sa série actuelle, au moins depuis 1906, et la guerre a retardé la publication de cette série.

En récompensant son livre, nous avons récompensé un effort qui s’étend de la jeunesse à l’âge mûr : ici encore, le cas de Proust est exceptionnel et mérite d’être traité exceptionnellement.

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         Me voici au terme de mon examen. Je n’ai pas abusé de la rhétorique. J’ai essayé d’être sincère, autant qu’il est donné de l’être à une créature qui parle le langage trompeur des hommes. Je pense que le choix de l’Académie Goncourt a été irréprochable, au moins dans l’intention : si nous nous sommes trompés, c’est de bonne foi. Mais je ne crois aucunement que nous nous soyons trompés ; au rebours, c’est ma conviction que A l’Ombre des Jeunes Filles en Fleur [re-sic] demeurera, avec Du Côté de chez Swann, qui le précède.

J.-H. ROSNY Aîné.

De l’Académie Goncourt

 

Franchement c’est convaincant !

 

Son auteur couronné, Gallimard se dépêche de faire imprimer une bande rouge : « Prix Goncourt ». L’initiative est inédite, aussitôt copiée par Albin Michel, qui, dans une réclame du Figaro du 18 décembre,  orne Les Croix de bois d’une mention « Prix Goncourt » en gros suivie d’un riquiqui « 4 voix sur 10 ». (Voir ci-dessous le document repéré par Alain Jean-Robert, de l’AFP).

 

Gallimard, très mécontent, réclame réparation. Un tribunal condamnera le perdant pour cette roublardise à 2 000 francs de dommages et intérêts pour contrefaçon.

 

Et Dorgelès justement ? Se faire coiffer au poteau par un génie n’est pas indigne, mais il faut surmonter la défaite. L’avenir va aider le vainqueur de 1918 (face aux Boches) et vaincu en 1919 (face à Proust).

Lot de consolation ? Quarante-huit heures après avoir perdu celle du Goncourt, Roland Dorgelès remporte la course de la Vie Heureuse. Ça lui vaut ce compliment du quotidien L’Avenir, le 13 décembre : « Par le livre couronné cette année, le Prix Vie Heureuse gagne pour la jeune génération l’importance que vient de perdre le Prix Goncourt. »

 

Prochain épisode jeudi, Le Femina.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 


CATEGORIES : Feuilleton/ AUTHOR : patricelouis

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