Proust 1919, l’affaire Goncourt (37)

Les retombées d’un prix

Au 44 de la rue Hamelin, Marcel Proust dort, ce 10 décembre 1919, dans son lit de cuivre.

L’éternel malade a passé une mauvaise nuit. Réveillé dans l’après-midi, il réclame ses croissants et son café au lait, prend sa fumigation, mais renonce à sa toilette et à sa séance de barbe.

Ils sont plus d’un à grimper les cinq étages à pied — l’immeuble n’a pas d’ascenseur —, des Goncourt aux journaux en passant par l’édition.

Le premier n’est autre que Léon Daudet. Il pousse la porte tel un ouragan et annonce à son ami la bonne nouvelle. Elle est authentifiée par la lettre manuscrite à en-tête « Académie Goncourt 1903 » qu’il brandit :

« Paris, 10 décembre, Monsieur et cher confrère, Nous avons l’honneur de vous annoncer que vous avez été désigné aujourd’hui pour le Prix Goncourt pour votre livre : A l’ombre des jeunes filles en fleur [sic]. Veuillez recevoir, Monsieur et cher confrère, l’expression de nos sentiments dévoués. »

Suivent huit signatures.

(Document Sotheby’s)

Et le gros Léon de se tenir le ventre de rire.

Léon Daudet par Paul Nadar

Il est entre 17 et 18 heures quand arrivent les trois Gallimard : Jacques Rivière, le directeur de la NRF, Gaston Gallimard, le patron, et Gustave Tronche, le directeur commercial.

Ont-il croisé Daudet uni à eux par une détestation réciproque et entretenue ?

Marcel Proust les fait poireauter. Céleste Albaret lui fait remarquer que M. Gallimard « est dans un état d’excitation terrible et [qu’]il veut [le] voir tout de suite — Eh bien, allez lui dire que c’est impossible, chère Céleste. Je ne le recevrai pas. Je ne veux pas. Plus tard peut-être… oui, vers dix heures, ce soir… peut-être. — Mais, monsieur, il a l’air d’avoir à des choses urgentes à vous communiquer. — Non, Céleste. Dites à M. Gallimard que je le remercie infiniment de s’être dérangé, mais que je ne suis pas en état de le voir. Qu’il revienne à dix heures du soir… ou demain. »

De l’autre côté de la porte, le grand éditeur piaffe et sitôt le message dédaigneux reçu, éclate : « Mais c’est impossible, il faut que je le voie, vous dis-je. C’est capital ! Il ne se rend pas compte ! Ce soir, il faut que je saute dans le train de 21 heures pour Deauville et que je sois chez mon imprimeur d’Abbeville pour mettre en route les tirages. Sinon, c’est la catastrophe, nous manquerons de livres ! Je vous en supplie, il faut que je le voie, c’est urgent… Expliquez-lui que ce serait aller contre lui-même. »

Céleste retourne dans la chambre et plaide pour le suppliant. — Bon, eh bien dites-lui d’entrer… mais pour une minute. Et seul. »

Gaston Gallimard est introduit et les deux autres continuent de faire antichambre. « L’entrevue fut de courte durée », constate l’aimable cerbère qui ajoute, imperturbable, qu’après le départ des trois visiteurs, M. Proust « avait son petit air de contentement amusé ».

Gaston Gallimard

Une petite meute de journalistes tente sa chance, mais la consigne est stricte : plus personne. D’ailleurs, le jeune lauréat s’offre une vieille crise d’asthme, « épouvantable ». Ils sont éconduits. D’une mauvaise foi éhontée, l’alité certifiera que c’est à son grand dam : « Les journalistes venus la bouche en cœur pour m’interroger, n’ayant pu être reçus par moi qui dormais, l’ont été très impoliment (ce que je déplore) et sont partis furieux. » Et de se plaindre » d’une « vengeance [qui] ne tarda pas sous forme d’« éreintement » et d’« entrefilets malveillants ». (Lettre à Rosny aîné, vers le 23 décembre)

Dans la foulée, il demande à son éditeur de ne pas être « insolent avec les journalistes. » Piqué au vif, Gallimard lui répond : « Je ne vois pas pourquoi vous me recommandez d’être aimable avec les journalistes ; j’en ai vu beaucoup ces jours-ci ; je me suis efforcé de les satisfaire. »

La lecture des journaux prouve que la porte n’est pas restée close pour tous les reporters. Comme on l’a vu plus haut, celui du Petit Parisien raconte le lendemain un « Parisien de Paris » alité, « son teint bistré, ses yeux noirs et ses cheveux d’ébène », qui boit « à petites gorgées un bol de tisane chaude ».

Vingt-six autres articles commentent le prix. Proust n’en semble pas mécontent : ne boudant pas son bonheur, il témoigne devant Jacques-Émile Blanche avoir reçu « 886 lettres de félicitations » en trois jours ; Marcel arrondit à la baisse dans une lettre à Rosny aîné : « huit cents lettres de félicitations auxquelles répondre (dont dix de membres de l’Académie Française auxquels je n’avais pas envoyé mon livre) comment vais-je faire ! » ; les Enthoven en ont compté « 870 » et précisent qu’« il répondit qu’il n’avait plus assez de santé pour répondre » (Dictionnaire amoureux de Marcel Proust). Le lauréat ajoute « mille découpures de journaux, de longs articles, des poèmes, une ode même ».

Mais notre homme est retors. Officiellement récompensé, Marcel Proust fait drôlement penser à cet auteur jurant qu’il prenait tranquillement un verre dans un bistrot voisin de la rue Saint-Augustin ou de la Michodière quand un journaliste, rencontré par hasard, lui a annoncé que les Dix venaient de le choisir !

Pierre Assouline a regroupé ses réactions benoîtes (Autodictionnaire Proust, Omnibus) :

— J’ai appris que j’avais le prix Goncourt (j’ignorais même quand on le donnait. (Lettre à Bernard Grasset, 14 décembre 1919)

— Je ne savais pas quand le prix devait être décerné. Et j’ai été bien étonné quand on est venu me réveiller pour me dire que j’en étais le titulaire. (Lettre à Paul Souday, 17 décembre 1919)

— Ceux qui ont voulu ce prix et que je ne connais pas (Élémir Bourges, etc.) sont ceux qui ont le plus de talent à l’Académie G. (Lettre à Gaston Gallimard, vers le 26 décembre)

— Le jour où on est venu m’annoncer que j’avais le Prix je croyais qu’on ne le décernait que deux mois plus tard. (Lettre à Rachilde [Mme Vallette], 10 janvier 1920)

— Je ne sais pas pourquoi on m’en veut tant d’avoir eu le Goncourt, je ne l’ai jamais demandé. (Lettre à Jacques Boulenger, 10 janvier 1920)

Qu’aurait-il confié s’il avait été élu sous la Coupole ou s’il avait eu le Nobel ?

Je serai candidat à l’Académie (n’en parle pas !) quand un de tes collègues mourra. (Lettre à Robert de Flers — à peine élu au fauteuil 5 —, 4 juin 1920)

— J’ignore quelle forme se fait une déclaration de candidature. (Lettre à Maurice Barrès, début juin 1921)

À cette époque-là, Marcel approche Jacques Rivière sur la possibilité de la NRF de favoriser son entrée à l’Académie française. Réponse : « Vous êtes trop dru, trop positif, trop vrai pour ces gens-là ; leur sommeil est trop profond. »)

— L’Écho de Paris exagère un peu la bienveillance en disant qu’on parle de moi pour le prix Nobel. Ne quid nimis [Rien de trop]. (Lettre à Gaston Gallimard, vers le 21 juin 1922)

Sans attendre de se déguiser en petit homme vert avec épée Quai-Conti ni de discourir à Stockholm, Proust s’empresse de dépenser son chèque de la Place-Gaillon en dîners au Ritz — sauf si l’info est à ajouter aux médisances, Céleste jurant qu’il n’en a rien été. Les gens sont méchants…

Le romancier trouve du temps pour des récriminations. Il en a aux libraires accusés de négligence. Si les exemplaires manquent sur les rayons, c’est parce que la NRF n’avait que deux cents volumes en magasin le 9 décembre. Le soupçon de sabotage effleure le pauvre Marcel qui se lamente auprès de Gaston : « Il n’y en avait pas. On ne se savait pas quand il y en aurait. Je vous développerai cela plus longuement, mais j’en pleure. »

Parallèlement, il est indispensable de colmater les brèches. Le feu roulant des articles critiques a fait des dégâts.

Prochain épisode lundi, Un plaidoyer de taille.

Parole de proustiste…

Patrice Louis


CATEGORIES : Feuilleton/ AUTHOR : patricelouis

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  1. Super récit ! On s’y croirait ; sacré Marcel, va…

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