Proust 1919, l’affaire Goncourt (36)

III – Les neutres et les autres

N’étant d’aucun côté, ils ne choisissent pas.

Quotidien illustré pour le premier, journaux populaires pour les deux autres, ils s’interdisent d’afficher un choix, ayant des lecteurs dans les deux camps.

Excelsior

Le quotidien est fondé en 1910 par le patron de presse Pierre Laffitte (créateur de Fémina et Je sais tout). Il s’impose dès sa création comme une quotidien novateur, organisant le traitement de l’information autour de l’image. Roland Dorgelès y publie ses premiers articles de guerre. Son nom signifie « Plus haut » en latin.

         Excelsior coûte 15 centimes quand tous les autres sont à 10.

Jeudi 11 décembre, 1ère colonne de la page 3 :

         LE PRIX GONCOURT 1919 / A L’OMBRE / DES JEUNES FILLES EN FLEURS / Par Marcel Proust

         « L’Académie Goncourt, réunie hier, sous la présidence de M. Geffroy, a décerné son prix annuel à M. Marcel Proust, pour son livre A l’ombre des jeunes filles en fleurs, qu’édite la Nouvelle Revue Française, et dont voici un extrait :

[Suit une colonne pleine bizarrement achevée en bas de la 2e sur Gilberte et ses parents, dont le nom est orthographié « Swan » une fois.]

Le Petit Journal

Le quotidien est lancé par Moïse Millaud en 1863. Il remporte un rapide succès grâce à son coût modique et son petit format. Plus que sur l’analyse de la vie politique, le journal mise sur le fait divers traité de manière sensationnelle. Son supplément hebdomadaire renforce sa popularité par l’emploi de couvertures illustrées.

Dans la manchette, un coq est dessiné entre Petit et Journal.

Jeudi 11 décembre, milieu de la 1ère colonne de la page 2 :

         Le prix Goncourt a été décerné hier

« C’était hier l’attribution du prix Goncourt, qui, on le sait, est décerné tous les ans, au début du mois de décembre, par les dix écrivains constituant l’« Académie Goncourt ».

Après trois tours de scrutin, le prix a été décerné à M. Marcel Proust, auteur de A l’ombre des jeunes filles en fleur (sic), par 6 voix contre 4 à M. Roland Dargelès (re-sic), auteur de : Les croix de bois. »

La Presse

Le quotidien est lancé en 1836 par Émile de Girardin. Il marque un tournant. La publicité permet de baisser les coûts et d’attirer un large public, par la qualité des articles du journal auquel Dumas, Gautier et Hugo collaborent.

Mercredi 10 décembre, annonce en gros dans le surtitre dont La Presse a l’exclusivité : Le Prix Goncourt et propose un entrefilet au milieu de la 4e colonne de la « une » :

         Le Prix Goncourt / EST DÉCERNÉ / à M. Marcel Proust

« Les membres de l’Académie Goncourt se sont réunis aujourd’hui, pour désigner le lauréat du prix Goncourt pour l’année 1919.

On comptait une trentaine de candidats, parmi lesquels MM. Léon Werth, Roland Dorgelès, Ernest Tisserand, Alexandre Arnoux, Marcel Martinet, Marcel Proust.

Au troisième tour, le prix a été décerné à M. Marcel Proust, par six voix contre quatre à M. Roland Dorgelès, l’auteur des « Croix de bois », pour son ouvrage « A l’ombre des jeunes filles en fleurs ».

Aux précédents tours, ont obtenu des voix dans l’ordre suivant : MM. Arnoux (Le Cabaret), Adès, Martinet (La Maison à l’abri) et Roland Dorgelès. »

Et les autres journaux ?

Au vu des documents numérisés par Gallica (Bibliothèque Nationale de France), la presse, hormis les quotidiens nationaux, ne s’emballe pas autour du Goncourt de Proust.

L’organe catholique La Croix n’y consacre pas la moindre ligne.

Journal « républicain » publié à Rennes, Ouest-Éclair rédige neuf lignes en page 2, le 11 décembre, sur les livres qui ont obtenu des voix. Le titre de l’entrefilet : « M. PROUST OBTIENT LA PALME ».

S’il fait l’impasse sur le Goncourt, L’Écho d’Alger signale en trois lignes en bas de sa « une » que Roland Dorgelès a obtenu le prix de la « Vie Heureuse ».

C’est maigre et symptomatique d’une indifférence certaine.

Où mettre mieux qu’ici ce mot de dépit amoureux de ce Blanche cité plusieurs fois en intime de Proust ? Il le glissera, en 1921, dans une adresse à son modèle en tête de la deuxième série de Propos de Peintre, et qu’il intitule Dédicace et propos liminaire, Marcel Proust :

« Chacun ce nous est plus ou moins le prisonnier d’une légende. Ainsi l’univers a appris, quand le prix Goncourt vous fut alloué, que vous n’aviez plus dix-huit ans ; on vous donna même, me dites-vous, soixante ou soixante-cinq dans les journaux socialistes. Vous étiez malade, très riche, très mondain, disait-on à gauche ; un papillon de nuit qui disparaît à l’aurore pour ne réapparaître que le soir. La seule part d’exactitude, dans ces histoires, serait qu’il est devenu impossible, pour les diurnes comme moi, de vous joindre, quoique l’on rencontre souvent quelqu’un qui vous quitte, ou qui, hier, a soupé « d’un poulet rôti » avec vous. Je ne crois pas vous avoir aperçu plus de trois fois depuis « l’Affaire », je mourrai sans avoir, peut-être passé deux heures encore près de la personne avec qui j’ai le plus de plaisir à me trouver, et vous aurez quitté votre fameux appartement du boulevard Haussmann, dont les murs étaient doublés de liège, sans que j’y aie pénétré pour peindre, comme je le voulais, une image du Marcel Proust adulte. »

Une fois les fumigations dissipées, il faut bien se rendre à l’évidence. Le monde des lettres s’est offert un scandale à bon compte. La disputatio a été vive et la querelle, nourrie. En 1919, l’affaire Goncourt — et il y en aura d’autres — a fait couler beaucoup d’encre mais dans les seules pages littéraires.

Prochain épisode vendredi, Les retombées d’un prix.

Parole de proustiste…

Patrice Louis


CATEGORIES : Feuilleton/ AUTHOR : patricelouis

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