Proust 1919, l’affaire Goncourt (35)

Les partisans de Proust, fin

Le Temps

Le quotidien est lancé en 1861 par le libéral Auguste Neffzer. Il est repris par Adrien Hébrard. Le Temps se démarque par son important réseau de correspondants. Sa qualité et son sérieux sont unanimement reconnus. Républicain conservateur, il devient l’organe officieux de la diplomatie française.

Le Goncourt 1919 est traité en trois épisodes.

D’abord, une article court et factuel, jeudi 11 décembre, dans les « Dernières nouvelles » en bas de la 4e colonne de la page 4 et dernière :

Le prix Goncourt

« L’Académie Goncourt s’est réunie aujourd’hui sous la présidence de M. Gustave Geffroy en un déjeuner au restaurant Drouant pour procéder à l’attribution de son prix annuel qui est, comme on sait, de cinq mille francs.

Etaient présents, MM. Gustave Geffroy, Elémir Bourges, Léon Hennique, Rony aîné, Rosny jeune, Léon Daudet, Henry Céard et Jean Ajalbert.

Lucien Descaves et Emile Bergerat, absents, avaient, ainsi qu’il est d’usage à l’Académie Goncourt, voté par correspondance.

Au troisième tour, le prix Goncourt a été attribué à M. Marcel Proust, auteur de A l’ombre des jeunes filles en fleurs, par 6 voix contre 4 à M. Roland Dargelès [sic], auteur de les Croix de bois.

Aux deux premiers tours, avaient eu des voix, dans l’ordre suivant : MM. Alexandre Arnoux, auteur de le Cabaret ; Adès et Joipovici, auteurs de Goha le Simple, et Marcel Martinet, auteur de la Maison à l’abri. »

Le « Feuilleton, Les Livres », hebdomadaire, qui occupe tous le bas de la page 3, y revient le 18.

Il promet de traiter des Jeunes filles, mais doit différer en toute fin d’article :

« Et j’avais la ferme intention de vous entretenir aussi aujourd’hui de M. Marcel Proust et de son prix Goncourt. Je ne puis étrangler en fin de feuilleton un sujet si considérable à tous égard. Ce sera pour la prochaine fois. »

C’est signé Paul Souday (1869-1929). Critique littéraire et essayiste, il est chargé de cette rubrique depuis 1912 et tient le rôle d’arbitre des élégances littéraires à Paris à l’influence considérable.

Pour cause de Noël, l’article d’après Goncourt promis est publié dans l’édition du jeudi 1er janvier 1920 dans son « Feuilleton » sur les six colonnes en bas de la page 3 :

        

        « M. Marcel Proust a obtenu le prix Goncourt de 1919 pour son roman A l’ombre des jeunes filles en fleurs, second tome de la série qui avait commencé par Du côté de chez Swann. Je vous ai longuement entretenus de ce premier volume paru en 1913, et dès ce temps, j’ai fait du talent de M. Marcel Proust un assez vif éloge, bien que tempéré de certaines réserves, pour n’avoir aujourd’hui qu’a me féliciter de ce jugement académique venant à l’appui du mien. Je dirais qu’une fois n’est pas coutume, s’il ne s’agissait de l’Académie Goncourt, avec laquelle j’ai eu, non pas toujours, mais le plus souvent, le plaisir de me trouver d’accord. Cependant, je dois reconnaître que sa plus récente décision n’a pas eu en général une très bonne presse. Dans cette course, le grand favori a été battu sur le poteau : je veux dire que M. Roland Dorgelès a eu quatre voix, et n’a été dépassé que d’une tête par M . Marcel Proust. Certes, l’auteur des Croix de bois eût été pleinement digne de remporter le prix : son roman est sans doute, avec le Feu de M. Henri Barbusse et la Vie des martyrs de M. Georges Duhamel (autres lauréats Goncourt), l’un de nos trois meilleurs livres de guerre. Mais après avoir couronné des livres de guerre pendant cinq ans, l’Académie des Dix a pensé qu’il était peut-être temps de revenir aux œuvres de paix. Parmi ces dernières, on ne voit pas qui méritât d’être préférée à celle de M. Marcel Proust.

Ses détracteurs ont objecté qu’il ne réalisait pas les conditions voulues par le fondateur, étant trop âgé, trop riche, et patronné par celui des membres de l’Académie qui est en même temps un homme politique. Il est vrai que M. Marcel Proust a quarante-sept ans (et non pas cinquante, ainsi qu’on l’a trop généreusement affirmé). Comment prétendre qu’il ait cessé d’être un jeune, à une époque où l’on a si heureusement prolongé la jeunesse, sinon la vie même ? N’a-t-on pas vu au théâtre bien des jeunes premiers qui avaient passé l’âge réel de M. Marcel Proust, voire celui qu’on se hâtait trop de lui attribuer ? D’ailleurs, au point de vue littéraire et artistique, l’état-civil n’est pas tout. Un jeune, c’est un débutant, qui peut avoir débuté tardivement, ou n’être parvenu que tardivement au succès décisif. A cet égard, Musset, à vingt-cinq ans, avait cessé d’être un jeune, mais Jean-Jacques en était un encore à quarante ans, Debussy de même jusqu’à Pelléas, et Edouard Lalo à soixante jusqu’au Roi d’Ys. Plusieurs gagnants du prix Goncourt, entre autres M. Henri Barbusse et M. Léon Frapié, avaient également passé la quarantaine.

Marcel Proust n’avait encore donné, dans sa période de débuts, prolongée par sa mauvaise santé, que quelques essais et des traductions de Ruskin, par où il s’était recommandé à la sympathie des délicats et des amateurs d’art, mais non pas signalé à l’attention du grand public. A l’ombre des jeunes filles en fleurs n’est que son second roman, et qui aurait été publié quatre ou cinq ans plus tôt, s’il n’y avait eu la guerre. Ce n’est pas un romancier arrivé. Les volontés d’Edmond de Goncourt ne l’excluent pas de ce chef. Quant à sa fortune, je n’en sais pas le compte, mais il n’est pas un nouveau riche, ce qui suffit généralement par le temps qui court, pour ressembler beaucoup à un nouveau pauvre. Enfin, M. J.-H. Rosny aîné a déclaré, dans un article de Comœdia, que celui de ses collègues auxquels on a fait allusion n’était même pas intervenu auprès de lui en faveur de M. Proust. L’eût-il fait que cela ne changerait rien à la question. Edmond de Goncourt détestait l’intrusion de la politique dans la littérature, mais la politique n’a joué aucun rôle dans la carrière de M. Marcel Proust, qui est un pur homme de lettres, et n’en joue aucun dans son livre, dont la valeur littéraire n’est pas niable. Quoi encore ? On reproche à ce romancier d’être mondain. C’est son droit, et le cas n’est pas prévu par le testament Goncourt, qui fréquentait lui-même quelques salons, notamment celui de la princesse Mathilde, et qui n’est pas seulement l’auteur de Germinie Lacerteux et de la Fille Elisa, mais aussi de Chérie et de Renée Mauperin. Il serait aussi absurde de frapper d’ostracisme tel écrivain, parce qu’il va dans le monde, que tel autre (ou le même, car ce n’est pas incompatible) parce qu’il a gardé l’habitude d’aller au café.

Ce qui a aussi fait du tort à M. Marcel Proust, et là, il y a quelque peu de sa faute, c’est qu’il est vraiment d’une lecture difficile. Il l’est de deux façons. D’abord, matériellement, par la longueur inusitée de ses ouvrages. Du côté de chez Swann, déjà, n’en finissait pas : et ce n’était qu’une entrée en matière. A l’ombre des jeunes filles en fleurs comporte quatre cent cinquante pages d’un texte prodigieusement compacte, en tous petits caractères (quarante-quatre lignes à la page), et presque d’un seul tenant, sans division en chapitres, à peu près sans alinéas. C’est un peu inhumain, et décourageant pour les yeux, qui veulent être ménagés ou simplement pour qui n’a pas beaucoup de loisirs. Le temps est passé des interminables romans comme ceux des d’Urfé, des La Calprenède, des Scudéri ou des Richardson. M. Romain Rolland en a relevé la tradition, mais il avait pris la précaution de servir son Jean-Christophe par petites tranches plus facilement digestives. A notre époque de gens pressés, absorbés par leurs travaux, ou par d’autres loisirs, la brièveté s’impose par élémentaire prudence si l’on veut être lu. Beaucoup de censeurs de M. Marcel Proust y ont visiblement renoncé, et se sont vengés de n’avoir pu le suivre jusqu’au bout. Il est pénible à lire, en outre, non pas seulement à cause de son abondance insolite, mais de son style souvent précieux et embroussaillé. Ce n’est pas seulement l’œuvre elle-même qui est longue, c’est aussi trop souvent chaque phrase prise à part, qui s’amplifie, se complique, s’enchevêtre, se replie en volutes et en queue de serpent. J’ai déjà été amené à poser M. Marcel Proust en rival de Patin, dont la phrase du chapeau était légendaire dans les facultés et collèges, au temps où l’on étudiait les Tragiques grecs et où M. Gustave Lanson ne nos menaçait pas d’une licence ès lettres sans grec ni latin. M. Proust, sur cet article, n’a pas changé ses habitudes. A chaque instant, on perd le fil, et l’on est obligé de reprendre, ce qui n’abrège pas l’opération.

Enfin M. Proust possède sur feu M. Patin un avantage, admirable en soi, qui justifie son prix et le classe parmi les écrivains de race, tandis que l’ancien secrétaire perpétuel n’était qu’un honnête érudit et un excellent professeur. Ce n’est pas seulement la construction un peu démesurée et embarrassée qui arrête le lecteur dans les phrases de M. Marcel Proust, c’est aussi l’originalité presque continuelle de la pensée ou de la sensation, et de l’expression verbale. On l’a comparé à Saint-Simon, car il a aussi de chauds admirateurs. Ce n’est pas tout à fait cela. Il n’a pas la véhémence, l’intensité, la fièvre et le feu de l’auteur des Mémoires. Il fait songer à lui, épisodiquement, par son souci extrême et un peu excessif des hiérarchies de caste, des préséances mondaines et autres élégances conventionnelles. Cela n’a pas une grande importance, surtout aujourd’hui, et serait un peu vain ou même ennuyeux, jusque dans Saint-Simon, s’il n’y avait la manière. M. Proust ressemble encore un peu à l’illustre duc et pair dans sa façon d’écrire à la diable, sans respect de la correction grammaticale (1) et, surtout, il est aussi essentiellement un sensitif. Mais au lieu de se laisser furieusement emporter par un tourbillon, il a des impressions plus douces, et il les savoure en gourmet, il raisonne à leur sujet avec des raffinements infinis. Il est moins violemment passionné, et plus savamment dilettante. Avec lui, on n’est pas secoué par un vent de tempête, mais entraîné dans les délicieux et paisibles méandres du plus subtil esthétisme contemplatif.

Dans le sens où l’entendait Racine à propos de Bérénice, M. Marcel Proust a prouvé sa faculté d’invention en faisant quelque chose de rien. Ce livre si substantiel est aussi peu chargé que possible de matière et d’incidents. M. Proust a l’imagination romanesque, qui est une chose charmante, sans quoi l’on se demanderait comment ceux qui en sont dépourvus peuvent vivre, si précisément ils n’en manquaient au point de n’en pas même éprouver le besoin. Mais sa fantaisie s’exerce en variations sur des thèmes réels, et son fertile esprit n’a pas besoin des ces « aventures » qui suppléent chez d’autres romanciers et pour d’autres lecteurs à la pauvreté du fonds. Du côté de chez Swann était le tableau de ses impressions d’enfance : A l’ombre des jeunes filles en fleurs conte, comme dit Loti, celles de sa prime jeunesse. Vous n’avez pas oublié Gilberte, la fille de ce Swann, l’ami des princes, si pleinement mondain, à qui son âme en folie a fait épouser inopinément une simple demi-mondaine, Odette de Crécy. Nous retrouvons Swann, Odette et Gilberte. Après une période de tendre et innocente intimité, Gilberte se refroidit, sans autre motif que l’universelle inconstance de ce monde en perpétuel devenir, laquelle est particulièrement à redouter chez des êtres jeunes et indéterminés, devant qui s’ouvrent de larges perspectives et qui ne connaissent pas encore ce désir éperdu de stabilité, angoisse et tourment de l’âge mûr. C’est tout, à ne considérer que l’action, pour la première partie du volume. La seconde se compose, après la brouille avec Gilberte, d’une saison aux bains de mer, où le héros fait la connaissance de plusieurs autres jeunes filles pour lesquelles il s’éprend d’une sorte d’amour indivis, comme dans les Vierges aux rochers, ne finissant par se fixer enfin sur l’une d’entre elles, Albertine, que pour être assez vite déçu et rabroué. Et le récit se termine normalement, sans intrigue, péripéties ni coup de théâtre, par la rentrée à Paris.

Ajoutez à ce scénario si simple un assez grand nombre de personnages épisodiques, toute une galerie de portraits curieux et divertissants, tracés de main de maître. Rien de plus plaisant que la personne et les discours de M. de Norpois, diplomate rempli de son importance et dont l’intarissable phraséologie professionnelle est rendue irrésistible par le talent parodique de M. Marcel Proust. Celui-ci a publié d’autre part des Pastiches qui valent les célèbres A la manière de…, de Charles Muller et Paul Reboux. Ces Pastiches présentent cette particularité de montrer comment un même sujet — une affaire de faux diamants — aurait pu être traitée par des écrivains aussi différents que Balzac, Flaubert, Sainte-Beuve, Henri de Régnier, les Goncourt, Michelet, Faguet, Renan, et Saint-Simon, dont les différences ne s’accusent jamais plus fortement que dans cette espèce de concours sur un texte donné. Ce sont encore là, par un détour, des portraits littéraires, d’une justesse admirable dans la plus amusante espièglerie.

Pour revenir à l’Ombre des jeunes filles, voici le baron de Charlus, entêté de sa noblesse, d’ailleurs très ancienne et authentique, qui ne laisse pas d’inspirer à M. Proust une sérieuse considération. Il la motive par sa curiosité des types originaux, et il la met à son plan, lorsqu’il s’étonne très sincèrement qu’un homme de génie, comme l’illustre écrivain Bergotte, placé par ce don divin au-dessus de tout et de tous, ne laisse pas d’être un peu vulgairement ambitieux et arriviste. On pourrait trouver que M. Proust attache trop de prix aux vanités sociales, s’il n’apportait lui-même ce correctif de n’en être pas dupe, de s’y plaire comme à un spectacle, de très bien voir que l’élégance d’un milieu est souvent en raison inverse de son niveau spirituel, et de préférer hautement un grand artiste à un grand seigneur ou à un millionnaire. Ceux qui l’ont taxé de snobisme ne l’ont pas bien compris.

Voici un autre aristocrate, le marquis de Saint-Loup, mais intellectuel, proudhonien, aussi avancé que Charlus peut paraître fossile. Et la princesse de Luxembourg, altesse royale, dont l’amabilité pour les personnes de moindre naissance est extrêmement attentive, mais ressemble toujours un peu aux gentillesses que l’on a pour les animaux domestiques… Et la vieille marquise de Villeparisis, qui a jadis entrevu Chateaubriand, Balzac, Hugo, Vigny, Stendhal, ou a été renseignée sur eux, de première main, par ses parents, et qui ne croit pas du tout à cette fameuse supériorité des gens moins agréables en somme qu’un Molé, un Pasquier ou un Salvandy. C’est ici une critique des critiques à la Sainte-Beuve. Nous avons déjà vu, dans sa préface aux Propos d’un peintre (De David à Degas) de M. Jacques-Emile Blanche, que M. Proust regarde l’étude biographique et les relations personnelles avec les grands hommes non comme une aide, mais comme un empêchement à sentir leur grandeur véritable. C’est un point de vue discutable d’ailleurs, et sans doute plus exact lorsqu’il s’agit d’une caillette comme Mme de Villeparisis que d’un historien des lettres comme Sainte-Beuve, dont la méthode reste excellente malgré quelques erreurs de faits.

Ce qui donne surtout à ce livre tant d’attrait, c’est l’inquiétude et l’ardeur sentimentales, favorisées sans doute, encore qu’un peu faussées, mais d’une façon bien attachante, par de très modernes théories philosophiques. On goûtera cette constante avidité de sortir de soi, de se mêler à d’autres vies, et d’y pénétrer profondément. L’amour est peut-être avant tout une immense passion d’exister souverainement dans une autre conscience. Le malheur de M. Marcel Proust ou de son héros, est de compliquer cette tâche déjà difficile par un subjectivisme excessif. Il est par trop convaincu que l’amour comme le génie, tire tout de soi, par une création absolue pour qui la nature ou l’être aimé n’est qu’un prétexte. Il redit sous toutes les formes le fameux quatrain de Louis Bouilhet : « J’ai fait chanter mon rêve… » Il reste au moins à expliquer pourquoi c’est cet être, et non pas un autre, qui a servi d’instrument à cet archet vainqueur. Cette raison seule suffit à rectifier ce qu’il y a de vraiment trop radical. Ce qui n’est malheureusement que trop vrai, c’est ce principe de relativité, qui ne s’applique pas seulement au mouvement matériel, mais si l’on peut dire à la mécanique morale, et qui rend tout bonheur précaire, tout bonheur imparfait. On a rarement traduit avec plus de force et d’amertume le sens du changement et de l’incessante mobilité, qui fait de la vie une suite ininterrompue de morts fragmentaires. Et c’est ici un grand livre douloureux, comme la plupart des grands livres très humains. »

PAUL SOUDAY

         (1) Il ne la respecte même point assez et ne revoit pas assez soigneusement ses épreuves. Il laisse passer des j’eus pour j’eusse, des « soit qu’il croit » (pour croie), des « il aurait voulu que nous partîmes, ce qui fait un bien étrange subjonctif [partissions], etc…

Prochain épisode mardi, Les neutres.

Parole de proustiste…

Patrice Louis


CATEGORIES : Feuilleton/ AUTHOR : patricelouis

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