Proust 1919, l’affaire Goncourt (34)

Les partisans de Proust, suite

 

Le Gaulois

Le quotidien est créé en 1868 par Edmond Tarbé des Sablons et Henri de Pène. Il est repris en 1882 par le monarchiste Arthur Meyer. Il devient alors un journal mondain influent parmi la noblesse et la haute bourgeoise. Boulangiste et antidreyfusard, le titre voit son influence s’amoindrir. Il fusionnera avec Le Figaro en 1929.

Sa manchette : Journal de la défense sociale et de la réconciliation nationale ; Directeur : Arthur Meyer

 

Jeudi 11 décembre, au milieu de la 5e colonne de la « une » :

         LE PRIX GONCOURT

« Autour d’une table délicatement servie et dans un restaurant plein de discret bon ton, les membres de l’Académie Goncourt ont attribué, hier, le prix annuel de cinq mille francs à M. Marcel Proust pour son roman A l’Ombre des Jeunes filles en fleurs. M. Marcel Proust est un écrivain jeune, d’une conscience extrême, styliste précieux et psychologue raffiné, qui commença par railler agréablement la manière de nos conteurs notoires, tout en s’entraînant à le devenir lui-même. Ses œuvres, telles que Du côté de chez Swan [sic] et celle qui en fait le vainqueur d’hier, sont élégantes, placides et cependant un peu inquiétantes. Malgré tant de mérites, ce ne fut pas sans effort qu’il se vit décerner le prix. Il y eut trois tours de scrutin où s’usèrent successivement les candidatures de M. Alexandre Arnoux, auteur du livre Le Cabaret ; de MM. Adès et Josipovici, auteurs de Goha le Simple ; Marcel Martinet, qui écrivit La Maison à l’abri, et Roland Dorgelès, qui enleva tout de même quatre voix à M. Proust avec Les Croix de bois. Huit académiciens étaient présents : MM. Gustave Jeffroy, Elemir [sic] Bourges, Léon Hennique, les deux Rosny, Léon Daudet, Henri Céard et Jean Ajalbert. Les deux autres, MM. Lucien Descaves et Emile Bergerat, avaient voté par correspondance. Et ce furent les jeunes filles en fleurs qui l’emportèrent. A leur ombre protectrice, M. Marcel Proust écrira d’autres belles œuvres. » — G. R.

 

 

L’Intransigeant

Le quotidien est lancé en 1880 Eugène Meyer. Il suit les évolutions politiques de son directeur, Henri Rochefort. Successivement socialiste, boulangiste et nationaliste, le quotidien est anti-dreyfusard. C’est Léon Bailby, nommé en 1907, qui ajoute Le Journal de Paris au titre.

Surtitre de sa manchette : LE PLUS FORT TIRAGE DES JOURNAUX DU SOIR

Sous-titre : « Le Journal de Paris » ; Directeur : Léon Bailby

 

Jeudi 11 décembre, entrefilet dans la 5e colonne de « une », à la rubrique   Dernières Nouvelles :

         LE PRIX GONCOURT

« Au troisième tour de scrutin, les Dix ont attribué le prix Goncourt à M. Marcel Proust (6 voix) contre M. Roland Dorgelès (4 voix).

Quelques voix se sont portées sur M. Marcel Martinet, auteur de La Maison à l’abri.

Marcel Proust présentait A l’ombre des jeunes filles en fleurs, et M. Roland Dorgelès les Croix de Bois.

 

Le lendemain, vendredi 12, analyse favorable, page 2, 4e colonne :

         Quelques mots sur… / M. Marcel Proust

         « Parler de M. Marcel Proust, le nouveau « Prix Goncourt » ? On pourrait tout au plus parler de soi en face de Marcel Proust. Peu d’œuvres autant que la sienne soulèvent, en notre souvenir, une foule de fantômes intimes persistants et légers.

         Rayon de soleil qui marqua tel ou tel jour de notre enfance ; première fleur conservée et sur notre cœur séchée ; rire de jeune fille éveillant, comme un envol d’oiseaux, une théorie d’espoirs insoupçonnés ; soudaine angoisse devant le regard désolé de la femme qui commence à mentir ; petite phrase musicale dont chaque note est l’astre minuscule autour duquel gravite la masse confuse des paroles, des désirs, des joies passées ; souvenirs impitoyablement dépliés, fixés, dressés devant nous-mêmes, en face de qui nous sommes comme devant le spectre de la Servante, Baudelaire :

         Si par une nuit bleue et froide de décembre

Je la trouvais tapie dans un coin de ma chambre,

Grave et venant du fond de son lit éternel,

Couver l’enfant grandi de son œil maternel,

Que pourrai-je répondre à cette âme pieuse,

Voyant couler des pleurs de sa paupière creuse ?

         Voulez-vous savoir que Marcel Proust sort peu, vit dans une chambre tapissée de liège, souffre de l’odeur du moindre parfum ? Je vous conseille d’abord de lire son œuvre.

         Prétendrez-vous, comme quelques-uns, que le dîner avec M. de Norpoix [sic] ne valait pas un récit de trente pages et que des longueurs viennent étouffer les plus beaux passages de Swann et des Jeunes filles ? Moi, je ne me souviens que de ces passages ; je les entends souvent revivre comme leur auteur entendait ses sanglots d’enfant, « comme ces cloches de couvents que couvrent si bien les bruits de la ville pendant le jour, qu’on les croirait arrêtées, mais qui se remettent à sonner dans le silence du soir ».

RENÉ DESPRÉS.

[pseudonyme de René Clair, futur réalisateur et académicien]

 

 

Le Matin

Le quotidien est lancé en 1884 par Sam Chamberlain. Sous la direction de Maurice Bunau-Varilla, il rencontre un vif succès grâce à son ton accrocheur et original. Nationaliste et antiparlementaire, il se fait remarquer grâce à un ton accrocheur et à de grandes campagnes autour des « affaires » qu’il dénonce.

 

Jeudi 11 décembre, bas de la 1ère colonne de la « une » :

 

Marcel Proust / obtient le Prix Goncourt / pour 1919

« Réunis hier, selon la tradition, dans un restaurant du carrefour Gaillon, les membres de l’Académie Goncourt ont scrutiné au dessert pour l’attribution de leur prix annuel.

C’est M. Marcel Proust qui se l’est vu décerner au troisième tour, par six voix contre quatre, à M. Roland Dorgelès, l’auteur des Croix de bois.

Le livre couronné, qui porte le titre, énigmatique un peu, de : A l’ombre des jeunes filles en fleurs, parut, voici déjà plusieurs mois, en même temps que cet autre volume de M. Marcel Proust, Pastiches et mélanges. Depuis le fameux Terrains à vendre au bord de la mer, de M. Céard, la librairie française n’avait pas sorti de roman plus copieux, plus abondant même que le précédent du lauréat d’hier : Du côté de chez Swan [sic]. Le talent subtil de cet auteur ne saurait s’analyser en quelques lignes. C’est le talent du plus solitaire des hommes et qui, loin du monde, demeure le plus passionné des écrivains.

Nos lecteurs en vont juger par le conte, Mme de Villeparisis à Venise, que nous publions en deuxième page. Mais est-ce bien un conte ? Est-ce une chronique que trace M. Marcel Proust, analyste, sensible, libre et minutieux, qui emploie sa vie et son talent à « la recherche du temps perdu » ?

Parisien ermite, dandy, hors de la vie mondaine, M. Marcel Proust, qui ne reçoit que de rares amis, dont son portraitiste, Jacques-Emile Blanche, est âgé de quarante-sept ans. »

 

 

Le Petit Parisien

Le quotidien est fondé en 1876 par Louis Andrieux. Il soutient la République, la laïcisation de la société et la séparation de l’Église et de l’État. Sous la direction de Jean Dupuy, le titre adopte un ton plus modéré. Le journal connaît un fort succès grâce à la qualité et à la variété de ses articles (politique, sports, faits-divers…)

Sa manchette : Le plus fort tirage des journaux du monde entier

 

Jeudi 11 décembre, deux articles à la 1ère col de la page 2 :

         Le prix Goncourt a été attribué hier

« L’académie Goncourt a siégé hier.

Après son déjeuner traditionnel dans un restaurant parisien, elle a discuté aux liqueurs, les mérites comparés des candidats au prix Goncourt de 1919.

Plus de trente littérateurs avaient soumis leurs œuvres aux suffrages de l’académie : M. Roland Dorgelès avec Les Croix de Bois ; M. Arnoux avec Le Cabaret ; M. Tisserand avec Les Contes de la Popote ; M. Pierre Gausset avec Le Cœur et la Guerre, et MM. Léon Werth, Delluc, Giraudoux, de Grandvilliers, qui tous ont écrit des œuvres de guerre ; et MM. Jacques Marie, Pierre Audibert, André Maillet, Marcel Proust, etc.

Il y a même des étrangers : MM. Adès, Josipovici et T’sterstevens, car la fondation Goncourt n’élimine pas les talents étrangers s’ils exercent dans la langue française.

Etaient présents : MM. Geffroy, Léon Hennique, les Rosny, Jean Ajalbert, Elemir [sic] Bourges, Léon Daudet, Henri Ceard.

Descaves et Bergerat étaient absents.

La discussion fut assez longue et le vote assez ardu. Trois tours furent nécessaires pour l’élection du titulaire du prix.

Au premier tour, cinq voix se portèrent sur M. Marcel Proust et cinq se disséminèrent sur MM. Dorgelès, Martinet, Adès, Arnoux, etc.

Au 2e tour, M. Roland Dorgelès obtint quatre suffrages, cependant que M. Marcel Proust en obtenait toujours 5.

Enfin, au 3e tour, par 6 voix contre 4, M. Marcel Proust était choisi.

L’ouvrage ainsi couronné a pour titre : A l’ombre des jeunes filles en fleur [sic]. »

 

 

         CHEZ M. MARCEL PROUST

« M. Marcel Proust est un Parisien de Paris. A voir son teint bistré, ses yeux noirs et ses cheveux d’ébène, qu’il porte à la Titus, on le prendrait plutôt pour un Méridional. Il en a tout au moins le type très accentué.

Depuis quelques jours, M. Marcel Proust souffre d’un refroidissement et garde le lit.

Comme j’entrais dans sa chambre, M. Léon Daudet en sortait. Le député de Paris était venu, en coup de vent, annoncer à l’auteur de A l’ombre des jeunes filles en fleurs que le comité des Dix avait fixé son choix sur lui et l’avait proclamé lauréat.

— Visite inattendue, m’a dit M. Marcel Proust, et véritable surprise, car je pensais à tout, sauf au prix Goncourt. J’y pensais d’autant moins que des personnes obligeantes avaient eu la bonté de m’avertir que je n’avais aucune chance.

Marcel Proust but à petites gorgées un bol de tisane chaude et me parla de son livre :

— A l’ombre des jeunes filles en fleurs est la suite d’un premier ouvrage qui a pour titre : Du côté de chez Suann [sic]. Après l’Ombre, viendront deux autres volumes. J’ai intitulé le dernier : Sodome et Gomorrhe. Le tout constitue un ensemble que j’ai appelé : A la recherche du temps perdu. M. Rosny m’a donné son impression dans cette formule : « Du nouveau, de l’étrange, dans une forme traditionnelle. » On retrouve dans A l’ombre des jeunes filles en fleurs les personnages de Du côté de chez Suann [re-sic]. Seulement, ils ont évolué et leur caractère n’est plus le même.

— Dans A l’Ombre des jeunes filles en fleurs, il est question de jeunes filles, sans doute ?

Marcel Proust renversa sa tête brune sur l’oreiller blanc :

— Evidemment, évidemment… Les Dix ont couronné ce livre parce qu’ils avaient lu le premier A l’Ombre des jeunes filles, je préfère Du côté de chez Suann [re-re-sic].

Marcel Proust est né en 1872 [sic]. Il avait passé l’âge pour être lauréat, mais les Dix ont passé outre. Il hésitait. Tant de gens écrivent, à présent, qui ont tous, bien entendu, un immense talent !… M. Marcel Proust lui, n’était connu que des cénacles littéraires et sa modestie s’en contentait. Aujourd’hui, il le sera du grand public et le plus étonné de cette renommée soudaine, et d’ailleurs justifiée, ce sera lui, assurément. »

É[mile]. de FEUQUIERES

 

Prochain épisode samedi, Les partisans de Proust, fin.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

 


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