Passades

Passades

Il n’y a pas que d’intenses amours dans À la recherche du temps perdu… Passent aussi des passades. Le mot semble vieillot, désignant de brefs caprices amoureux, platoniques, sensuels ou vénaux, présent cinq fois.

Le Héros en a vécues, Rachel en a expédiées, Basin les a sous-estimées, et la princesse de Nassau s’interroge sur la réalité d’une passade passée avec le Héros.

Parole de proustiste…

Patrice Louis

Les extraits

*J’avais remplacé au fond du cerveau de ces jeunes filles le mépris de la chasteté, le souvenir de quotidiennes passades, par d’honnêtes principes capables peut-être de fléchir, mais ayant jusqu’ici préservé de tout écart celles qui les avaient reçus de leur milieu bourgeois. II

*[Rachel] quelquefois elle trouvait que Robert avait eu si bon goût dans ses soupçons, qu’elle finissait même par cesser de le taquiner pour qu’il se tranquillisât et consentît à aller faire une course pour qu’il lui laissât le temps d’entrer en conversation avec l’inconnu, souvent de prendre rendez-vous, quelquefois même d’expédier une passade. III

*[Les maîtresses de Basin] Aussi ce qui expliquait qu’elles ne fussent reçues chez la duchesse que quand leur liaison était déjà fort avancée tenait plutôt d’abord à ce que le duc, chaque fois qu’il s’était embarqué dans un grand amour, avait cru seulement à une simple passade en échange de laquelle il estimait que c’était beaucoup que d’être invité chez sa femme. III

*Une dame sortit, car elle avait d’autres matinées et devait aller goûter avec deux reines. C’était cette grande cocotte du monde que j’avais connue autrefois, la princesse de Nassau. Mis à part le fait que sa taille avait diminué (ce qui lui donnait l’air par sa tête située à une bien moindre hauteur qu’elle n’était autrefois, d’avoir ce qu’on appelle un pied dans la tombe) on aurait à peine pu dire qu’elle avait vieilli. Elle restait une Marie-Antoinette au nez autrichien, au regard délicieux, conservée, embaumée grâce à mille fards adorablement unis qui lui faisaient une figure lilas. Il flottait sur elle cette expression confuse et tendre d’être obligée de partir, de promettre tendrement de revenir, de s’esquiver discrètement, qui tenait à la foule des réunions d’élite où on l’attendait. Née presque sur les marches d’un trône, mariée trois fois, entretenue longtemps et richement par de grands banquiers, sans compter les mille fantaisies qu’elle s’était offertes, elle portait légèrement comme ses yeux admirables et ronds, comme sa figure fardée et comme sa robe mauve, les souvenirs un peu embrouillés de ce passé innombrable. Comme elle passait devant moi en se sauvant à l’anglaise, je la saluai. Elle me reconnut, elle me serra la main et fixa sur moi ses rondes prunelles mauves de l’air qui voulait dire : « Comme il y a longtemps que nous nous sommes vus ! Nous parlerons de cela une autre fois. » Elle me serrait la main avec force, ne se rappelant pas au juste si en voiture, un soir qu’elle me ramenait de chez la duchesse de Guermantes, il y avait eu ou non une passade entre nous. À tout hasard, elle sembla faire allusion à ce qui n’avait pas été, chose qui ne lui était pas difficile puisqu’elle prenait un air de tendresse pour une tarte aux fraises et revêtait, si elle était obligée de partir avant la fin de la musique, l’attitude désespérée d’un abandon qui toutefois ne serait pas définitif. Incertaine d’ailleurs sur la passade avec moi, son serrement furtif ne s’attarda pas et elle ne me dit pas un mot. Elle me regarda seulement, comme j’ai dit, d’une façon qui signifiait « Qu’il y a longtemps ! » et où repassaient ses maris, les hommes qui l’avaient entretenue, deux guerres, et ses yeux stellaires, semblables à une horloge astronomique taillée dans une opale, marquèrent successivement toutes ces heures solennelles d’un passé si lointain qu’elle retrouvait à tout moment quand elle voulait vous dire un bonjour qui était toujours une excuse. Puis m’ayant quitté, elle se mit à trotter vers la porte, pour qu’on ne se dérangeât pas pour elle, pour me montrer que si elle n’avait pas causé avec moi c’est qu’elle était pressée, pour rattraper la minute perdue à me serrer la main afin d’être exacte chez la reine d’Espagne qui devait goûter seule avec elle. Même près de la porte, je crus qu’elle allait prendre le pas de course. Et elle courait en effet à son tombeau. VII


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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