Marcel Proust au tennis du boulevard Bineau (le décor)

Marcel Proust au tennis du boulevard Bineau (le décor) 

Entre Seine et Bois, Neuilly est une commune résidentielle à l’ouest de Paris.

Elle symbolise un certain chic indémodable, même si, dans la Recherche, elle est d’abord associée à une pissotière — certes fréquentée par Palamède de Guermantes !

*Constamment le maître d’hôtel disait : « Certainement M. le baron de Charlus a pris une maladie pour rester si longtemps dans une pistière. Voilà ce que c’est que d’être un vieux coureur de femmes. Il en a les pantalons. Ce matin, Madame m’a envoyé faire une course à Neuilly. À la pistière de la rue de Bourgogne j’ai vu entrer M. le baron de Charlus. En revenant de Neuilly, bien une heure après, j’ai vu ses pantalons jaunes dans la même pistière, à la même place, au milieu, où il se met toujours pour qu’on ne le voie pas. » V

La seule autre occurrence de Neuilly, également dans La Prisonnière, indique que la reine de Naples y est domiciliée.

*[Charlus à Mme Verdurin :] Pensez que, pour assister à votre fête, la reine de Naples est venue de Neuilly, ce qui est beaucoup plus difficile pour elle que de quitter les Deux-Siciles, dit-il avec une intention de rosserie, malgré son admiration pour la reine. C’est un événement historique. Pensez qu’elle n’était peut-être jamais sortie depuis la prise de Gaète. Il est probable que, dans les dictionnaires, on mettra comme dates culminantes le jour de la prise de Gaète et celui de la soirée Verdurin.

À l’époque de la photo, Neuilly n’a pas encore ajouté « -sur-Seine » à son nom. Elle ne le fera que cinq ans plus tard.

Le boulevard Bineau est déjà l’une de ses artères huppées. Il tient son nom de Jean-Martial Bineau (1805-1855). Né dans le Maine-et-Loire, ce diplômé de Polytechnicien et de l’École des Mines de Paris défend farouchement le développement des chemins de fer. Il est ministre des Travaux publics de Louis-Philippe et des Finances de Napoléon III. Élu de son département natal — député, président de conseil général, sénateur — membre de l’Académie des sciences morales et politiques et grand-croix de la Légion d’honneur, M. Bineau meurt à cinquante ans.

En 1891, le tennis est encore jeune. Adaptation anglaise du jeu de paume français, il a été importé outre-Manche à la suite de la bataille d’Azincourt en 1415 par le duc d’Orléans emprisonné après avoir été vaincu, mais le sport naît quatre siècles plus tard entre 1850 et 1870. Son nom : Lawn Tennis (tennis sur herbe). Il se joue sur gazon ou sur une surface dure avec des raquettes de bois cordées de boyaux de bœuf. Le mot provient de « Tenez », mot adressé à l’adversaire au moment de servir au jeu de paume.

On joue plus sûrement au tennis à Neuilly qu’à la pétanque ! Ce sport-divertissement est socialement associé aux jeunes filles en fleurs et à leurs compagnons. La première occurrence du mot concerne Balbec :

*C’étaient, dominant la mer lointaine du haut de leur dune, ou s’accommodant déjà pour la nuit au pied de collines d’un vert cru et d’une forme désobligeante, comme celle du canapé d’une chambre d’hôtel où l’on vient d’arriver, composées de quelques villas que prolongeait un terrain de tennis et quelquefois un casino dont le drapeau claquait au vent fraîchissant, évidé et anxieux, de petites stations qui me montraient pour la première fois leurs hôtes habituels, mais me les montraient par leur dehors — des joueurs de tennis en casquettes blanches… II

En tout, « tennis » apparaît seize fois : terrains de, joueurs de, la jeune fille du, balle de, costume de… Parmi les personnages, certains manient la raquette : le Héros : « je m’intéressais extrêmement au golf et au tennis » ; Albertine : [Bloch :] « Elle est sur sa chaise longue, mais par ubiquité ne cesse pas de fréquenter simultanément de vagues golfs et de quelconques tennis. » ; M. Vaugoubert et le jeune comte Arnulphue ; quant à Legrandin, il « s’était mis au tennis à cinquante-cinq ans ».

Le premier club français de tennis est créé à Dinard en 1878. Le Championnat de France naît en 1891, l’année de la photo.

À Neuilly, les courts sont fort courus, du Tennis-club du bois de Boulogne au Cercle de tennis de l’Ile de Puteaux en passant par la Société sportive du parc Saint-James.

Mais qu’est-ce que ce « tennis du boulevard Bineau » ? Club dont il faut être membre ou court privé ? (On verra plus tard que la photo n’a pas été prise sur un terrain public.)

Aujourd’hui, l’Association des Tennis de Neuilly propose treize courts sur l’île de la Jatte, sous le pont de Neuilly et rue Édouard Nortier ; l’Association Française de Tennis est rue Bailly ; l’Ecole de tennis du 92 est avenue Charles-de-Gaulle ; le Fun Tennis est boulevard du Parc ; le Petit Smash, avenue de Bretteville ; le Tennis Club Paladines, rue Parmentier. Enfin, un Club de Sports, Multi Gym Vitalité, s’affiche… boulevard Bineau.

Passons à la guitare. Il n’y en a pas sur la photo, et pourtant… Si Marcel Proust n’avait pas tenu une raquette de tennis comme s’il jouait de cet instrument de musique, sans doute le cliché n’aurait-il ni sa force ni sa notoriété. Au demeurant, personne ne gratte de guitare dans A la recherche du temps perdu.

Qui aurait imaginé l’écrivain en annonciateur d’une distraction loufoque née à la fin du XXe siècle, le air guitar, qui consiste à mimer le geste d’un guitariste mais les mains vides ?

La « guitare invisible » devient un phénomène avec son championnat du monde à Oulou, en Finlande. Participants de l’édition 2018 :

Demain, début des présentations des héros de la photo.

Parole de proustiste…

Patrice Louis


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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