Le guichetier de l’Institut

Le guichetier de l’Institut

Mais comment le circonvenir ? Vigilante, la sentinelle veille ! Membre de l’institut, le marquis de Norpois est un vrai Cerbère. N’entre pas qui veut — si lui ne le veut pas !

Voyons d’abord de quoi l’on parle. L’Institut, c’est l’Institut de France, sis quai Conti à Paris. Il est la structure commune à cinq académies : française, des Inscriptions et belles lettres, des Sciences, des Beaux-arts et des Sciences morales et politiques.

C’est cette dernière qui nous occupe ici. Elle est fondée en 1795, supprimée en 1803 et rétablie en 1832. Son champ est ce qu’on nomme aujourd’hui les sciences humaines. Comme elle l’affirme sur ses objectifs, « de même que les sciences physiques avaient commencé à expliquer la nature par des lois rationnelles, il s’agissait d’étudier l’homme d’un point de vue rationnel. »

Ses membres sont élus par leurs pairs, selon leurs mérites personnels. L’Académie en compte cinquante répartis, selon leurs spécialités, en six sections : philosophie ; morale et sociologie ; législation, droit public et jurisprudence ; économie politique, statistiques et finances ; histoire et géographie ; section générale, autrement appelée « membres libres ». À ces sections s’ajoutent des associés étrangers et des correspondants.

La Recherche ne précise pas dans laquelle M. de Norpois, aristocrate diplomate, siège. Il doit son élection, nous est-il signalé, à son  goût des lettres et à son génie de l’intrigue masqué par son indifférence affichée. Et il se dit qu’il pourrait s’agir d’une antichambre de l’Académie française.

En attendant, deux personnages vont découvrir son pouvoir d’influence — bénéfique ou de nuisance : le père du Héros, qui voudrait trouver une place comme membre libre, et le prince allemand de Faffenheim-Munsterburg-Weinigen, dit « prince von », qui aspire à s’asseoir parmi les académiciens au titre de correspondant. L’un et l’autre savent pertinemment que le marquis est une clef pour entrer. Pour des raisons non révélées, il « dispose » de voix de collègues dont il peut guider les votes.

Travaillant dans le même ministère (le Quai d’Orsay, sans doute) que M. de Norpois, le papa du Héros ne sait s’il peut compter sur son appui ou s’il doit croire ceux qui colportent l’idée qu’il désire être le seul et qu’il bloque toute velléité de collègues.

L’intéressé a été incité par M. Leroy-Beaulieu à se présenter. L’homme est bien réel — comme la moitié des personnages de Proust : Paul Leroy-Beaulieu (1843-1916), chef de file des économistes libéraux et fier partisan de la colonisation, est effectivement membre de l’Académie des sciences morales et politiques.



Dans l’hypothèse optimiste, l’élection est acquise grâce aux deux-tiers des voix entraînées par M. de Norpois. Le fonctionnaire compte profiter de l’invitation de son fils chez Mme de Villeparisis (la maîtresse du diplomate) pour boucler l’affaire.

Las ! Dans une scène cocasse où Marcel Proust, en verve, dévoile combien l’homme est filou, la candidature est vouée à sa perte. Situation présentée dans le bien du papa, la porte est cadenassée pour au moins dix ans !

Pour l’altesse germanique, c’est machiavélique. Le prince von sait que le sésame de l’Institut est dans les mains de son homologue français. À Moscou où ils étaient ensemble en poste, il lui fait attribuer des décorations russes comme le cordon de Saint-André et le cite dans des articles de politique étrangère. Échec !

Suit un éloge flatteur dans la Revue des Deux-Mondes. Encore raté !

Toutefois, le flatté dit ne pas savoir comment exprimer sa gratitude. Le soir même, à l’Opéra, l’Allemand évoque la marquise de Villeparisis que son épouse aimerait tant inviter. Gagné !

Cependant, une dernière allusion à l’entrée du Teuton à l’Institut, à la fin du tome, semble indiquer que l’élection ne s’est pas (encore) faite.

Dans le tome précédent, M. De Norpois fait preuve d’un népotisme littéral en faisant miroiter à un sien neveu une admission dans la vénérable institution pour des écrits improbables, l’un sur le sentiment de l’Infini sur la rive occidentale du lac Victoria-Nyanza, l’autre sur le fusil à répétition dans l’armée bulgare.  

La famille, c’est sacré.

Parole de proustiste…

Patrice Louis

PS : Je suis lié par des sentiments personnels à deux membres de l’Académie des sciences morales et politiques, Alain Besançon et Alain Duhamel. Chic, non ?

Les extraits

M. de Norpois

*Cette réputation de grand lettré, jointe à un véritable génie d’intrigue caché sous le masque de l’indifférence avait fait entrer M. de Norpois à l’Académie des Sciences morales. Et quelques personnes pensèrent même qu’il ne serait pas déplacé à l’Académie française, le jour où voulant indiquer que c’est en resserrant l’alliance russe que nous pourrions arriver à une entente avec l’Angleterre, il n’hésita pas à écrire : « Qu’on le sache bien au quai d’Orsay, qu’on l’enseigne désormais dans tous les manuels de géographie qui se montrent incomplets à cet égard, qu’on refuse impitoyablement au baccalauréat tout candidat qui ne saura pas le dire : « Si tous les chemins mènent à Rome, en revanche la route qui va de Paris à Londres passe nécessairement par Pétersbourg. » II

Le père

*Mon père aurait bien voulu par surcroît savoir si l’appui de l’Ambassadeur lui vaudrait beaucoup de voix à l’Institut où il comptait se présenter comme membre libre. À vrai dire, tout en n’osant pas douter de l’appui de M. de Norpois, il n’avait pourtant pas de certitude. Il avait cru avoir affaire à de mauvaises langues quand on lui avait dit au ministère que M. de Norpois désirant être seul à y représenter l’Institut, ferait tous les obstacles possibles à une candidature qui, d’ailleurs, le gênerait particulièrement en ce moment où il en soutenait une autre. Pourtant, quand M. Leroy-Beaulieu lui avait conseillé de se présenter et avait supputé ses chances, avait-il été impressionné de voir que, parmi les collègues sur qui il pouvait compter en cette circonstance, l’éminent économiste n’avait pas cité M. de Norpois. Mon père n’osait poser directement la question à l’ancien ambassadeur mais espérait que je reviendrais de chez Mme de Villeparisis avec son élection faite. Cette visite était imminente. La propagande de M. de Norpois, capable en effet d’assurer à mon père les deux tiers de l’Académie, lui paraissait d’ailleurs d’autant plus probable que l’obligeance de l’Ambassadeur était proverbiale, les gens qui l’aimaient le moins reconnaissant que personne n’aimait autant que lui à rendre service. Et, d’autre part, au ministère sa protection s’étendait sur mon père d’une façon beaucoup plus marquée que sur tout autre fonctionnaire. III

*Avant que M. de Norpois, contraint et forcé, n’emmenât Bloch dans la petite baie où ils pourraient causer ensemble, je revins un instant vers le vieux diplomate et lui glissai un mot d’un fauteuil académique pour mon père. Il voulut d’abord remettre la conversation à plus tard. Mais j’objectai que j’allais partir pour Balbec. « Comment ! vous allez de nouveau à Balbec ? Mais vous êtes un véritable globe-trotter ! » Puis il m’écouta. Au nom de Leroy-Beaulieu, M. de Norpois me regarda d’un air soupçonneux. Je me figurai qu’il avait peut-être tenu à M. Leroy-Beaulieu des propos désobligeants pour mon père, et qu’il craignait que l’économiste ne les lui eût répétés. Aussitôt, il parut animé d’une véritable affection pour mon père. Et après un de ces ralentissements du débit où tout d’un coup une parole éclate, comme malgré celui qui parle, et chez qui l’irrésistible conviction emporte les efforts bégayants qu’il faisait pour se taire : « Non, non, me dit-il avec émotion, il ne faut pas que votre père se présente. Il ne le faut pas dans son intérêt, pour lui-même, par respect pour sa valeur qui est grande et qu’il compromettrait dans une pareille aventure. Il vaut mieux que cela. Fût-il nommé, il aurait tout à perdre et rien à gagner. Dieu merci, il n’est pas orateur. Et c’est la seule chose qui compte auprès de mes chers collègues, quand même ce qu’on dit ne serait que turlutaines. Votre père a un but important dans la vie ; il doit y marcher droit, sans se laisser détourner à battre les buissons, fût-ce les buissons, d’ailleurs plus épineux que fleuris, du jardin d’Academus. D’ailleurs il ne réunirait que quelques voix. L’Académie aime à faire faire un stage au postulant avant de l’admettre dans son giron. Actuellement, il n’y a rien à faire. Plus tard je ne dis pas. Mais il faut que ce soit la Compagnie elle-même qui vienne le chercher. Elle pratique avec plus de fétichisme que de bonheur le « Farà da se » de nos voisins d’au delà des Alpes. Leroy-Beaulieu m’a parlé de tout cela d’une manière qui ne m’a pas plu. Il m’a du reste semblé à vue de nez avoir partie liée avec votre père. Je lui ai peut-être fait sentir un peu vivement qu’habitué à s’occuper de cotons et de métaux, il méconnaissait le rôle des impondérables, comme disait Bismarck. Ce qu’il faut éviter avant tout, c’est que votre père se présente : « Principiis obsta ». Ses amis se trouveraient dans une position délicate s’il les mettait en présence du fait accompli. Tenez, dit-il brusquement d’un air de franchise, en fixant ses yeux bleus sur moi, je vais vous dire une chose qui va vous étonner de ma part à moi qui aime tant votre père. Eh bien, justement parce que je l’aime, justement (nous sommes les deux inséparables, Arcades ambo) parce que je sais les services qu’il peut rendre à son pays, les écueils qu’il peut lui éviter s’il reste à la barre, par affection, par haute estime, par patriotisme, je ne voterais pas pour lui. Du reste, je crois l’avoir laissé entendre. (Et je crus apercevoir dans ses yeux le profil assyrien et sévère de Leroy-Beaulieu.) Donc lui donner ma voix serait de ma part une sorte de palinodie. À plusieurs reprises, M. de Norpois traita ses collègues de fossiles. En dehors des autres raisons, tout membre d’un club ou d’une Académie aime à investir ses collègues du genre de caractère le plus contraire au sien, moins pour l’utilité de pouvoir dire : « Ah ! si cela ne dépendait que de moi ! » que pour la satisfaction de présenter le titre qu’il a obtenu comme plus difficile et plus flatteur. « Je vous dirai, conclut-il, que, dans votre intérêt à tous, j’aime mieux pour votre père une élection triomphale dans dix ou quinze ans. » Paroles qui furent jugées par moi comme dictées, sinon par la jalousie, au moins par un manque absolu de serviabilité et qui se trouvèrent recevoir plus tard, de l’événement même, un sens différent. III

Le prince

On vint annoncer que le prince de Faffenheim-Munsterburg-Weinigen faisait dire à M. de Norpois qu’il était là.

— Allez le chercher, Monsieur, dit Mme de Villeparisis à l’ancien ambassadeur qui se porta au-devant du premier ministre allemand.

Mais la marquise le rappela :

— Attendez, Monsieur ; faudra-t-il que je lui montre la miniature de l’Impératrice Charlotte ?

— Ah ! je crois qu’il sera ravi, dit l’Ambassadeur d’un ton pénétré et comme s’il enviait ce fortuné ministre de la faveur qui l’attendait.

— Ah ! je sais qu’il est très bien pensant, dit Mme de Marsantes, et c’est si rare parmi les étrangers. Mais je suis renseignée. C’est l’antisémitisme en personne.

Le nom du prince gardait, dans la franchise avec, laquelle ses premières syllabes étaient — comme on dit en musique — attaquées, et dans la bégayante répétition qui les scandait, l’élan, la naïveté maniérée, les lourdes « délicatesses » germaniques projetées comme des branchages verdâtres sur le « Heim » d’émail bleu sombre qui déployait la mysticité d’un vitrail rhénan, derrière les dorures pâles et finement ciselées du XVIIIe siècle allemand. Ce nom contenait, parmi les noms divers dont il était formé, celui d’une petite ville d’eaux allemande, où tout enfant j’avais été avec ma grand’mère, au pied d’une montagne honorée par les promenades de Goethe, et des vignobles de laquelle nous buvions au Kurhof les crus illustres à l’appellation composée et retentissante comme les épithètes qu’Homère donne à ses héros. Aussi à peine eus-je entendu prononcer le nom du prince, qu’avant de m’être rappelé la station thermale il me parut diminuer, s’imprégner d’humanité, trouver assez grande pour lui une petite place dans ma mémoire, à laquelle il adhéra, familier, terre à terre, pittoresque, savoureux, léger, avec quelque chose d’autorisé, de prescrit. Bien plus, M. de Guermantes, en expliquant qui était le prince, cita plusieurs de ses titres, et je reconnus le nom d’un village traversé par la rivière où chaque soir, la cure finie, j’allais en barque, à travers les moustiques ; et celui d’une forêt assez éloignée pour que le médecin ne m’eût pas permis d’y aller en promenade. Et en effet, il était compréhensible que la suzeraineté du seigneur s’étendît aux lieux circonvoisins et associât à nouveau dans l’énumération de ses titres les noms qu’on pouvait lire à côté les uns des autres sur une carte. Ainsi, sous la visière du prince du Saint-Empire et de l’écuyer de Franconie, ce fut le visage d’une terre aimée où s’étaient souvent arrêtés pour moi les rayons du soleil de six heures que je vis, du moins avant que le prince, rhingrave et électeur palatin, fût entré. Car j’appris en quelques instants que les revenus qu’il tirait de la forêt et de la rivière peuplées de gnomes et d’ondines, de la montagne enchantée où s’élève le vieux Burg qui garde le souvenir de Luther et de Louis le Germanique, il en usait pour avoir cinq automobiles Charron, un hôtel à Paris et un à Londres, une loge le lundi à l’Opéra et une aux « mardis » des « Français ». Il ne me semblait pas — et il ne semblait pas lui-même le croire — qu’il différât des hommes de même fortune et de même âge qui avaient une moins poétique origine. Il avait leur culture, leur idéal, se réjouissant de son rang mais seulement à cause des avantages qu’il lui conférait, et n’avait plus qu’une ambition dans la vie, celle d’être élu membre correspondant de l’Académie des Sciences morales et politiques, raison pour laquelle il était venu chez Mme de Villeparisis. Si lui, dont la femme était à la tête de la coterie la plus fermée de Berlin, avait sollicité d’être présenté chez la marquise, ce n’était pas qu’il en eût éprouvé d’abord le désir. Rongé depuis des années par cette ambition d’entrer à l’Institut, il n’avait malheureusement jamais pu voir monter au-dessus de cinq le nombre des Académiciens qui semblaient prêts à voter pour lui. Il savait que M. de Norpois disposait à lui seul d’au moins une dizaine de voix auxquelles il était capable, grâce à d’habiles transactions, d’en ajouter d’autres. Aussi le prince, qui l’avait connu en Russie quand ils y étaient tous deux ambassadeurs, était-il allé le voir et avait-il fait tout ce qu’il avait pu pour se le concilier. Mais il avait eu beau multiplier les amabilités, faire avoir au marquis des décorations russes, le citer dans des articles de politique étrangère, il avait eu devant lui un ingrat, un homme pour qui toutes ces prévenances avaient l’air de ne pas compter, qui n’avait pas fait avancer sa candidature d’un pas, ne lui avait même pas promis sa voix ! Sans doute M. de Norpois le recevait avec une extrême politesse, même ne voulait pas qu’il se dérangeât et « prît la peine de venir jusqu’à sa porte », se rendait lui-même à l’hôtel du prince et, quand le chevalier teutonique avait lancé : « Je voudrais bien être votre collègue », répondait d’un ton pénétré : « Ah ! je serais très heureux ! » Et sans doute un naïf, un docteur Cottard, se fût dit : « Voyons, il est là chez moi, c’est lui qui a tenu à venir parce qu’il me considère comme un personnage plus important que lui, il me dit qu’il serait heureux que je sois de l’Académie, les mots ont tout de même un sens, que diable ! sans doute s’il ne me propose pas de voter pour moi, c’est qu’il n’y pense pas. Il parle trop de mon grand pouvoir, il doit croire que les alouettes me tombent toutes rôties, que j’ai autant de voix que j’en veux, et c’est pour cela qu’il ne m’offre pas la sienne, mais je n’ai qu’à le mettre au pied du mur, là, entre nous deux, et à lui dire : Eh bien! votez pour moi, et il sera obligé de le faire.» Mais le prince de Faffenheim n’était pas un naïf ; il était ce que le docteur Cottard eût appelé «un fin diplomate» et il savait que M. de Norpois n’en était pas un moins fin, ni un homme qui ne se fût pas avisé de lui-même qu’il pourrait être agréable à un candidat en votant pour lui. Le prince, dans ses ambassades et comme ministre des Affaires Étrangères, avait tenu, pour son pays au lieu que ce fût comme maintenant pour lui-même, de ces conversations où on sait d’avance jusqu’où on veut aller et ce qu’on ne vous fera pas dire. Il n’ignorait pas que dans le langage diplomatique causer signifie offrir. Et c’est pour cela qu’il avait fait avoir à M. de Norpois le cordon de Saint-André. Mais s’il eût dû rendre compte à son gouvernement de l’entretien qu’il avait eu après cela avec M. de Norpois, il eût pu énoncer dans sa dépêche : « J’ai compris que j’avais fait fausse route. » Car dès qu’il avait recommencé à parler Institut, M. de Norpois lui avait redit :

— J’aimerais cela beaucoup, beaucoup pour mes collègues. Ils doivent, je pense, se sentir vraiment honorés que vous ayez pensé à eux. C’est une candidature tout à fait intéressante, un peu en dehors de nos habitudes. Vous savez, l’Académie est très routinière, elle s’effraye de tout ce qui rend un son un peu nouveau. Personnellement je l’en blâme. Que de fois il m’est arrivé de le laisser entendre à mes collègues. Je ne sais même pas, Dieu me pardonne, si le mot d’encroûtés n’est pas sorti une fois de mes lèvres, avait-il ajouté avec un sourire scandalisé, à mi-voix, presque a parte, comme dans un effet de théâtre et en jetant sur le prince un coup d’œil rapide et oblique de son œil bleu, comme un vieil acteur qui veut juger de son effet. Vous comprenez, prince, que je ne voudrais pas laisser une personnalité aussi éminente que la vôtre s’embarquer dans une partie perdue d’avance. Tant que les idées de mes collègues resteront aussi arriérées, j’estime que la sagesse est de s’abstenir. Croyez bien d’ailleurs que si je voyais jamais un esprit un peu plus nouveau, un peu plus vivant, se dessiner dans ce collège qui tend à devenir une nécropole, si j’escomptais une chance possible pour vous, je serais le premier à vous en avertir.

« Le cordon de Saint-André est une erreur, pensa le prince ; les négociations n’ont pas fait un pas ; ce n’est pas cela qu’il voulait. Je n’ai pas mis la main sur la bonne clef. »

C’était un genre de raisonnement dont M. de Norpois, formé à la même école que le prince, eût été capable. On peut railler la pédantesque niaiserie avec laquelle les diplomates à la Norpois s’extasient devant une parole officielle à peu près insignifiante. Mais leur enfantillage a sa contrepartie : les diplomates savent que, dans la balance qui assure cet équilibre, européen ou autre, qu’on appelle la paix, les bons sentiments, les beaux discours, les supplications pèsent fort peu ; et que le poids lourd, le vrai, les déterminations, consiste en autre chose, en la possibilité que l’adversaire a, s’il est assez fort, ou n’a pas, de contenter, par moyen d’échange, un désir. Cet ordre de vérités, qu’une personne entièrement désintéressée comme ma grand’mère, par exemple, n’eût pas compris, M. de Norpois, le prince von *** avaient souvent été aux prises avec lui. Chargé d’affaires dans les pays avec lesquels nous avions été à deux doigts d’avoir la guerre, M. de Norpois, anxieux de la tournure que les événements allaient prendre, savait très bien que ce n’était pas par le mot « Paix », ou par le mot « Guerre », qu’ils lui seraient signifiés, mais par un autre, banal en apparence, terrible ou béni, et que le diplomate, à l’aide de son chiffre, saurait immédiatement lire, et auquel, pour sauvegarder la dignité de la France, il répondrait par un autre mot tout aussi banal mais sous lequel le ministre de la nation ennemie verrait aussitôt : Guerre. Et même, selon une coutume ancienne, analogue à celle qui donnait au premier rapprochement de deux êtres promis l’un à l’autre la forme d’une entrevue fortuite à une représentation du théâtre du Gymnase, le dialogue où le destin dicterait le mot « Guerre » ou le mot « Paix » n’avait généralement pas eu lieu dans le cabinet du ministre, mais sur le banc d’un « Kurgarten » où le ministre et M. de Norpois allaient l’un et l’autre à des fontaines thermales boire à la source de petits verres d’une eau curative. Par une sorte de convention tacite, ils se rencontraient à l’heure de la cure, faisaient d’abord ensemble quelques pas d’une promenade que, sous son apparence bénigne, les deux interlocuteurs savaient aussi tragique qu’un ordre de mobilisation. Or, dans une affaire privée comme cette présentation à l’Institut, le prince avait usé du même système d’induction qu’il avait fait dans sa carrière, de la même méthode de lecture à travers les symboles superposés.

Et certes on ne peut prétendre que ma grand’mère et ses rares pareils eussent été seuls à ignorer ce genre de calculs. En partie la moyenne de l’humanité, exerçant des professions tracées d’avance, rejoint par son manque d’intuition l’ignorance que ma grand’mère devait à son haut désintéressement. Il faut souvent descendre jusqu’aux êtres entretenus, hommes ou femmes, pour avoir à chercher le mobile de l’action ou des paroles en apparence les plus innocentes dans l’intérêt, dans la nécessité de vivre. Quel homme ne sait que, quand une femme qu’il va payer lui dit : « Ne parlons pas d’argent », cette parole doit être comptée, ainsi qu’on dit en musique, comme « une mesure pour rien », et que si plus tard elle lui déclare : « Tu m’as fait trop de peine, tu m’as souvent caché la vérité, je suis à bout », il doit interpréter : « un autre protecteur lui offre davantage » ? Encore n’est-ce là que le langage d’une cocotte assez rapprochée des femmes du monde. Les apaches fournissent des exemples plus frappants. Mais M. de Norpois et le prince allemand, si les apaches leur étaient inconnus, avaient accoutumé de vivre sur le même plan que les nations, lesquelles sont aussi, malgré leur grandeur, des êtres d’égoïsme et de ruse, qu’on ne dompte que par la force, par la considération de leur intérêt, qui peut les pousser jusqu’au meurtre, un meurtre symbolique souvent lui aussi, la simple hésitation à se battre ou le refus de se battre pouvant signifier pour une nation : « périr ». Mais comme tout cela n’est pas dit dans les Livres Jaunes et autres, le peuple est volontiers pacifiste ; s’il est guerrier, c’est instinctivement, par haine, par rancune, non par les raisons qui ont décidé les chefs d’État avertis par les Norpois.

L’hiver suivant, le prince fut très malade, il guérit, mais son cœur resta irrémédiablement atteint. « Diable ! se dit-il, il ne faudrait pas perdre de temps pour l’Institut car, si je suis trop long, je risque de mourir avant d’être nommé. Ce serait vraiment désagréable. »

Il fit sur la politique de ces vingt dernières années une étude pour la Revue des Deux Mondes et s’y exprima à plusieurs reprises dans les termes les plus flatteurs sur M. de Norpois. Celui-ci alla le voir et le remercia. Il ajouta qu’il ne savait comment exprimer sa gratitude. Le prince se dit, comme quelqu’un qui vient d’essayer d’une autre clef pour une serrure : « Ce n’est pas encore celle-ci », et se sentant un peu essoufflé en reconduisant M. de Norpois, pensa : « Sapristi, ces gaillards-là me laisseront crever avant de me faire entrer. Dépêchons. »

Le même soir, il rencontra M. de Norpois à l’Opéra :

— Mon cher ambassadeur, lui dit-il, vous me disiez ce matin que vous ne saviez pas comment me prouver votre reconnaissance ; c’est fort exagéré, car vous ne m’en devez aucune, mais je vais avoir l’indélicatesse de vous prendre au mot.

M. de Norpois n’estimait pas moins le tact du prince que le prince le sien. Il comprit immédiatement que ce n’était pas une demande qu’allait lui faire le prince de Faffenheim, mais une offre, et avec une affabilité souriante il se mit en devoir de l’écouter.

— Voilà, vous allez me trouver très indiscret. Il y a deux personnes auxquelles je suis très attaché et tout à fait diversement comme vous allez, le comprendre, et qui se sont fixées depuis peu à Paris où elles comptent vivre désormais : ma femme et la grande-duchesse Jean. Elles vont donner quelques dîners, notamment en l’honneur du roi et de la reine d’Angleterre, et leur rêve aurait été de pouvoir offrir à leurs convives une personne pour laquelle, sans la connaître, elle éprouvent toutes deux une grande admiration. J’avoue que je ne savais comment faire pour contenter leur désir quand j’ai appris tout à l’heure, par le plus grand des hasards, que vous connaissiez cette personne ; je sais qu’elle vit très retirée, ne veut voir que peu de monde, happy few ; mais si vous me donniez votre appui, avec la bienveillance que vous me témoignez, je suis sûr qu’elle permettrait que vous me présentiez chez elle et que je lui transmette le désir de la grande-duchesse et de la princesse. Peut-être consentirait-elle à venir dîner avec la reine d’Angleterre et, qui sait, si nous ne l’ennuyons pas trop, passer les vacances de Pâques avec nous à Beaulieu chez la grande-duchesse Jean. Cette personne s’appelle la marquise de Villeparisis. J’avoue que l’espoir de devenir l’un des habitués d’un pareil bureau d’esprit me consolerait, me ferait envisager sans ennui de renoncer à me présenter à l’Institut. Chez elle aussi on tient commerce d’intelligence et de fines causeries.

Avec un sentiment de plaisir inexprimable le prince sentit que la serrure ne résistait pas et qu’enfin cette clef-là y entrait.

— Une telle option est bien inutile, mon cher prince, répondit M. de Norpois ; rien ne s’accorde mieux avec l’Institut que le salon dont vous parlez et qui est une véritable pépinière d’académiciens. Je transmettrai votre requête à Mme la marquise de Villeparisis : elle en sera certainement flattée. Quant à aller dîner chez vous, elle sort très peu et ce sera peut-être plus difficile. Mais je vous présenterai et vous plaiderez vous-même votre cause. Il ne faut surtout pas renoncer à l’Académie ; je déjeune précisément, de demain en quinze, pour aller ensuite avec lui à une séance importante, chez Leroy-Beaulieu sans lequel on ne peut faire une élection ; j’avais déjà laissé tomber devant lui votre nom qu’il connaît, naturellement, à merveille. Il avait émis certaines objections. Mais il se trouve qu’il a besoin de l’appui de mon groupe pour l’élection prochaine, et j’ai l’intention de revenir à la charge ; je lui dirai très franchement les liens tout à fait cordiaux qui nous unissent, je ne lui cacherai pas que, si vous vous présentiez, je demanderais à tous mes amis de voter pour vous (le prince eut un profond soupir de soulagement) et il sait que j’ai des amis. J’estime que, si je parvenais à m’assurer son concours, vos chances deviendraient fort sérieuses. Venez ce soir-là à six heures chez Mme de Villeparisis, je vous introduirai et je pourrai vous rendre compte de mon entretien du matin.

C’est ainsi que le prince de Faffenheim avait été amené à venir voir Mme de Villeparisis. Ma profonde désillusion eut lieu quand il parla. Je n’avais pas songé que, si une époque a des traits particuliers et généraux plus forts qu’une nationalité, de sorte que, dans un dictionnaire illustré où l’on donne jusqu’au portrait authentique de Minerve, Leibniz avec sa perruque et sa fraise diffère peu de Marivaux ou de Samuel Bernard, une nationalité a des traits particuliers plus forts qu’une caste. Or ils se traduisirent devant moi, non par un discours où je croyais d’avance que j’entendrais le frôlement des elfes et la danse des Kobolds, mais par une transposition qui ne certifiait pas moins cette poétique origine : le fait qu’en s’inclinant, petit, rouge et ventru, devant Mme de Villeparisis, le Rhingrave lui dit : « Ponchour, Matame la marquise » avec le même accent qu’un concierge alsacien.

— Vous ne voulez pas que je vous donne une tasse de thé ou un peu de tarte, elle est très bonne, me dit Mme de Guermantes, désireuse d’avoir été aussi aimable que possible. Je fais les honneurs de cette maison comme si c’était la mienne, ajouta-t-elle sur un ton ironique qui donnait quelque chose d’un peu guttural à sa voix, comme si elle avait étouffé un rire rauque.

— Monsieur, dit Mme de Villeparisis à M. de Norpois, vous penserez tout à l’heure que vous avez quelque chose à dire au prince au sujet de l’Académie ? III

*— Je viens justement de dîner avec lui chez Mme de Villeparisis, dit le général [de Monserfeuil], mais sans sourire ni adhérer aux plaisanteries de la duchesse.

— Est-ce que M. de Norpois était là, demanda le prince Von, qui pensait toujours à l’Académie des Sciences morales.

— Oui, dit le général. Il a même parlé de votre empereur. III

Le neveu

*[Norpois sur un neveu :] Il a publié il y a deux ans, — il est d’ailleurs beaucoup plus âgé que vous, naturellement, — un ouvrage relatif au sentiment de l’Infini sur la rive occidentale du lac Victoria-Nyanza et cette année un opuscule moins important, mais conduit d’une plume alerte parfois même acérée, sur le fusil à répétition dans l’armée bulgare, qui l’ont mis tout à fait hors de pair. Il a déjà fait un joli chemin, il n’est pas homme à s’arrêter en route, et je sais que, sans que l’idée d’une candidature ait été envisagée, on a laissé tomber son nom deux ou trois dans la conversation et d’une façon qui n’avait rien de défavorable, à l’Académie des Sciences morales. En somme, sans pouvoir dire encore qu’il soit au pinacle, il a conquis de haute lutte une fort jolie position et le succès qui ne va pas toujours qu’aux agités et aux brouillons, aux faiseurs d’embarras qui sont presque toujours des faiseurs, le succès a récompensé son effort. II


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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