La mâchoire de Sidonie

La mâchoire de Sidonie

Vieillir est un naufrage… Mme Verdurin n’est certes jamais jeune dans À la recherche du temps perdu mais elle peut-être rayonnante. Le personnage agace, certes. Il n’en est pas moins à son meilleur au début.

Ainsi, au milieu de ses fidèles, la « Patronne » est capable de se laisser aller au point de se décrocher la mâchoire à la suite d’une plaisanterie émise par l’un d’eux — peut-être Elstir, maître ès-fariboles. Heureusement, ce jour-là, le jeune docteur Cottard est intervenu et a remis le bas de la bouche, menton compris, en place. Depuis, elle renoncer à pouffer.

Cela se passe dans Du côté de chez Swann. Sept tomes plus loin, dans Le Temps retrouvé, donc des années plus tard, tout le monde a vieilli. Les ravages de l’âge n’ont pas épargné Sidonie. Devenue princesse de Guermantes, elle porte non seulement le monocle mais aussi un dentier qui fait grincer sa voix. Quel résumé d’une vie !

Hugo trouvait triste que le rugissant lion Chateaubriand ait fini par aboyer. Il n’est pas moins sinistre d’entendre un personnage de Proust sombrer dans des intermitenches (modification due au dentier, chi, chi) de la gaieté ».

Cette chronique m’offre l’occasion de tenter de réhabiliter un couple montré du doigt. Si l’on suit la doxa, Sidonie et Gustave Verdurin sont, au mieux Bouvard et Pécuchet, au pire, les Thénardier !

Il est temps de rétablir le couple dans son authenticité.

Wikipédia résume l’acte d’accusation : « Madame Verdurin est l’archétype de la moyenne bourgeoisie parisienne, stupide, prétentieuse et malveillante (cf. ses minauderies, grimaces et remarques incultes, tout au long du roman de Proust). »

Il y a du mépris de classe à réduire les Verdurin à des bourgeois ignorants et superficiels, comme le font les aristos traités en retour d’« ennuyeux ».

Ce n’est pas faux, mais où salue-t-on l’enthousiasme sincère de Sidonie pour l’art qui lui fait rechercher et trouver des créateurs nouveaux ? Les échanges du petit clan, du petit noyau, des fidèles ne manquent ni d’intérêt ni d’intelligence. Et, ce qui n’est pas si courant, son salon est dreyfusard.

Certes, la Patronne est ambitieuse (un défaut ?), autoritaire et jalouse. Elle peut être cruelle avec sa petite cour, mais avec son falot de mari ne se rachète-t-elle pas en versant dans la plus grande discrétion une rente à Saniette, leur souffre-douleur ?

Avec tous ses défauts, Mme Verdurin ne mérite pas cet excès d’indignité.

Parole de proustiste…

Patrice Louis

Les extraits

*S’il [le pianiste] ne jouait pas, on causait, et l’un des amis, le plus souvent leur peintre favori d’alors, « lâchait », comme disait M. Verdurin, « une grosse faribole qui faisait s’esclaffer tout le monde », Mme Verdurin surtout, à qui, — tant elle avait l’habitude de prendre au propre les expressions figurées des émotions qu’elle éprouvait — le docteur Cottard (un jeune débutant à cette époque) dut un jour remettre sa mâchoire qu’elle décrochée pour avoir trop ri. I

*[Mme Verdurin] depuis l’accident qui était arrivé à sa mâchoire, elle avait renoncé à prendre la peine de pouffer effectivement et se livrait à la place à une mimique conventionnelle qui signifiait sans fatigue ni risques pour elle, qu’elle riait aux larmes. I

*on entendait la princesse de Guermantes répéter d’un air exalté et d’une voix de ferraille que lui faisait son râtelier : « Oui, c’est cela, nous ferons clan ! nous ferons clan ! J’aime cette jeunesse si intelligente, si participante, ah ! quelle mugichienne vous êtes ! » Elle parlait, son gros monocle dans son œil rond, mi-amusé, mi-s’excusant de ne pouvoir soutenir la gaieté longtemps, mais jusqu’au bout elle était décidée à « participer », à « faire clan ». VII


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

2 comments to “La mâchoire de Sidonie”

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  1. Je crois qu’il n’y a pas un seule personnage (à part les Rivière, cités une fois en contre-exemple) qui soit « tout noir » ou « tout blanc » dans la Recherche. Et peut-être était-ce, de la part de Proust, une manière de se définir que cette ambivalence, une sorte de « plaidoyer pro domo » ?

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