In memoriam Léonard

In memoriam Léonard

À chacun son anniversaire… Il y a cent ans, Proust couronnait le Goncourt. Qui dit mieux ? Il y a cinq cents ans, Léonard de Vinci cessait de sourire.

Le 2 mai 1519, le génie toscan meurt en Touraine. Comme Albertine. Mais lui succombe âgé à la maladie, pas jeune d’une chute de cheval.

La Recherche l’évoque dans quatre tomes différents, à propos de sa peinture, d’œuvres en particulier (la Cène, la Joconde, des fleurs), de sa technique (le glacis), de ses caricatures et d’une métaphore où l’artiste fait de son art une science avec conscience (cosa mentale). Il apparaît aussi adjectivé (léonardesque).

La Cène

*[Ma grand’mère] demandait à Swann si l’œuvre n’avait pas été gravée, préférant, quand c’était possible, des gravures anciennes et ayant encore un intérêt au delà d’elles-mêmes, par exemple celles qui représentent un chef-d’œuvre dans un état où nous ne pouvons plus le voir aujourd’hui (comme la gravure de la Cène de Léonard avant sa dégradation, par Morghen). I

[Raffaelo Morghen (vers 1760-1833) est un graveur italien. Stendhal écrit dans son Journal à la date du 11 mars 1808 : « J’ai vu dans mes voyages environ 40 copies de la Cène de Léonard. Au total, la gravure de Morghen me convient beaucoup mieux. » Proust ne partage visiblement pas son avis.]

*comme ces gravures anciennes de la Cène ou ce tableau de Gentile Bellini dans lesquels l’on voit en un état qui n’existe plus aujourd’hui le chef-d’œuvre de Vinci et le portail de Saint-Marc. I

La Joconde

*« Au moins, disait à côté de moi une femme assez commune, elle se dépense celle-là, elle se frappe à se faire mal, elle court, parlez-moi de ça, c’est jouer. » Et heureux de trouver ces raisons de la supériorité de la Berma, tout en me doutant qu’elles ne l’expliquaient pas plus que celle de la Joconde, ou du Persée de Benvenuto l’exclamation d’un paysan : « C’est bien fait tout de même ! c’est tout en or, et du beau ! quel travail ! » II

*D’ailleurs, aux œuvres que possédait Swann, il suffisait pour moi qu’elles fussent situées chez lui, y fissent partie de l’heure délicieuse qui précédait le déjeuner. La Joconde se serait trouvée là qu’elle ne m’eût pas fait plus de plaisir qu’une robe de chambre de Mme Swann, ou ses flacons de sel. II

*Elle [Odette] avait l’habitude de dire qu’elle se passerait plus aisément de pain que d’art et de propreté, et qu’elle eût été plus triste de voir brûler la Joconde que des « foultitudes » de personnes qu’elle connaissait. II

 

*n’espérant point obtenir un morceau vrai de ces nattes, si au moins j’avais pu en posséder la photographie, combien plus précieuse que celle de fleurettes dessinées par le Vinci ! II

*les Déesses marines qu’Elstir avait guettées et surprises, sous un sombre glacis aussi beau qu’eût été celui d’un Léonard II

Saint Jean Baptiste

[Le glacis est une technique de la peinture à l’huile consistant à poser, sur une couche déjà sèche, une fine couche colorée transparente et lisse, produisant un effet de profondeur. Léonard de Vinci étendait la couche non au pinceau mais avec le doigt afin de la rendre plus fine en certains endroits du tableau pour réaliser un fondu entre les couleurs.]

*Il y avait, quand elle était tout à fait sur le côté, un certain aspect de sa figure (si bonne et si belle de face) que je ne pouvais souffrir, crochu comme en certaines caricatures de Léonard, semblant révéler la méchanceté, l’âpreté au gain, la fourberie d’une espionne, dont la présence chez moi m’eût fait horreur et qui semblait démasquée par ces profils-là. V

*[Mme Verdurin] Là-dessus elle nous parle de l’admirable portrait qu’Elstir a fait pour elle, le portrait de la famille Cottard, portrait donné par elle au Luxembourg au moment de sa brouille avec le peintre, confessant que c’est elle qui a donné au peintre l’idée de faire l’homme en habit pour obtenir tout ce beau bouillonnement du linge et qui a choisi la robe de velours de la femme, robe faisant un appui au milieu de tout le papillotage des nuances claires des tapis, des fleurs, des fruits, des robes de gaze des fillettes pareilles à des tutus de danseuses. Ce serait elle aussi qui aurait donné l’idée de ce coiffage, idée dont on a fait ensuite honneur à l’artiste, idée qui consistait en somme à peindre la femme, non pas en représentation, mais surprise dans l’intime de sa vie, de tous les jours. « Je lui disais : Mais dans la femme qui se coiffe, qui s’essuie la figure, qui se chauffe les pieds, quand elle ne croit pas être vue, il y a un tas de mouvements intéressants, des mouvements d’une grâce tout à fait léonardesque ! » VII

*Le bonheur, le bonheur par Gilberte, c’était une chose à laquelle j’avais constamment songé, une chose toute en pensées, c’était, comme disait Léonard, de la peinture, cosa mentale. Une feuille de papier couverte de caractères, la pensée ne s’assimile pas cela tout de suite. Mais dès que j’eus terminé la lettre, je pensai à elle, elle devint un objet de rêverie, elle devint, elle aussi, cosa mentale et je l’aimais déjà tant que toutes les cinq minutes, il me fallait la relire, l’embrasser. Alors, je connus mon bonheur. II

[Cosa mentale = chose de l’esprit. Léonard de Vinci : La pittura e cosa mentale.]

Léonard né en Italie, mort en France (il y a un demi-millénaire moins cinq jours). Vive l’Europe des arts !

Parole de proustiste…

Patrice Louis


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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