Grands et petits schismes

Grands et petits schismes

Dans l’Histoire avec un grand H, le schisme est associé au christianisme qui en a connu deux qualifiés de « grands » : celui qui sépare les Églises d’Orient et d’Occident en 1054, dit grand schisme d’Orient ; et celui pendant lequel des papes concurrents sont élus (à Rome et à Avignon), entre 1378 et 1417, dit grand schisme d’Occident ou Grand Schisme avec ses majuscules. Le premier a vu naître l’Église orthodoxe et un autre, au XVIe siècle, verra les protestants se séparer des catholiques.

Il y a schisme quand deux opinions religieuses s’opposent à l’intérieur d’une Église. S’en suit une rupture. Au-delà, le mot sert pour désigner une division, une scission, une sécession dans un groupe constitué. La communion des membres disparaît.

Dans la Recherche avec un grand R, il y a aussi deux schismes et seul le premier a droit à un grand S.

Il est annoncé dans À l’ombre des jeunes filles en fleurs, lors d’une scène chez les Swann :

*Dans l’entrebâillement d’une tenture une tête se montrait cérémonieusement déférente, feignant par plaisanterie la peur de déranger : c’était Swann. « Odette, le prince d’Agrigente qui est avec moi dans mon cabinet demande s’il pourrait venir vous présenter ses hommages. Que dois-je aller lui répondre ? » « Mais que je serai enchantée », disait Odette avec satisfaction sans se départir d’un calme qui lui était d’autant plus facile qu’elle avait toujours, même comme cocotte, reçu des hommes élégants. Swann partait transmettre l’autorisation et, accompagné du prince, il revenait auprès de sa femme à moins que dans l’intervalle ne fût entrée Mme Verdurin. Quand il avait épousé Odette, il lui avait demandé de ne plus fréquenter le petit clan (il avait pour cela bien des raisons et s’il n’en avait pas eu, l’eût fait tout de même par obéissance à une loi d’ingratitude qui ne souffre pas d’exception et qui faisait ressortir l’imprévoyance de tous les entremetteurs ou leur désintéressement). Il avait seulement permis qu’Odette échangeât avec Mme Verdurin deux visites par an, ce qui semblait encore excessif à certains fidèles indignés de l’injure faite à la Patronne qui avait pendant tant d’années traité Odette et même Swann comme les enfants chéris de la maison. Car s’il contenait des faux-frères qui lâchaient certains soirs pour se rendre sans le dire à une invitation d’Odette, prêts, dans le cas où ils seraient découverts, à s’excuser sur la curiosité de rencontrer Bergotte (quoique la Patronne prétendît qu’il ne fréquentait pas chez les Swann, était dépourvu de talent, et malgré cela elle cherchait suivant une expression qui lui était chère, à l’attirer), le petit groupe avait aussi ses « ultras ». Et ceux-ci, ignorants des convenances particulières qui détournent souvent les gens de l’attitude extrême qu’on aimerait à leur voir prendre pour ennuyer quelqu’un, auraient souhaité et n’avaient pas obtenu que Mme Verdurin cessât toutes relations avec Odette, et lui otât ainsi la satisfaction de dire en riant : « Nous allons très rarement chez la patronne depuis le Schisme. C’était encore possible quand mon mari était garçon mais pour un ménage ce n’est pas toujours très facile… M. Swann, pour vous dire la vérité n’avale pas la mère Verdurin et il n’apprécierait pas beaucoup que j’en fasse ma fréquentation habituelle. Et moi, fidèle épouse… » Swann y accompagnait sa femme en soirée, mais évitait d’être là quand Mme Verdurin venait chez Odette en visite. Aussi si la Patronne était dans le salon, le Prince d’Agrigente entrait seul. Seul aussi d’ailleurs il était présenté par Odette qui préférait que Mme Verdurin n’entendît pas de noms obscurs et voyant plus d’un visage inconnu d’elle, pût se croire au milieu de notabilités aristocratiques, calcul qui réussissait si bien que le soir Mme Verdurin disait avec dégoût à son mari : « Charmant milieu ! Il y avait toute la fleur de la Réaction ! » Odette vivait à l’égard de Mme Verdurin dans une illusion inverse.

Ce Schisme est né dans Du côté de chez Swann, chez les Verdurin, entouré de leur « petit clan » auquel appartient encore Swann entraîné là par sa future épouse, Odette :

*le docteur Cottard qui, appelé en province pour un cas grave, n’avait pas vu les Verdurin depuis plusieurs jours et n’avait pu aller à Chatou, dit, le lendemain de ce dîner, en se mettant à table chez eux :

— Mais, est-ce que nous ne verrons pas M. Swann, ce soir ? Il est bien ce qu’on appelle un ami personnel du…

— Mais j’espère bien que non ! s’écria Mme Verdurin, Dieu nous en préserve, il est assommant, bête et mal élevé.

Cottard à ces mots manifesta en même temps son étonnement et sa soumission, comme devant une vérité contraire à tout ce qu’il avait cru jusque-là, mais d’une évidence irrésistible ; et, baissant d’un air ému et peureux son nez dans son assiette, il se contenta de répondre : « Ah !-ah !-ah !-ah !-ah ! » en traversant à reculons, dans sa retraite repliée en bon ordre jusqu’au fond de lui-même, le long d’une gamme descendante, tout le registre de sa voix. Et il ne fut plus question de Swann chez les Verdurin.

En fait de schisme, ça ressemble plus à une excommunication, mais le résultat est là. Charles et Sidonie ne s’avalent pas et, littéralement, ne peuvent pas se voir.

On reparle de ce schisme dans Sodome et Gomorrhe avec Odette qui s’est créé son propre « petit noyau » :

*Pour Odette, au commencement, quelques hommes de la plus haute société, curieux de connaître Bergotte, avaient été dîner chez elle dans l’intimité. Elle avait eu le tact, récemment acquis, de n’en pas faire étalage, ils trouvaient là — souvenir peut-être du petit noyau dont Odette avait gardé, depuis le schisme, les traditions — le couvert mis, etc. Odette les emmenait avec Bergotte, que cela achevait d’ailleurs de tuer, aux « premières » intéressantes. Ils parlèrent d’elle à quelques femmes de leur monde capables de s’intéresser à tant de nouveauté. Elles étaient persuadées qu’Odette, intime de Bergotte, avait plus ou moins collaboré à ses œuvres, et la croyaient mille fois plus intelligente que les femmes les plus remarquables du Faubourg, pour la même raison qu’elles mettaient tout leur espoir politique en certains républicains bon teint comme M. Doumer et M. Deschanel, tandis qu’elles voyaient la France aux abîmes si elle était confiée au personnel monarchiste qu’elles recevaient à dîner, aux Charette, aux Doudeauville, etc. Ce changement de la situation d’Odette s’accomplissait de sa part avec une discrétion qui la rendait plus sûre et plus rapide, mais ne la laissait nullement soupçonner du public enclin à s’en remettre aux chroniques du Gaulois, des progrès ou de la décadence d’un salon, de sorte qu’un jour, à une répétition générale d’une pièce de Bergotte donnée dans une salle des plus élégantes au bénéfice d’une œuvre de charité, ce fut un vrai coup de théâtre quand on vit dans la loge de face, qui était celle de l’auteur, venir s’asseoir à côté de Mme Swann, Mme de Marsantes et celle qui, par l’effacement progressif de la duchesse de Guermantes (rassasiée d’honneurs, et s’annihilant par moindre effort), était en train de devenir la lionne, la reine du temps, la comtesse Molé. « Quand nous ne nous doutions pas même qu’elle avait commencé à monter, se dit-on d’Odette, au moment où on vit entrer la comtesse Molé dans la loge, elle a franchi le dernier échelon. » IV

Le second schisme proustien concerne encore les Verdurin mais opposés cette fois à Charlus à l’issue d’une soirée organisée chez eux, quai Conti, par le baron pour mettre Morel en vedette. La morgue de Palamède et les manœuvres de Sidonie ne peuvent mener qu’à la brouille, au schisme.

Le mot réapparaît dans La Prisonnière prononcé par Brichot :

*[Brichot au Héros :] En somme, comme mon collègue Boissier, déambulant du Palatin à Tibur, je prends dans la conversation du baron, une idée singulièrement plus vivante et plus savoureuse des écrivains du siècle d’Auguste. Ne parlons même pas de ceux de la Décadence, et ne remontons pas jusqu’aux Grecs, bien que j’aie dit à cet excellent M. de Charlus qu’auprès de lui je me faisais l’effet de Platon chez Aspasie. À vrai dire, j’avais singulièrement grandi l’échelle des deux personnages et, comme dit La Fontaine, mon exemple était tiré « d’animaux plus petits ». Quoi qu’il en soit, vous ne supposez pas, j’imagine, que le baron ait été froissé. Jamais je ne le vis si ingénument heureux. Une ivresse d’enfant le fit déroger à son flegme aristocratique. « Quels flatteurs que tous ces sorbonnards ! s’écriait-il avec ravissement. Dire qu’il faut que j’aie attendu d’être arrivé à mon âge pour être comparé à Aspasie ! Un vieux tableau comme moi ! Ô ma jeunesse ! » J’aurais voulu que vous le vissiez disant cela, outrageusement poudré à son habitude, et, à son âge, musqué comme un petit-maître. Au demeurant, sous ses hantises de généalogie, le meilleur homme du monde. Pour toutes ces raisons je serais désolé que la rupture de ce soir fût définitive. Ce qui m’a étonné, c’est la façon dont le jeune homme s’est rebiffé. Il avait pourtant pris, depuis quelque temps, en face du baron, des manières de séide, des façons de leude qui n’annonçaient guère cette insurrection. J’espère qu’en tous cas, même si (Dii omen avertant) le baron ne devait plus retourner quai Conti, ce schisme ne s’étendrait pas jusqu’à moi. Nous avons l’un et l’autre trop de profit à l’échange que nous faisons de mon faible savoir contre son expérience. (On verra que si M. de Charlus, après avoir vainement souhaité qu’il lui ramenât Morel, ne témoigna pas de violente rancune à Brichot, du moins sa sympathie pour l’universitaire tomba assez complètement pour lui permettre de le juger sans aucune indulgence.) Et je vous jure bien que l’échange est si inégal que, quand le baron me livre ce que lui a enseigné son existence, je ne saurais être d’accord avec Sylvestre Bonnard, que c’est encore dans une bibliothèque qu’on fait le mieux le songe de la vie. » V

Une dernière occurrence intervient dans Le Temps retrouvé. M. de Charlus prononce le mot qu’il associe à la « petite église » de Brichot, soit le noyau Verdurin.

*« Voyons me dit M. de Charlus, vous connaissez Brichot et Cambremer. Chaque fois que je les vois ils me parlent de l’extraordinaire manque de psychologie de l’Allemagne. Entre nous, croyez-vous que jusqu’ici ils avaient eu grand souci de la psychologie, et que même maintenant ils soient capables d’en faire preuve. Mais croyez bien que je n’exagère pas. Qu’il s’agisse du plus grand Allemand, de Nietzsche, de Goethe, vous entendrez Brichot dire : « avec l’habituel manque de psychologie qui caractérise la race teutonne ». Il y a évidemment dans la guerre des choses qui me font plus de peine. Mais avouez que c’est énervant. Norpois est plus fin je le reconnais, bien qu’il n’ait pas cessé de se tromper depuis le commencement. Mais qu’est-ce que ça veut dire que ces articles qui excitent l’enthousiasme universel ? Mon cher Monsieur, vous savez aussi bien que moi ce que vaut Brichot que j’aime beaucoup, même depuis le schisme qui m’a séparé de sa petite église, à cause de quoi je le vois beaucoup moins. Mais enfin j’ai une certaine considération pour ce régent de collège, beau parleur et fort instruit, et j’avoue que c’est fort touchant qu’à son âge, et diminué comme il est, car il l’est très sensiblement depuis quelques années, il se soit remis comme il dit à « servir ». Mais enfin la bonne intention est une chose, le talent en est une autre et Brichot n’a jamais eu de talent.

C’est à se demander si les temps proustiens prenaient la dimension des années 1 000 chrétiennes.

Parole de proustiste…

Patrice Louis

PS : Je ne me souviens plus où j’ai entendu cette description des Hollandais passés maîtres en questions religieuses : Un, un théologien ; deux, une église ; trois, un schisme.


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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  1. Cher Patrice,
    ouvrir le courrier et découvrir ces passages que tu choisis toujours
    avec tant de justesse est un enchantement.
    Le café, riche de ces lectures matinales, se transforme en un petit viatique
    pour une journée douce et mélancolique.
    Je t’embrasse
    alexandra

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