Expressions oubliées (pas par tous)

Expressions oubliées (pas par tous)

Entendu l’autre jour à la télé un commentateur patenté avouer qu’il était « réduit à quia »…

Un, j’avais un peu oublié la signification de la formule (mais je me doutais bien que c’était un comble pour un beau parleur) ; deux, j’ai voulu vérifier si Marcel Proust l’utilisait.

Gagné ! C’est dans Du côté de chez Swann :

*[Le docteur Cottard] Pour les locutions, il était insatiable de renseignements, car, leur supposant parfois un sens plus précis qu’elles n’ont, il eût désiré savoir ce qu’on voulait dire exactement par celles qu’il entendait le plus souvent employer : la beauté du diable, du sang bleu, une vie de bâtons de chaise, le quart d’heure de Rabelais, être le prince des élégances, donner carte blanche, être réduit à quia, etc., et dans quels cas déterminés il pouvait à son tour les faire figurer dans ses propos. I

Dans la foulée, je me suis souvenu d’un passage du Côté de Guermantes où, à propos du duc et de la duchesse, il est question d’autres formules mal connues :

*Un littérateur eût de même été enchanté de leur conversation, qui eût été pour lui — car l’affamé n’a pas besoin d’un autre affamé — un dictionnaire vivant de toutes ces expressions qui chaque jour s’oublient davantage : des cravates à la Saint-Joseph, des enfants voués au bleu, etc., et qu’on ne trouve plus que chez ceux qui se font les aimables et bénévoles conservateurs du passé. III

Vous devinez alors le sujet de cette chronique : réponse à Cottard et au littérateur.

Beauté du diable

Charme irrésistible et dangereux.

Le démon était beau dans sa jeunesse. Son éclat est aussi éphémère que trompeur.

Pas d’autre occurrence dans la Recherche.

Sang bleu

Symbole d’appartenance à la noblesse.

La locution reprend l’espagnol sangre azul. Les grandes familles castillanes se flattaient de leur ascendance sans sang étranger, maure ou juif.

Sous l’Ancien régime, les aristocrates faisaient en effet en sorte que leur peau soit la plus blanche et la plus fine possible, ce qui faisait ressortir leurs veines. Certes, comme pour tout le monde, leur sang est rouge, propriété due à l’hémoglobine, mais s’il apparaît bleu, c’est que le filtre que constitue la peau ne laisse passer que la lumière bleue — quelle que soit la classe de la personne.

Pas d’autre occurrence dans la Recherche.

Vie de bâtons de chaise

Existence agitée, déréglée, de plaisirs.

Les bâtons sont ceux des chaises à porteurs. L’image est sans doute une allusion à la vie de ces domestiques traînant en tous lieux, notamment de débauche où ils attendaient leurs maîtres, avec leurs bâtons, qui leur deviennent assimilés.

Autre explication : les bouts de bois toujours manipulés, soulevés, posés, tirés pour dégager la porte et remis en place, ont une activité présentée comme excessive et trépidante, donc désordonnée.

Pas d’autre occurrence dans la Recherche.

Quart d’heure de Rabelais

Pénible moment où il faut payer la facture.

Ces quinze minutes expriment un embarras financier.

Voltaire propage une anecdote apocryphe dont l’auteur de Gargantua est le héros. De retour d’un voyage à Rome, il se retrouve sans argent à Lyon. Impossible  de régler l’aubergiste. Rabelais fait alors confectionner par le fils de son hôte des étiquettes qu’il appose sur des sachets dans la chambre qu’il occupe : « poison pour faire mourir le roi », « poison pour faire mourir la reine. Il est aussitôt dénoncé, arrêté et conduit à Paris. Certes, il voyage entre deux argousins, mais il a le gîte et le couvert gratuits. François Ier rit de cette plaisanterie de son ami et le fit relâcher.

L’origine de l’histoire serait dans Rabelaesina Elogia, manuscrit d’Antoine Leroy, auteur du XVIIe siècle. La locution caractérise la forte gêne de quelqu’un devant une note à payer dont il ne possède pas le montant. Par contresens, certains utilisent l’expression dans le sens de brècve détente, moment de gaudriole, instant de gaieté.

[Source : Du bruit dans Landernerau, Dictionnaire des noms propres du parler commun, Patrice Louis, Éditions Arléa, 2005]

Une autre occurrence dans la Recherche (et encore avec Cottard) :

*— J’entends bien, répondit Brichot, que, pour parler comme Maître François Rabelais, vous voulez dire que je suis moult sorbonagre, sorbonicole et sorboniforme. Pourtant, tout autant que les camarades, j’aime qu’un livre donne l’impression de la sincérité et de la vie, je ne suis pas de ces clercs… — Le quart d’heure de Rabelais, interrompit le docteur Cottard avec un air non plus de doute, mais de spirituelle assurance. IV

Prince des élégances

Celui qui brille dans un domaine.

À rapprocher de l’ « arbitre des élégances », qui oriente le goût et la mode. Lui a son origine à Rome, sous l’empire de Néron. Auteur du Satyricon, l’écrivain joue à la cour le rôle d’arbitre du bon goût, elegantiae arbiter selon la formule latine de Tacite.

Au temps de Proust, le titulaire est Robert de Montesquiou, qui inspirera l’auteur pour le baron de Charlus.

Une autre occurrence dans la Recherche :

*Car l’aristocratie est une chose relative. Et il y a des petits trous pas chers où le fils d’un marchand de meubles est prince des élégances et règne sur une cour comme un jeune prince de Galles. II

Carte blanche

Libre initiative, pleins pouvoirs pour accomplir une tâche.

Avoir carte blanche, c’est agir à sa guise puisqu’aucune consigne n’est écrite sur la feuille d’ordre ou de mission.

Dans un contexte de guerre, au XVIIe  siècle, le sens est différent : « mander la carte blanche », c’est « se mettre à la merci du vainqueur, se rendre sans conditions », alors que « donner la carte blanche à quelqu’un », c’est « lui laisser dicter ses conditions ».

De nos jours, c’est le chèque qui se retrouve en blanc : signé mais la somme laissée libre, il permet d’indiquer le montant de son choix, sans limite.

Une autre occurrence dans la Recherche :

*[Mme de Saint-Euverte au Héros à propos de M. de Charlus :] Il a l’air de me bouder (l’expression me parut faible). Tâchez de le savoir et venez me le dire demain. Et s’il a des remords et veut vous accompagner, amenez-le. À tout péché miséricorde. Cela me ferait même assez plaisir, à cause de Mme de Surgis que cela ennuierait. Je vous laisse carte blanche. Vous avez le flair le plus fin de toutes ces choses-là et je ne veux pas avoir l’air de quémander des invités. En tous cas, sur vous, je compte absolument. IV

À quia

Dans l’impossibilité de répondre, dans un grand embarras.

Du latin quia, parce que. Abréviation de Quia magister dixit, « parce que le maître [Aristote] l’a dit ».

Argument de ceux qui sont à court d’argument, ne peuvent pas argumenter leur point de vue, et doivent recourir à un argument d’autorité pour le justifier.

Être réduit à quia revient à se faire clouer le bec.

Aller à quia se trouve encore dans le sens de mourir.

(Prononcer « ku-i-a », pas « ki-a ».)

Pas d’autre occurrence dans la Recherche.

Cravates à la Saint-Joseph

Mystère

Là, j’ai échoué. Je n’ai trouvé nulle part la moindre information sur ce qui doit être une façon de nouer sa cravate. J’ai écrit à deux sites de cravates en ligne, à la maison Hermès et à l’arbitre des élégances qu’est le très pointu Marc Beaugé. Personne ne m’a répondu. Si quelqu’un a la réponse…

La seule référence dénichée est cette « cravate St Joseph avec le bébé Jésus » à 42,95 € du site de produits personnalisés zazzle.fr — la pêche n’est pas miraculeuse !

Pas d’autre occurrence dans la Recherche mais un général de Saint-Joseph.

Voué au bleu

Habillé aux couleurs de la Vierge.

Faire vœu  que, pendant quelques années, un enfant sera habillé de bleu, en l’honneur de la mère de Jésus dont c’est la couleur.

Variante : Vouer un enfant au blanc et au bleu, couleurs de la sainte Vierge.

Pas d’autre occurrence dans la Recherche, mais, en argot, être voué au bleu, c’est être porté sur la bouteille.

Ah, un blogue, c’est du boulot !

Parole de proustiste…

Patrice Louis


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

4 comments to “Expressions oubliées (pas par tous)”

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  1. Alors quand j’étais petite, j’ai souvent entendu l’expression « à la Saint-Joseph ». Ma mère l’employait non pour qualifier une manière de nouer sa cravate, mais pour évoquer… la fête des pères ! En fait, elle pestait contre les fêtes des pères instaurées aux mois de juin, ce qui était « commercial », selon elle. Elle disait que la « vraie » fête des pères c’était le 19 mars, jour de la Saint-Joseph.

    Du coup, si je lis l’expression « cravates à la Saint-Joseph », je l’associe, par récurrence, à un « cadeau de fête des pères ». Et c’est vrai qu’on a tendance à offrir des cravates aux papas ! Même si l’origine de l’expression ne doit pas venir de là, je vous donne mon explication pour ce qu’elle vaut !

  2. Oh, ma mère avait comme ça tout un tas d’expressions, souvent très imagées. Par exemple, d’une personne qui avait de l’argent, et donc n’avait pas trop à craindre l’avenir, elle disait qu' »elle avait les rognons couverts ». Souvent, quand je lis La Recherche, j’associe ces expressions maternelles au parler de Françoise !

  3. Je pensais trouver réponse au mystère des cravates dans Le Parler des Métiers de Pierre Perret, mais hélas … rien.
    Ceci dit, on y trouve peut-être des pistes à explorer si l’on oublie, la cravate vestimentaire :

    – Cravate (chez les plâtriers, les sculpteurs et mouleurs) : filasse trempée dans du plâtre qui permet d’assurer le scellement des jointures.
    – Cravates (armée) : exploits imaginaires ou exagérés

    Les termes ne sont pas datés et sont sans doute récents, mais leur origine est peut-être plus ancienne et oubliée …

    D’autre part, une recherche Google me renseigne, sur une autre cravate, plus ancienne, celle d’un jeu, le Trictrac :

    -Laurent Soumille, Le Grand Trictrac, Giffart, Paris, 1756, p. 296. Le pavillon n’existe pas dans cette référence. Au lieu du pavillon, un jeton percé appelé cravate ou un morceau de papier est associé au fichet du joueur marquant en second pour signaler la grande bredouille potentielle.

    Mais toujours pas de Saint-Joseph à l’horizon, ni chez Pierre Perret ni dans le Trictrac … Ne s’agirait-il pas d’une adresse, d’un établissement ?

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