Charmantes charmilles

Charmantes charmilles

Un regret : le jardinier chargé du Pré Catelan n’a jamais trouvé le temps pour que je lui présente mon idée de rétablir à Illiers-Combray la charmille du jardin de Swann.

*Et il avait beau traverser une ville de pierre pour se rendre en quelque hôtel clos, ce qui était sans cesse devant ses yeux, c’était un parc qu’il possédait près de Combray, où, dès quatre heures, avant d’arriver au plant d’asperges, grâce au vent qui vient des champs de Méséglise, on pouvait goûter sous une charmille autant de fraîcheur qu’au bord de l’étang cerné de myosotis et de glaïeuls, et où, quand il dînait, enlacées par son jardinier, couraient autour de la table les groseilles et les roses. I

Alors, pour me consoler d’une telle allée en cerceaux, il me reste la voûte végétale de Saint-Éman toujours charmant. Quel choc, hier ! la belle charmille avait été sévèrement élaguée.

Vue du côté mairie
Vue du côté église

Pour mémoire, la même il y a quelques étés.

Dans la Recherche, il est deux autres occurrences de charmilles, l’une dans un restaurant de Rivebelle… :

*Quelques heures plus tard, pendant le dîner qui, lui, était naturellement servi dans la salle à manger, on allumait les lumières, bien qu’il fît encore clair dehors, de sorte qu’on voyait devant soi, dans le jardin, à côté de pavillons éclairés par le crépuscule et qui semblaient les pâles spectres du soir, des charmilles dont la glauque verdure était traversée par les derniers rayons et qui de la pièce éclairée par les lampes où on dînait, apparaissaient au delà du vitrage — non plus, comme on aurait dit des dames qui goûtaient à la fin de l’après-midi le long du couloir bleuâtre et or, dans un filet étincelant et humide — mais comme les végétations d’un pâle et vert aquarium géant à la lumière surnaturelle. II

L’autre inspire la nostalgie :

*dans un salon comme en toutes choses, la partie extérieure, actuelle, contrôlable pour tout le monde, n’est que le prolongement, cette partie qui s’est détachée du monde extérieur pour se réfugier dans notre âme, à qui elle donne une plus-value où elle s’est assimilée à sa substance habituelle, s’y muant — maisons détruites, gens d’autrefois, compotiers de fruits des soupers que nous nous rappelons — en cet albâtre translucide de nos souvenirs, duquel nous sommes incapables de montrer la couleur qu’il n’y a que nous qui voyons, ce qui nous permet de dire véridiquement aux autres, au sujet de ces choses passées, qu’ils n’en peuvent avoir une idée, que cela ne ressemble pas à ce qu’ils ont vu, et ce qui fait que nous ne pouvons considérer en nous-même sans une certaine émotion, en songeant que c’est de l’existence de notre pensée que dépend pour quelque temps encore leur survie, le reflet des lampes qui se sont éteintes et l’odeur des charmilles qui ne fleuriront plus. V

Aux sources du Loir, la Vivonne proustienne, pour sûr, la charmille renaîtra. En attendant, j’ai admiré les troublants dessins que traçaient les algues artistes du lavoir.

(Photos PL)

Je ne me lasse jamais de Saint-Éman.

Parole de proustiste…

Patrice Louis


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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  1. La toute première phrase est une petite merveille :
     » Le jardinier…n’a jamais trouvé le temps  » !!!

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