À Belleville

À Belleville

 

Loin des beaux quartiers, mais pas moins proustiens… L’écrivain ne dédaignait pas fréquenter la racaille dans des lieux interlopes — certes, ce n’était pas l’essentiel de ses relations.

 

Un quartier désigne ce Paris populaire et — dans À la recherche du temps perdu — mal famé. Au nord-est, sur une colline, la commune de Belleville n’est annexée qu’en 1860. La barrière de Belleville, qui tombe alors, séparait la « basse Courtille » dans Paris et la « haute Courtille » à l’extérieur de la ville. Celle-là, connue simplement comme « la Courtille » était le lieu d’un très fameux regroupement de guinguettes. Belleville, ce sont des vignobles, des ouvriers ainsi qu’un tramway funiculaire qui circule de 1891 à 1924.

 

À lire la Recherche, c’est sûr, à Belleville, on ne boit pas le thé le petit doigt levé. Dans les trois occurrences, toutes dans Le Temps retrouvé, le quartier est associé à un apache, à une pipelette, à un barbeau…

 

soit un bandit,

une concierge,

 

un proxénète.

 

Loin des duchesses !

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

Les extraits

*Jupien sentait que ce n’était pas encore assez de présenter à M. de Charlus un garçon laitier. Il lui murmurait en clignant de l’œil : « Il est garçon laitier, mais au fond c’est surtout un des plus dangereux apaches de Belleville » (il fallait voir le ton grivois dont Jupien disait « apache »). VII

 

*Jupien les avait recommandés à la bienveillance du baron en lui disant que c’étaient tous des « barbeaux » de Belleville et qu’ils marcheraient avec leur propre sœur pour un louis. Au reste, Jupien mentait et disait vrai à la fois. Meilleurs, plus sensibles qu’il ne disait au baron, ils n’appartenaient pas à une race sauvage. Mais ceux qui les croyaient tels leur parlaient néanmoins avec la plus entière bonne foi, comme si ces terribles eussent dû avoir la même. Un sadique a beau se croire avec un assassin, son âme pure, à lui sadique, n’est pas changée pour cela et il reste stupéfait devant le mensonge de ces gens, pas assassins du tout, mais qui désirent gagner facilement une « thune », et dont le père ou la mère ou la sœur ressuscitent et remeurent tour à tour, parce qu’ils se coupent dans la conversation qu’ils ont avec le client à qui ils cherchent à plaire. Le client est stupéfié, dans sa naïveté, car dans son arbitraire conception du gigolo, ravi des nombreux assassinats dont il le croit coupable, il s’effare d’une contradiction et d’un mensonge qu’il surprend dans ses paroles. VII

*[Charlus à Maurice :] pour lui remettre ses cinquante francs mais le prenant d’abord par la taille : « Tu ne m’avais jamais dit que tu avais suriné une pipelette de Belleville ». Et M. de Charlus râlait d’extase et approchait sa figure de celle de Maurice. « Oh ! Monsieur le baron, dit en protestant le gigolo qu’on avait oublié de prévenir ; pouvez-vous croire une chose pareille ? » VII

 

 

 

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

4 comments to “À Belleville”

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  1. Je ne vais pas vous le dire tous les matins mais c’est bien tous les matins que je me régale de vos chroniques toujours instructives, pertinentes et même parfois mordantes.

    • patricelouis says: -#2

      Merci, et comme le dit Molière :
      « C’est trop, me disait-il, c’est trop de la moitié,
      Je ne mérite pas de vous faire pitié. »
      Le Tartuffe, I, 5

  2. Merci pour ce rappel de l’autre face du monde. Belle image que celle des joueurs de rue : quelle est sa référence ?
    Pour les pipelettes, il semblerait bien que leur étymologie vienne du nom propre du truculent couple de concierges du 17 rue du Temple, mis en scène par le peu proustien Eugène Sue dans les mystères de Paris, un autre de mes régals comme feuilleton sur mon ordiphone (why not?)dans le métro.

    • Pomone Fortunée Anastasie, portière, mariée à Alfred Pipelet. (Source : Patrice Louis, Du bruit dans Landerneau, Les noms propres dans le parler commun, Arléa)
      Toutes les photos de la chronique trouvées sur internet.

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