Proust 1919, l’affaire Goncourt (28)

Les finalistes

Trois romans sont éjectés à l’issue des deux premiers tours qui ne font élire personne. Il en reste un pour départager les deux ouvrages arrivés en tête.

Les Croix de bois

Le livre est publié par Albin Michel.

         L’auteur a 34 ans au moment du Goncourt.

Roland Dorgelès naît Roland Lecavelé à Amiens en 1885.

Il étudie l’architecture à Strasbourg. Débarqué à Paris, il mène une vie de bohème autour du Lapin Agile à Montmartre. Entré en journalisme, il collabore au Sourire, à Fantasio et au Petit Journal.

Quand la guerre éclate, bien que deux fois réformé pour raison de santé, il s’engage, appuyé par Georges Clemenceau, son patron à L’homme libre. Le voilà au 74e régiment d’infanterie de ligne de Rouen dès août 1914. Il combat en Argonne et au nord de Reims. Il passe au 39e, engagé dans d’autres combats avant d’être élève pilote. Il est nommé caporal et décoré de la Croix de guerre.

Dorgelès en 1915

En 1917, Roland Dorgelès entre au Canard enchaîné où il publie un roman satirique, La Machine à finir la guerre. Suit, en 1919, le roman qui le rend célèbre et lui ouvre les portes des prix littéraires. Enfin, en principe…

Dans un style sans fioritures, le livre retrace le quotidien de Gilbert Demachy, un étudiant qui vient de finir son droit, plein d’illusions qui a rejoint le 39e régiment d’infanterie. En restituant la réalité des tranchées— les attaques, les bombardements, les échanges entre camarades —, ce récit se fait pamphlet pacifiste, farce macabre dépeignant la « boucherie » du conflit. Les hommes, regroupés dans un monde dévasté, l’armée comme liant, c’est dans un esprit de camaraderie que se tisse l’histoire où l’on suit, outre Demachy, Sulphart, gouailleur et rouspéteur, Bouffioux, peureux et souffre-douleur, Bréval, caporal sentimental.

Le dernier chapitre :

 

« XVII

ET C’EST FINI

 

         Et c’est fini…

Voici la feuille blanche sur la table, et la lampe tranquille, et les livres… Aurait-on jamais cru les revoir, lorsqu’on était là-bas, si loin de sa maison perdue ?

On parlait de sa vie comme d’une chose morte, la certitude de ne plus revenir nous en séparait comme une mer sans limites, et l’espoir même semblait s’apetisser, bornant tout son désir à vivre jusqu’à la relève. Il y avait trop d’obus, trop de morts, trop de croix ; tôt ou tard notre tour devait venir.

Et pourtant c’est fini…

La vie va reprendre son cours heureux. Les souvenirs atroces qui nous tourmentent encore s’apaiseront, on oubliera, et le temps viendra peut-être où, confondant la guerre et notre jeunesse passée, nous aurons un soupir de regret en pensant à ces années-là.

Je me souviens de nos soirées bruyantes, dans le moulin sans ailes. Je leur disais : « Un jour viendra où nous nous retrouverons, où nous parlerons de nos copains, des tranchées de nos misères et de nos rigolades… Et nous dirons avec un sourire : « C’était le bon temps ! »

Avez-vous crié, ce soir-là, mes camarades ! J’espérais bien mentir, en vous parlant ainsi. Et cependant…

C’est vrai, on oubliera. Oh ! je sais bien, c’est odieux, c’est cruel, mais pourquoi s’indigner : c’est humain… Oui, il y aura du bonheur, il y aura de la joie sans vous, car, tout pareil aux étangs transparents dont l’eau limpide dort sur un lit de bourbe, le cœur de l’homme filtre les souvenirs et ne garde que ceux des beaux jours. La douleur, les haines, les regrets éternels, tout cela est trop lourd, tout cela tombe au fond…

On oubliera. Les voiles de deuil, comme des feuilles mortes, tomberont. L’image du soldat disparu s’effacera lentement dans le cœur consolé de ceux qu’ils aimaient tant. Et tous les morts mourront pour la deuxième fois.

Non, votre martyre n’est pas fini, mes camarades, et le fer vous blessera encore, quand la bêche du paysan fouillera votre tombe.

Les maisons renaîtront sous leurs toits rouges, les ruines redeviendront des villes et les tranchées des champs, les soldats victorieux et las rentreront chez eux. Mais Vous, ne rentrerez jamais.

C’était le bon temps.

Je songe à vos milliers de croix de bois, alignées tout le long des grandes routes poudreuses, où elles semblent guetter la relève des vivants, qui ne viendra jamais faire lever les morts. Croix de 1914, ornées de drapeaux d’enfants qui ressembliez à des escadres en fête, croix coiffées de képis, croix casquées, croix des forêts d’Argonne qu’on couronnait de feuilles vertes, croix d’Artois, dont la rigide armée suivait la nôtre, progressant avec nous de tranchée en tranchée, croix que l’Aisne grossie entraînait loin du canon, et vous, croix fraternelles de l’arrière, qui vous donniez, cachées dans le taillis, des airs verdoyants de charmille, pour rassurer ceux qui partaient. Combien sont encore debout, des croix que j’ai plantées ?

Mes morts, mes pauvres morts, c’est maintenant que vous allez souffrir, sans croix pour vous garder, sans cœurs où vous blottir. Je crois vous voir rôder, avec des gestes qui tâtonnent, et chercher dans la nuit éternelle tous ces vivants ingrats qui déjà vous oublient.

Certains soirs comme celui-ci, quand, las d’avoir écrit, je laisse tomber ma tête dans mes deux mains, je vous sens tous présents, mes camarades. Vous vous êtes tous levés de vos tombes précaires, vous m’entourez, et, dans une étrange confusion, je ne distingue plus ceux que j’ai connus là-bas de ceux que j’ai créés pour en faire les humbles héros d’un livre. Ceux-ci ont pris les souffrances des autres, comme pour les soulager, ils ont pris leur visage, leurs voix, et ils se ressemblent si bien, avec leurs douleurs mêlées, que mes souvenirs s’égarent et que parfois, je cherche dans mon cœur désolé, à reconnaître un camarade disparu, qu’une ombre toute semblable m’a caché.

Vous étiez si jeunes, si confiants, si forts, mes camarades : oh ! non, vous n’auriez pas dû mourir… Une telle joie était en vous qu’elle dominait les pires épreuves. Dans la boue des relèves, sous l’écrasant labeur des corvées, devant la mort même, je vous ai entendu rire : jamais pleurer. Était-ce votre âme, mes pauvres gars, que cette blague divine qui vous faisait plus forts ?

Pour raconter votre longue misère, j’ai voulu rire aussi, rire de votre rire. Tout seul, dans un rêve taciturne, j’ai remis sac au dos, et, sans compagnon de route, j’ai suivi en songe votre régiment de fantômes. Reconnaîtrez-vous nos villages, nos tranchées, les boyaux que nous avons creusés, les croix que nous avons plantées ? Reconnaîtrez-vous votre joie, mes camarades ?

C’était le bon temps… Oui, malgré tout, c’était le bon temps, puisqu’il vous voyait vivants… On a bien ri, au repos, entre deux marches accablantes, on a bien ri pour un peu de paille trouvée, une soupe chaude, on a bien ri pour un gourbi solide, on a bien ri pour une nuit de répit, une blague lancée, un brin de chanson… Un copain de moins, c’était vite oublié, et l’on riait quand même ; mais leur souvenir, avec le temps, s’est creusé plus profond, comme un acide qui mord…

Et maintenant, arrivé à la dernière étape, il me vient un remords d’avoir osé rire de vos peines, comme si j’avais taillé un pipeau dans le bois de vos croix. »

Le roman se découpe en succession de chapitres sans véritable lien entre eux, tels des tableaux de situations propres à la guerre. Regroupés dans un monde dévasté, l’armée comme liant, c’est dans un esprit de camaraderie que se tisse l’histoire.

Les croix de bois, ce sont ces lignes à perte de vue le long des chemins du front. Confectionnées à la va-vite, elles sont posées au-dessus des cadavres de soldats allemands ou français.

À l’ombre des jeunes filles en fleurs

Le livre est publié par la Nouvelle Revue Française.

L’auteur a 48 ans au moment du Goncourt.

Marcel Proust naît à Auteuil en 1871.

Fils unique (de sa maman surtout, et un peu de son père) dans l’œuvre, un frère plus jeune dans la vie, Marcel, narrateur/héros, n’a jamais travaillé et n’a qu’une ambition : écrire. Familier des salons mondains et de santé fragile (dans la réalité et dans la fiction), il est hétérosexuel dans À la recherche du temps perdu (sa somme littéraire) et homosexuel en vrai. Dans un cas, il passe ses vacances enfant à Illiers et villégiature plus âgé à Cabourg ; dans l’autre, ça se passe à Combray et à Balbec.

Ses relations réelles s’appellent Bizet, Baignères, Halévy, Daudet, Caillavet, Hahn, Montesquiou, Greffulhe, Daudet, Gide, Gallimard, Morand, Agostinelli, Céleste… ; les fictives ont pour nom Swann, Guermantes, Charlus, Saint-Loup, Bloch, Norpois, Vinteuil, Bergotte, Elstir, Verdurin, Gilberte, Albertine…

Après Du côté de chez Swann (Grasset, 1913), Marcel Proust publie À l’ombre des jeunes filles en fleurs (NRF, 1919). Il y raconte la jeunesse, les élans, les émois, les relations sociales. Cinq autres volumes vont suivre, dont trois posthumes, l’écrivain mourant à Paris en 1922.

À table, les débats sont vifs. Raconté par Proust à Céleste, Léon Daudet est entré « dans une fureur noire » criant aux partisans de Dorgelès : « Vous ne connaissez rien au testament des frères Goncourt. Moi je le connais, et je vais vous le sortir et vous le lire. La clause ne précise pas qu’ils ont laissé le prix à un jeune homme. Non, il s’agit d’un jeune talent. Ce qui est exactement le cas de M. Proust ; car, je vous le dis, c’est un écrivain qui devance son temps de plus de cent ans. »

Gilles Bochard (dans Le Grand Livre de Proust, Les Belles Lettres) propose ses propres extraits dont nous ne jurerons pas qu’ils sont du pur verbatim. Hennique à Daudet : « Mon cher Léon, vous vous attendrissez sur un roman pour duchesses et pour concierges, on ne sait plus d’ailleurs —Je me fiche de vos scrupules dépassés ! Je m’en contrefiche, et même, je m’en hyperarchicontrefiche ! »

Ce 10 décembre, chez Drouant, le deuxième tour ne dégage aucune majorité absolue : Dorgelès, 4 ; Proust 5.

Qui modifie son vote et fait basculer en faveur des Jeunes filles ? Mystère, mais le troisième tour tranche :

6 voix pour Marcel Proust : Léon Daudet, Gustave Geffroy, J.-H. Rosny aîné, J.-H. Rosny Jeune, Henry Céard et Élémir Bourges.

4 voix pour Roland Dorgelès : Léon Hennique, Jean Ajalbert, Émile Bergerat et Lucien Descaves.

         À l’ombre des jeunes filles en fleurs, auteur Marcel Proust, Éditions Nouvelle Revue Française, est le 17e prix Goncourt.

Non, les anciens combattants ne sont plus « craints », ainsi qu’ils le craignaient, en tout cas pas du jury Goncourt qui n’en compte pas un dans ses rangs.

L’affaire ne fait que commencer. Après l’instruction, elle va pouvoir passer en justice (dans un procès médiatique, comme on ne disait pas encore).

Prochain épisode mardi, Au soleil d’un Goncourt.

Parole de proustiste…

Patrice Louis


CATEGORIES : Feuilleton/ AUTHOR : patricelouis

3 comments to “Proust 1919, l’affaire Goncourt (28)”

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  1. ‘Tain, c’était rudement bien écrit quand même, les « croix de bois ». Bon, évidemment, en face, c’était Marcel Proust, le prince de la métaphore, le virtuose languissant et superbe, l’indépassable hélas…

    Oui, hélas, indépassable. Je tiens à ces deux termes : « indépassable », et « hélas », parce que, quand on lit Dorgelès, n’est-ce pas, c’est quand même…

    rudement bien écrit.

  2. Cher Patrice,

    Si je vous lis bien, il y a 9 votants au second tour et 10 au troisième…donc personne ne change son vote à propos de Dorgelès ( il a toujours ses 4 voix )
    Selon Assouline, il dira plus tard  » Tant mieux ! On ne m’aurait jamais pardonné d’avoir gagné contre Proust ! « 

    • patricelouis says: -#2

      Cher Claude,
      Je n’avais pas remarqué cette bizarrerie. Au demeurant, comment a-t-on géré la suite du vote par correspondance de Bergerat ? Je l’ignore.

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