Proust 1919, l’affaire Goncourt (22)

Portraits académiques, et d’abord Daudet

Les Dix de 1919 forment une étrange confrérie…

Ils partagent une passion amoureuse — pour la littérature. Ils ont une mission collective — choisir le romancier français de l’année.

Pour le reste…

D’ailleurs, même leur attachement à la littérature, que leurs propres talents illustrent diversement, est sujet à caution. Ils n’ont ni les mêmes goûts ni la même conception des belles lettres.

Ils se séparent sur leurs origines, leurs engagements, leurs convictions. Fils de nantis ou parvenus, de droite et de gauche, dreyfusards et antidreyfusards. Il y a du clérical et du laïc, de l’antisémite et de l’antimilitariste.

Il est jusqu’au nombre de leurs années pour les éloigner. Les uns sont quinquagénaires, d’autres sexagénaires, un dernier septuagénaire — qui pourrait être le père du benjamin.

Encore un détail : nul aristo dans les rangs !

Il y a des désaccords, des engueulades, des portes qui claquent, mais au final le groupe tient. L’écriture et la lecture offrent des miracles. Le prix des Dix grandit en prestige. Ils se rendent bien compte qu’ils comptent dans la République des Lettres.

En même temps, pas naïfs, ils ont conscience de n’avoir encore révélé aucun sommet, déniché aucun génie.

1919 va leur permettre de frapper un grand coup — correction, le grand coup.

Détaillons-les, couvert après couvert.

Léon Daudet

1er couvert.

Léon Daudet naît à Paris en 1867.

Il a 52 ans au moment du Goncourt. Il siège depuis le début. Son vote : Proust.

C’est un intellectuel engagé majeur de son temps, écrivain, journaliste, homme politique. Républicain converti au monarchisme, antidreyfusard et nationaliste clérical, député de l’Union nationale à Paris.

Il est le fils aîné d’Alphonse Daudet, renommé et entouré, frère de Lucien et d’Edmée. Les réceptions du jeudi de Mme Daudet attirent de nombreuses personnalités du monde de la culture. Dès son enfance, Léon fréquente Flaubert, Maupassant, Zola, Renan, Gambetta, Barrès. Edmond de Goncourt appartient pratiquement à sa famille et Marcel Proust est un ami de jeunesse.

Léon Daudet partage les sentiments républicains de son père mais adhère à l’antisémitisme d’Édouard Drumont qu’Alphonse fait publier.

Après de brillantes études au lycée Louis-le-Grand, il se lance à 18 ans dans des études de médecine qu’il mène jusqu’au bout. Voyant de l’intérieur le monde médical, il le raille dans Les Morticoles (1894), qui le fait connaître.

Son premier roman, L’Héritier a paru deux ans plus tôt, en feuilleton dans La Nouvelle Revue. En 1900, il est critique de théâtre au journal Le Soleil, collabore au Gaulois et à La Libre Parole. À sa mort, il laisse environ 9 000 articles et 128 livres, romans, essais, livres d’histoire, critiques, pamphlets, souvenirs — Proust qualifie ces derniers de « prodigieux » et compare l’auteur à Saint-Simon.

À 24 ans, Léon Daudet épouse Jeanne Hugo, petite-fille de Victor. Le ménage n’est pas heureux et, trois ans plus tard, Jeanne quitte le domicile conjugal. Le divorce est prononcé l’année suivante.

Devenu nationaliste, antiparlementariste et clérical, l’écrivain s’engage aussi dans l’antidreyfusisme qu’il illustre dans La Libre parole. En 1904, il choisit la monarchie après sa rencontre avec le duc d’Orléans et son mariage avec sa cousine Marthe Allard. En 1908, il est l’un des fondateurs, avec Maurras du quotidien L’Action française où sa nouvelle épouse signe Pampille ses chroniques culinaires.

Léon Daudet demeurera comme une figure de la vie culturelle et politique. Wikipédia : « articles polémiques au style populaire, vif et amusant, charriant les injures, voire les appels au meurtre, mais aussi essais, livres d’histoire et romans se succèdent à un rythme soutenu. Le personnage est un colosse truculent, sanguin, pittoresque, mangeant, buvant (plusieurs bouteilles de bourgogne par repas), écrivant, discourant sans cesse. Celui qu’on surnomme « le gros Léon » défraye la chronique, autant par ses écrits que par les duels que lui valent ses insultes et les coups qu’il donne ou reçoit au cours de manifestations qui se terminent souvent au poste. »

Anarchiste de droite, haineux plus qu’à son tour, il n’en plaide pas moins, et avec force, la cause littéraire de Proust.

Exécuteur testamentaire d’Edmond de Goncourt, il est membre de l’Académie Goncourt dès sa création, en 1900.

Polémiste sans relâche, pétainiste et germanophobe, il choisit Vichy.

Léon Daudet meurt à Saint-Rémy-de-Provence, le pays des Lettres de mon moulin, en 1942.

Prochain épisode vendredi, Henri Céard et Jean Ajalbert.

Parole de proustiste…

Patrice Louis


CATEGORIES : Feuilleton/ AUTHOR : patricelouis

6 comments to “Proust 1919, l’affaire Goncourt (22)”

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  1. Donc un « ami personnel » de Proust, non ?

  2. patricelouis says: -#1

    Merci d’expliciter…

  3. C’est qu’il faudra compter, à la fin, Patrice ! Et pour les statistiques, et pour la suite des Goncourt…

  4. .. Mais il est vrai que ma réflexion était simplette, je l’avoue.Sans doute aurais-je dû la garder pour moi : merci de me l’avoir ainsi fait remarquer.

  5. And…the dedication to The Guermantes Way:

    “A LEON DAUDET
    A l’auteur du VOYAGE DE SHAKESPEARE, du PARTAGE DE L’ENFANT, de L’ASTRE NOIR, de FANTOMES ET VIVANTS, du MONDE DES IMAGES, de tant de chefs-d’oeuvre, A l’incomparable, ami en témoignage de reconnaissance et d’admiration.”
    M. P.

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