Perse et Persans

Perse et Persans

 

Ils ne sont pas nombreux les empires dont quatre des souverains sont nommément cités dans À la recherche du temps perdu. La Perse en fait partie (sous réserve de recherches plus fouillées, ce doit même être le seul).

 

Le premier à entrer en scène est Assuérus. En fait, c’est un pseudonyme. Assuérus, A’hashverosh en hébreu, est le nom d’un roi de Perse dans les livres bibliques d’Esther et d’Esdras. C’est de lui qu’il s’agit dans l’œuvre et de sa version racinienne dans la tragédie Esther où l’héroïne est devenue la préférée d’Assuérus.

 

*[Dans l’église de Combray] Deux tapisseries de haute lice représentaient le couronnement d’Esther (le tradition voulait qu’on eût donné à Assuérus les traits d’un roi de France et à Esther ceux d’une dame de Guermantes dont il était amoureux) I

 

*[Le bâtonnier à la femme du premier président sur la marquise de Cambremer :] — Oh ! c’est une femme bien simple, elle est charmante, on ne fait pas moins de façons. Je pensais que vous alliez venir, je vous faisais des signes… je vous aurais présenté! dit-il en corrigeant par une légère ironie l’énormité de cette proposition comme Assuérus quand il dit à Esther : « Faut-il de mes États vous donner la moitié ! » II

 

*Peut-être parfois, quand, à l’imitation des princes persans qui, au dire du Livre d’Esther, se faisaient lire les registres où étaient inscrits les noms de ceux de leurs sujets qui leur avaient témoigné du zèle, Mme de Guermantes consultait la liste des gens bien intentionnés, elle s’était dit de moi : « Un à qui nous demanderons de venir dîner. » Mais d’autres pensées l’avaient distraite

(De soins tumultueux un prince environné

Vers de nouveaux objets est sans cesse entraîné)

jusqu’au moment où elle m’avait aperçu seul comme Mardochée à la porte du palais ; et ma vue ayant rafraîchi sa mémoire elle voulait, tel Assuérus, me combler de ses dons. III

 

*[Albertine] La défense d’entrer chez moi avant que j’eusse sonné l’amusait beaucoup. Comme elle avait pris notre habitude familiale des citations et utilisait pour elle celles des pièces qu’elle avait jouées au couvent et que je lui avais dit aimer, elle me comparait toujours à Assuérus :

Et la mort est le prix de tout audacieux

Qui sans être appelé se présente à ses yeux.

Rien ne met à l’abri de cet ordre fatal,

Ni le rang, ni le sexe ; et le crime est égal.

Moi-même…

Je suis à cette loi comme une autre soumise :

Et sans le prévenir il faut pour lui parler

Qu’il me cherche ou du moins qu’il me fasse appeler. V

 

*Je jouissais d’elle mais, en revanche, j’avais perdu dans ce sommeil, quoique bref, une bonne partie des cris où nous est rendue sensible la vie circulante des métiers, des nourritures de Paris. Aussi, d’habitude (sans prévoir, hélas ! le drame que de tels réveils tardifs et mes lois draconiennes et persanes d’Assuérus racinien devaient bientôt amener pour moi) je m’efforçais de m’éveiller de bonne heure pour ne rien perdre de ces cris. V

 

 

Assuérus est traditionnellement identifié à Xerxès 1er. Cela tombe bien car ce dernier est aussi dans la Recherche. Il est roi de Perse de la dynastie des Achéménides de 485 à 465 avant notre ère.

 

En 481, Xerxès 1er fait relier l’Hellespont ou détroit des Dardanelles par un pont de bateaux. La mer le rompt. Pour la punir, le souverain la fait fouetter !

 

*Qu’y a-t-il de plus poétique que Xerxès, fils de Darius, faisant fouetter de verges la mer qui avait englouti ses vaisseaux ? V

*Et pourtant, je ne me rendais pas compte qu’il y avait longtemps que j’aurais dû cesser de voir Albertine, car elle était entrée pour moi dans cette période lamentable où un être, disséminé dans l’espace et dans le temps, n’est plus pour vous une femme, mais une suite d’événements sur lesquels nous ne pouvons faire la lumière, une suite de problèmes insolubles, une mer que nous essayons ridiculement, comme Xerxès, de battre pour la punir de ce qu’elle a englouti. Une fois cette période commencée, on est forcément vaincu. Heureux ceux qui le comprennent assez tôt pour ne pas trop prolonger une lutte inutile, épuisante, enserrée de toutes parts par les limites de l’imagination, V

 

 

Il y a aussi Darius 1er, le papa de Xerxès. Roi de 521 à sa mort en 486 avant notre ère.Roi bâtisseur, il remodèle entièrement la ville de Suse avant de créer une capitale à Parsa, Persépolis en grec. Dans les deux, il érige des palais.

Archers, Louvre

Lion, Louvre

*Et elle nous faisait entrer dans la salle à manger, sombre comme l’intérieur d’un Temple asiatique peint par Rembrandt, et où un gâteau architectural aussi débonnaire et familier qu’il était imposant, semblait trôner là à tout hasard comme un jour quelconque, pour le cas où il aurait pris fantaisie à Gilberte de le découronner de ses créneaux en chocolat et d’abattre ses remparts aux pentes fauves et raides, cuites au four comme les bastions du palais de Darius. Bien mieux, pour procéder à la destruction de la pâtisserie ninivite, Gilberte ne consultait pas seulement sa faim ; elle s’informait encore de la mienne, tandis qu’elle extrayait pour moi du monument écroulé tout un pan verni et cloisonné de fruits écarlates, dans le goût oriental. II

*[Nissim Bernard :] D’ailleurs, l’Académie est un salon et Bergotte ne jouit d’aucune surface », déclara l’oncle à héritage de Mme Bloch, personnage inoffensif et doux dont le nom de Bernard eût peut-être à lui seul éveillé les dons de diagnostic de mon grand-père, mais eût paru insuffisamment en harmonie avec un visage qui semblait rapporté du palais de Darius et reconstitué par Mme Dieulafoy, si, choisi par quelque amateur désireux de donner un couronnement oriental à cette figure de Suse, le prénom de Nissim n’avait fait planer au-dessus d’elle les ailes de quelque taureau androcéphale de Khorsabad. II

Taureaux ailés, Louvre.

 

*[À propos des Juifs] Admirable puissance de la race qui du fond des siècles pousse en avant jusque dans le Paris moderne, dans les couloirs de nos théâtres, derrière les guichets de nos bureaux, à un enterrement, dans la rue, une phalange intacte stylisant la coiffure moderne, absorbant, faisant oublier, disciplinant la redingote, demeurant, en somme, toute pareille à celle des scribes assyriens peints en costume de cérémonie à la frise d’un monument de Suse qui défend les portes du palais de Darius. III

 

 

Enfin, contemporain de Proust, il y a un Shah. Celui qui règne de 1896 à 1907 est Mozaffar ed Din Shah Qajar.

 

*Or, un hasard mit tout d’un coup entre nos mains le moyen de nous donner à ma grand’mère et à moi, pour tous les habitants de l’hôtel, un prestige immédiat. En effet, dès ce premier jour, au moment où la vieille dame descendait de chez elle, exerçant, grâce au valet de pied qui la précédait, à la femme de chambre qui courait derrière avec un livre et une couverture oubliés, une action sur les âmes et excitant chez tous une curiosité et un respect auxquels il fut visible qu’échappait moins que personne M. de Stermaria, le directeur se pencha vers ma grand’mère, et par amabilité (comme on montre le Shah de Perse ou la Reine Ranavalo à un spectateur obscur qui ne peut évidemment avoir aucune relation avec le puissant souverain, mais peut trouver intéressant de l’avoir vu à quelques pas), il lui coula dans l’oreille : « La Marquise de Villeparisis », cependant qu’au même moment cette dame apercevant ma grand’mère ne pouvait retenir un regard de joyeuse surprise. II

 

 

Si l’on était distrait, on ajouterait Cyrus, mais dans l’œuvre, ce n’est pas Cyrus II dit Cyrus le Grand, fondateur de l’Empire perse, successeur du royaume mède, de la dynastie des Achéménides et grand-père maternel de Xerxès, mais le comte de Bouillon, père de Mme de Villeparisis, dont Cyrus est le prénom.

 

*« Tenez, Cyrus, dit-il à mon père, voilà ce que votre concierge m’a donné pour vous. Il m’a dit : « Puisque vous allez chez M. le comte, ce n’est pas la peine que je monte les étages, mais prenez garde de ne pas gâter la ficelle. » II

 

 

Autre personnage persan, Shéhérazade, fille aînée du grand vizir du roi de Perse, Shahryar des Mille et Une Nuits.

 

*Une fois Albertine sortie, je sentis quelle fatigue était pour moi cette présence perpétuelle, insatiable de mouvement et de vie, qui troublait mon sommeil par ses mouvements, me faisait vivre dans un refroidissement perpétuel par les portes qu’elle laissait ouvertes, me forçait — pour trouver des prétextes qui justifiassent de ne pas l’accompagner, sans pourtant paraître trop malade, et d’autre part pour la faire accompagner — à déployer chaque jour plus d’ingéniosité que Shéhérazade. Malheureusement si, par une même ingéniosité, la conteuse persane retardait sa mort, je hâtais la mienne. V

 

Et c’est sans compter les deux occurrences de Shéhérazade de Rimski-Korsakov dansé par les ballets russes (dans La Prisonnière).

Décor de Léon Bakst

Michel Fokine et Vera Fokina, Schéhérazade, 1910

 

Venus de l’actuel Iran, dans la Recherche : miniatures de la Perse, lilas de Perse, princes persans (2), art persan, style persan (2), maçonnerie persane, conte persan, église persane (6), église presque persane (2), paradis persan, monument presque persan, sujet persan, tapis persans, des Persans, salon persan (2), peignoir persan, lois persanes, s’exprimer en persan,

 

*De l’autre côté, son lit longeait la fenêtre, elle avait la rue sous les yeux et y lisait du matin au soir, pour se désennuyer, à la façon des princes persans, la chronique quotidienne mais immémoriale de Combray, qu’elle commentait ensuite avec Françoise. I

 

*l’on sortait de la ville par le chemin qui passait le long de la barrière blanche du parc de M. Swann. Avant d’y arriver, nous rencontrions, venue au-devant des étrangers, l’odeur de ses lilas. Eux-mêmes, d’entre les petits cœurs verts et frais de leurs feuilles, levaient curieusement au-dessus de la barrière du parc leurs panaches de plumes mauves ou blanches que lustrait, même à l’ombre, le soleil où elles avaient baigné. Quelques-uns, à demi cachés par la petite maison en tuiles appelée maison des Archers, où logeait le gardien, dépassaient son pignon gothique de leur rose minaret. Les Nymphes du printemps eussent semblé vulgaires, auprès de ces jeunes houris qui gardaient dans ce jardin français les tons vifs et purs des miniatures de la Perse. Malgré mon désir d’enlacer leur taille souple et d’attirer à moi les boucles étoilées de leur tête odorante, nous passions sans nous arrêter, mes parents n’allant plus à Tansonville depuis le mariage de Swann, et, pour ne pas avoir l’air de regarder dans le parc, au lieu de prendre le chemin qui longe sa clôture et qui monte directement aux champs, nous en prenions un autre qui y conduit aussi, mais obliquement, et nous faisait déboucher trop loin. I

 

*Un jour qu’à Combray j’avais parlé de cette plage de Balbec devant M. Swann afin d’apprendre de lui si c’était le point le mieux choisi pour voir les plus fortes tempêtes, il m’avait répondu : « Je crois bien que je connais Balbec ! L’église de Balbec, du XIIe et XIIIe siècle, encore à moitié romane, est peut-être le plus curieux échantillon du gothique normand, et si singulière, on dirait de l’art persan. » I

 

*[Le beau train généreux d’une heure vingt-deux] Mais sans même l’attendre, j’aurais pu en m’habillant à la hâte partir le soir même, si mes parents me l’avaient permis, et arriver à Balbec quand le petit jour se lèverait sur la mer furieuse, contre les écumes envolées de laquelle j’irais me réfugier dans l’église de style persan. I

 

*[Au bois de Boulogne] Dans les endroits où les arbres gardaient encore leurs feuilles, ils semblaient subir une altération de leur matière à partir du point où ils étaient touchés par la lumière du soleil, presque horizontale le matin comme elle le redeviendrait quelques heures plus tard au moment où dans le crépuscule commençant, elle s’allume comme une lampe, projette à distance sur le feuillage un reflet artificiel et chaud, et fait flamber les suprêmes feuilles d’un arbre qui reste le candélabre incombustible et terne de son faîte incendié. Ici, elle épaississait comme des briques, et, comme une jaune maçonnerie persane à dessins bleus, cimentait grossièrement contre le ciel les feuilles des marronniers, là au contraire les détachait de lui, vers qui elles crispaient leurs doigts d’or. I

 

*Je cessai du reste d’aller dans cette maison parce que désireux de témoigner mes bons sentiments à la femme qui la tenait et avait besoin de meubles, je lui en donnai quelques-uns, notamment un grand canapé — que j’avais hérités de ma tante Léonie. Je ne les voyais jamais car le manque de place avait empêché mes parents de les laisser entrer chez nous et ils étaient entassés dans un hangar. Mais dès que je les retrouvai dans la maison où ces femmes se servaient d’eux, toutes les vertus qu’on respirait dans la chambre de ma tante à Combray, m’apparurent, suppliciées par le contact cruel auquel je les avais livrés sans défense ! J’aurais fait violer une morte que je n’aurais pas souffert davantage. Je ne retournai plus chez l’entremetteuse, car ils me semblaient vivre et me supplier, comme ces objets en apparence inanimés d’un conte persan, dans lesquels sont enfermées des âmes qui subissent un martyre et implorent leur délivrance. II

 

*Tant que je m’étais contenté d’apercevoir du fond de mon lit de Paris l’église persane de Balbec au milieu des flocons de la tempête, aucune objection à ce voyage n’avait été faite par mon corps. II

 

*Ce fut pourtant à une station de chemin de fer, au-dessus d’un buffet, en lettres blanches sur un avertisseur bleu, que je lus le nom, presque de style persan, de Balbec. II

 

*pour Balbec dès que j’y étais entré ç’avait été comme si j’avais entr’ouvert un nom qu’il eût fallu tenir hermétiquement clos et où, profitant de l’issue que je leur avais imprudemment offerte en chassant toutes les images qui y vivaient jusque-là, un tramway, un café, les gens qui passaient sur la place, la succursale du Comptoir d’Escompte, irrésistiblement poussés par une pression externe et une force pneumatique, s’étaient engouffrés à l’intérieur des syllabes qui, refermées sur eux, les laissaient maintenant encadrer le porche de l’église persane et ne cesseraient plus de les contenir. II

 

*Si nous pensions que les yeux d’une telle fille ne sont qu’une brillante rondelle de mica, nous ne serions pas avides de connaître et d’unir à nous sa vie. Mais nous sentons que ce qui luit dans ce disque réfléchissant n’est pas dû uniquement à sa composition matérielle ; que ce sont, inconnues de nous, les noires ombres des idées que cet être se fait, relativement aux gens et aux lieux qu’il connaît — pelouses des hippodromes, sable des chemins où, pédalant à travers champs et bois, m’eût entraîné cette petite péri, plus séduisante pour moi que celle du paradis persan — les ombres aussi de la maison où elle va rentrer, des projets qu’elle forme ou qu’on a formés pour elle ; et surtout que c’est elle, avec ses désirs, ses sympathies, ses répulsions, son obscure et incessante volonté. Je savais que je ne posséderais pas cette jeune cycliste si je ne possédais aussi ce qu’il y avait dans ses yeux. II

(Nous verrons plis bas que la « petite péri » est aussi persane.)

 

*[Elstir] Je lui dis aussi que je m’étais attendu à trouver un monument presque persan et que ç’avait sans doute été là une des causes de mon mécompte. « Mais non, me répondit-il, il y a beaucoup de vrai. Certaines parties sont tout orientales ; un chapiteau reproduit si exactement un sujet persan que la persistance des traditions orientales ne suffit pas à l’expliquer. Le sculpteur a dû copier quelque coffret apporté par des navigateurs. » Et en effet il devait me montrer plus tard la photographie d’un chapiteau où je vis des dragons quasi chinois qui se dévoraient, mais à Balbec ce petit morceau de sculpture avait passé pour moi inaperçu dans l’ensemble du monument qui ne ressemblait pas à ce que m’avaient montré ces mots : « église presque persane ». II

 

*[Elstir au Héros :] Il y avait des joutes sur l’eau, comme ici, données généralement en l’honneur de quelque ambassade pareille à celle que Carpaccio a représentée dans la Légende de Sainte Ursule. Les navires étaient massifs, construits comme des architectures, et semblaient presque amphibies comme de moindres Venises au milieu de l’autre, quand amarrés à l’aide de ponts volants, recouverts de satin cramoisi et de tapis persans ils portaient des femmes en brocart cerise ou en damas vert, tout près des balcons inscrustés de marbres multicolores où d’autres femmes se penchaient pour regarder, dans leurs robes aux manches noires à crevés blancs serrés de perles ou ornés de guipures. On ne savait plus où finissait la terre, où commençait l’eau, qu’est-ce qui était encore le palais ou déjà le navire, la caravelle, la galéasse, le Bucentaure. » II

 

*N’importe, dans le gris et champenois Combray, leurs vignettes s’encastraient multicolores, comme dans la noire Église les vitraux aux mouvantes pierreries, comme dans le crépuscule de ma chambre les projections de la lanterne magique, comme devant la vue de la gare et du chemin de fer départemental les boutons d’or des Indes et les lilas de Perse, comme la collection de vieux Chine de ma grand’tante dans sa sombre demeure de vieille dame de province. II

 

*Mais, au reste, parler de permanence de races rend inexactement l’impression que nous recevons des Juifs, des Grecs, des Persans, de tous ces peuples auxquels il vaut mieux laisser leur variété. Nous connaissons, par les peintures antiques, le visage des anciens Grecs, nous avons vu des Assyriens au fronton d’un palais de Suse. Or il nous semble, quand nous rencontrons dans le monde des Orientaux appartenant à tel ou tel groupe, être en présence de créatures que la puissance du spiritisme aurait fait apparaître. Nous ne connaissions qu’une image superficielle ; voici qu’elle a pris de la profondeur, qu’elle s’étend dans les trois dimensions, qu’elle bouge. III

 

*La jalousie, qui prolonge l’amour, ne peut pas contenir beaucoup plus de choses que les autres formes de l’imagination. Si l’on emporte, quand on part en voyage, trois ou quatre images qui du reste se perdront en route (les lys et les anémones du Ponte Vecchio, l’église persane dans les brumes, etc.), la malle est déjà bien pleine. III

 

*Or, dès qu’il fut entré à pas de loup dans le vestibule, M. de Charlus, qui avait peu l’habitude de ce genre de lieux, à sa terreur et à sa stupéfaction se trouva dans un endroit plus bruyant que la Bourse ou l’Hôtel des Ventes. C’est en vain qu’il recommandait de parler plus bas à des soubrettes qui se pressaient autour de lui ; d’ailleurs leur voix même était couverte par le bruit de criées et d’adjudications que faisait une vieille «sous-maîtresse» à la perruque fort brune, au visage où craquelait la gravité d’un notaire ou d’un prêtre espagnol, et qui lançait à toutes minutes, avec un bruit de tonnerre, en laissant alternativement ouvrir et refermer les portes, comme on règle la circulation des voitures : « Mettez Monsieur au vingt-huit, dans la chambre espagnole. » « On ne passe plus. » « Rouvrez la porte, ces Messieurs demandent Mademoiselle Noémie. Elle les attend dans le salon persan. » M. de Charlus était effrayé comme un provincial qui a à traverser les boulevards ; et, pour prendre une comparaison infiniment moins sacrilège que le sujet représenté dans les chapiteaux du porche de la vieille église de Couliville, les voix des jeunes bonnes répétaient en plus bas, sans se lasser, l’ordre de la sous-maîtresse, comme ces catéchismes qu’on entend les élèves psalmodier dans la sonorité d’une église de campagne. Si peur qu’il eût, M. de Charlus, qui, dans la rue, tremblait d’être entendu, se persuadant que Morel était à la fenêtre, ne fut peut-être pas tout de même aussi effrayé dans le rugissement de ces escaliers immenses où on comprenait que des chambres rien ne pouvait être aperçu. Enfin, au terme de son calvaire, il trouva Mlle Noémie qui devait les cacher avec Jupien, mais commença par l’enfermer dans un salon persan fort somptueux d’où il ne voyait rien. Elle lui dit que Morel avait demandé à prendre une orangeade et que, dès qu’on la lui aurait servie, on conduirait les deux voyageurs dans un salon transparent. En attendant, comme on la réclamait, elle leur promit, comme dans un conte, que pour leur faire passer le temps elle allait leur envoyer « une petite dame intelligente ». Car, elle, on l’appelait. La petite dame intelligente avait un peignoir persan, qu’elle voulait ôter. M. de Charlus lui demanda de n’en rien faire, et elle se fit monter du champagne qui coûtait 40 francs la bouteille. IV

 

*Comme jadis quand je voulais aller à Balbec, ce qui me poussait à partir c’était le désir d’une église persane, d’une tempête à l’aube, ce qui maintenant me déchirait le cœur en pensant qu’Albertine irait peut-être à Trieste, c’était qu’elle y passerait la nuit de Noël avec l’amie de Mlle Vinteuil : car l’imagination, quand elle change de nature et se tourne en sensibilité, ne dispose pas pour cela d’un nombre plus grand d’images simultanées. IV

 

*Une fois Albertine sortie, je sentis quelle fatigue était pour moi cette présence perpétuelle, insatiable de mouvement et de vie, qui troublait mon sommeil par ses mouvements, me faisait vivre dans un refroidissement perpétuel par les portes qu’elle laissait ouvertes, me forçait — pour trouver des prétextes qui justifiassent de ne pas l’accompagner, sans pourtant paraître trop malade, et d’autre part pour la faire accompagner — à déployer chaque jour plus d’ingéniosité que Shéhérazade. Malheureusement si, par une même ingéniosité, la conteuse persane retardait sa mort, je hâtais la mienne. Il y a ainsi dans la vie certaines situations qui ne sont pas toutes créées, comme celle-là, par la jalousie amoureuse et une santé précaire qui ne permet pas de partager la vie d’un être actif et jeune, mais où tout de même le problème de continuer la vie en commun ou de revenir à la vie séparée d’autrefois se pose d’une façon presque médicale : à laquelle des deux sortes de repos faut-il se sacrifier (en continuant le surmenage quotidien, ou en revenant aux angoisses de l’absence) à celui du cerveau ou à celui du cœur ? V

 

*Je supposais seulement que la mère et la fille ne vivaient pas toujours en très bonne intelligence, si j’en jugeais par la fréquence avec laquelle revenait le seul mot que je pusse distinguer : « m’esasperate » (à moins que l’objet de cette exaspération ne fût moi). Malheureusement la langue la plus inconnue finit par s’apprendre quand on l’entend toujours parler. Je regrettai que ce fût le patois, car j’arrivais à le savoir et n’aurais pas moins bien appris si Françoise avait eu l’habitude de s’exprimer en persan. V

 

*l’église de Balbec ; si Swann, en me disant que cette église était presque persane, n’avait pas orienté mes désirs vers le normand byzantin ; si une société de palaces, en construisant à Balbec un hôtel hygiénique et confortable, n’avait pas décidé mes parents à exaucer mon souhait et à m’envoyer à Balbec. Certes, en ce Balbec depuis si longtemps désiré, je n’avais pas trouvé l’église persane que je rêvais ni les brouillards éternels. VI

 

*Car ce Balbec réel où j’avais connu Saint-Loup, c’était en grande partie à cause de ce que Swann m’avait dit sur les églises, sur l’église persane surtout que j’avais tant voulu y aller et d’autre part, par Robert de Saint-Loup, neveu de la duchesse de Guermantes, je rejoignais, à Combray encore, le côté de Guermantes. VI

 

 

Il y a enfin deux mots venus du farsi : « caravansérail », palais où s’arrêtent les caravanes, et « péri » (prononcer pari), génie féminin des contes persans, équivalent de nos fées.

 

*Et c’était Robert qui rougissait comme si ç’avait été lui le coupable, par exemple le jour où Bloch lui promettait d’aller le voir à l’hôtel, ajouta :

— Comme je ne peux pas supporter d’attendre parmi le faux chic de ces grands caravansérails, et que les tziganes me feraient trouver mal, dites au « laïft » de les faire taire et de vous prévenir de suite. II

 

*Si nous pensions que les yeux d’une telle fille ne sont qu’une brillante rondelle de mica, nous ne serions pas avides de connaître et d’unir à nous sa vie. Mais nous sentons que ce qui luit dans ce disque réfléchissant n’est pas dû uniquement à sa composition matérielle ; que ce sont, inconnues de nous, les noires ombres des idées que cet être se fait, relativement aux gens et aux lieux qu’il connaît — pelouses des hippodromes, sable des chemins où, pédalant à travers champs et bois, m’eût entraîné cette petite péri, plus séduisante pour moi que celle du paradis persan — les ombres aussi de la maison où elle va rentrer, des projets qu’elle forme ou qu’on a formés pour elle ; II

 

Comment ne pas être persan ?

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

2 comments to “Perse et Persans”

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  1. Remarquable et passionnant travail de recherche que votre article, Monsieur Louis qui à la présence de la Perse dans l’œuvre de Proust fait la part plus que belle !

    La question qu’évidemment je me pose et/ou vous pose ainsi qu’éventuellement à vos lecteurs est simple : pourquoi, au sein des prestigieuses civilisations antiques la Perse plutôt, par exemple, que l’Égypte ?

    Certes, l’on connaît l’importance des « Contes des Mille et une Nuits »  dans la genèse de son grand œuvre. Mais l’on sait aussi qu’en son jeune temps, il fréquenta très régulièrement le Musée du Louvre et ses collections de peintures dont il fait grand cas pour nous proposer sa philosophie en matière d’esthétique.

    Sachant qu’en ce même Louvre, en un même étage, dès 1864, une enfilade de salles derrière la Colonnade en face de l’église de Saint-Germain-l’Auxerrois, accueillit une documentation qui eût pu tout autant le faire rêver et constituer un socle pour sa création romanesque : des antiquités égyptiennes.
    J’ajoute qu’en 1881, précisément à la suite de ces salles, à l’autre l’angle de la Colonnade, vers la rue de Rivoli donc, se constitua un « Musée assyrien ».

    Connaissez-vous la raison pour laquelle Marcel Proust s’intéressa plus à l’une qu’à l’autre de ces deux grandes civilisations antiques dont Paris pouvait s’enorgueillir de posséder d’immenses trésors ?

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