Les avocats de Proust

Les avocats de Proust

 

Quand un personnage d’À la recherche du temps perdu lance un « Cher maître » à un autre, ce n’est jamais en s’adressant à un avocat.

C’est pour la plupart (quatre fois sur six) une manie de Bloch, bouffi de ses humanités : il qualifie ainsi « le père Leconte », Leconte de Lisle ; il demande au Héros de l’appeler de même, « sur un ton sarcastique » selon le sollicité à son tour appelé d’une façon identique ; Saint-Loup y a droit aussi.

Pour le reste, Morel comprend que le Héros lui dise « pas cher Maître » et le baron de Charlus trouve ignorant comme une carpe ce « cher maître » de Brichot, « professeur de Sorbonne ».

 

Quant aux robes noires, ce sont deux dames qui en portent : la tante du pianiste et Mme de Chaussepierre.

 

Il n’y en a pas moins vingt-quatre occurrences du mot « avocat » dans À la recherche du temps perdu.

Certaines présentent des membres du barreau de façon indistincte, mais d’autres désignent des défenseurs identifiés : le bâtonnier de Cherbourg — nommé aussi par erreur bâtonnier de Caen — et un grand avocat de Paris clients du Grand-Hôtel de Balbec ; un avocat nationaliste ami de Bloch ; un autre, israélite ; un secrétaire de la Conférence des avocats habitué du salon d’Oriane de Guermantes ; un avocat aristocrate parisien, ami de la marquise de Cambremer et du peintre Le Sidaner ; et un grand avocat homosexuel proche de Charlus.

 

Proust au prétoire.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

Les extraits

*Pour une certaine partie — ce qui, à Balbec, donnait à la population, d’ordinaire banalement riche et cosmopolite, de ces sortes d’hôtels de grand luxe, un caractère régional assez accentué — ils se composaient de personnalités éminentes des principaux départements de cette partie de la France, d’un premier président de Caen, d’un bâtonnier de Cherbourg, d’un grand notaire du Mans, qui à l’époque des vacances, partant des points sur lesquels toute l’année ils étaient disséminés en tirailleurs ou comme des pions au jeu de dames, venaient se concentrer dans cet hôtel. Ils y conservaient toujours les mêmes chambres, et, avec leurs femmes qui avaient des prétentions à l’aristocratie, formaient un petit groupe, auquel s’étaient adjoints un grand avocat et un grand médecin de Paris qui le jour du départ leur disaient :

— Ah ! c’est vrai, vous ne prenez pas le même train que nous, vous êtes privilégiés, vous serez rendus pour le déjeuner. II

 

*Bloch avait pu, grâce à un avocat nationaliste qu’il connaissait, entrer à plusieurs audiences du procès Zola. III

 

*[Dans un restaurant où le Héros a rendez-vous avec Saint-Loup] Le patron lui-même perdait le sentiment des distances : « M. le prince de Foix s’est perdu trois fois en venant de la porte Saint-Martin », ne craignit-il pas de dire en riant, non sans désigner, comme dans une présentation, le célèbre aristocrate à un avocat israélite qui, tout autre jour, eût été séparé de lui par une barrière bien plus difficile à franchir que la baie ornée de verdures. « Trois fois ! voyez-vous ça », dit l’avocat en touchant son chapeau. Le prince ne goûta pas la phrase de rapprochement. Il faisait partie d’un groupe aristocratique pour qui l’exercice de l’impertinence, même à l’égard de la noblesse quand elle n’était pas de tout premier rang, semblait être la seule occupation. […] Enfin l’avocat n’avait pas plus de chance d’entrer en relations avec le prince de Foix que le cocher qui avait conduit ce noble seigneur. III

 

*Et les gens qui savaient qu’autrefois l’un de ces habitués du salon de la duchesse avait eu la médaille d’or au Salon, que l’autre, secrétaire de la Conférence des avocats, avait fait des débuts retentissants à la Chambre, qu’un troisième avait habilement servi la France comme chargé d’affaires, auraient pu considérer comme des ratés des gens qui n’avaient plus rien fait depuis vingt ans. III

 

*[Au Grand-Hôtel] suivie de sa belle-fille et d’un monsieur très cérémonieux, s’avança vers moi la marquise [de Cambremer] […] Le Monsieur était un célèbre avocat de Paris, de famille nobiliaire, qui était venu passer trois jours chez les Cambremer. C’était un de ces hommes à qui leur expérience professionnelle consommée fait un peu mépriser leur profession et qui disent par exemple : « Je sais que je plaide bien, aussi cela ne m’amuse plus de plaider », ou : « Cela ne m’intéresse plus d’opérer ; je sais que j’opère bien. » […]

— Pour revenir à des sujets plus intéressants, reprit la sœur de Legrandin qui disait : « Ma mère » à la vieille marquise, mais, avec les années, avait pris des façons insolentes avec elle, vous parliez de nymphéas : je pense que vous connaissez ceux que Claude Monet a peints. Quel génie ! Cela m’intéresse d’autant plus qu’auprès de Combray, cet endroit où je vous ai dit que j’avais des terres… » Mais elle préféra ne pas trop parler de Combray. « Ah ! c’est sûrement la série dont nous a parlé Elstir, le plus grand des peintres contemporains, s’écria Albertine qui n’avait rien dit jusque-là. — Ah ! on voit que Mademoiselle aime les arts, s’écria Mme de Cambremer qui, en poussant une respiration profonde, résorba un jet de salive. — Vous me permettrez de lui préférer Le Sidaner, Mademoiselle », dit l’avocat en souriant d’un air connaisseur. Et, comme il avait goûté, ou vu goûter, autrefois certaines « audaces » d’Elstir, il ajouta : « Elstir était doué, il a même fait presque partie de l’avant-garde, mais je ne sais pas pourquoi il a cessé de suivre, il a gâché sa vie. » Mme de Cambremer donna raison à l’avocat en ce qui concernait Elstir, mais, au grand chagrin de son invité, égala Monet à Le Sidaner. […] « Il faudra que je demande à Le Sidaner ce qu’il pense de Poussin, me dit l’avocat. C’est un renfermé, un silencieux, mais je saurai bien lui tirer les vers du nez. »

« Nos parents ne sont pas la principale cause de l’écourtement de notre visite, me dit Mme de Cambremer douairière, qui était probablement plus blasée que sa belle-fille sur le plaisir qu’il y a à dire : « Ch’nouville ». Mais, pour ne pas vous fatiguer de trop de monde, Monsieur, dit-elle en montrant l’avocat, n’a pas osé faire venir jusqu’ici sa femme et son fils. Ils se promènent sur la plage en nous attendant et doivent commencer à s’ennuyer. » Je me les fis désigner exactement et courus les chercher. La femme avait une figure ronde comme certaines fleurs de la famille des renonculacées, et au coin de l’œil un assez large signe végétal. Et les générations des hommes gardant leurs caractères comme une famille de plantes, de même que sur la figure flétrie de la mère, le même signe, qui eût pu aider au classement d’une variété, se gonflait sous l’œil du fils. Mon empressement auprès de sa femme et de son fils toucha l’avocat. Il montra de l’intérêt au sujet de mon séjour à Balbec. « Vous devez vous trouver un peu dépaysé, car il y a ici, en majeure partie, des étrangers. » Et il me regardait tout en me parlant, car n’aimant pas les étrangers, bien que beaucoup fussent de ses clients, il voulait s’assurer que je n’étais pas hostile à sa xénophobie, auquel cas il eût battu en retraite en disant : « Naturellement, Mme X… peut être une femme charmante. C’est une question de principes. » Comme je n’avais, à cette époque, aucune opinion sur les étrangers, je ne témoignai pas de désapprobation, il se sentit en terrain sûr. Il alla jusqu’à me demander de venir un jour chez lui, à Paris, voir sa collection de Le Sidaner, et d’entraîner avec moi les Cambremer, avec lesquels il me croyait évidemment intime. « Je vous inviterai avec Le Sidaner, me dit-il, persuadé que je ne vivrais plus que dans l’attente de ce jour béni. Vous verrez quel homme exquis. Et ses tableaux vous enchanteront. Bien entendu, je ne puis pas rivaliser avec les grands collectionneurs, mais je crois que c’est moi qui ai le plus grand nombre de ses toiles préférées. Cela vous intéressera d’autant plus, venant de Balbec, que ce sont des marines, du moins en majeure partie. » La femme et le fils, pourvus du caractère végétal, écoutaient avec recueillement. On sentait qu’à Paris leur hôtel était une sorte de temple de Le Sidaner. Ces sortes de temples ne sont pas inutiles. Quand le dieu a des doutes sur lui-même, il bouche aisément les fissures de son opinion sur lui-même par les témoignages irrécusables d’êtres qui ont voué leur vie à son œuvre. IV

 

*On eût été bien étonné si l’on avait noté les propos furtifs que M. de Charlus avait échangés avec plusieurs hommes importants de cette soirée. Ces hommes étaient deux ducs, un général éminent, un grand écrivain, un grand médecin, un grand avocat. Or les propos avaient été : « À propos, avez-vous vu le valet de pied ? je parle du petit qui monte sur la voiture. Et chez notre cousine Guermantes, vous ne connaissez rien ? — Actuellement non. — Dites donc, devant la porte d’entrée aux voitures, il y avait une jeune personne blonde, en culotte courte, qui m’a semblé tout à fait sympathique. Elle m’a appelé très gracieusement ma voiture, j’aurais volontiers prolongé la conversation. — Oui, mais je la crois tout à fait hostile, et puis ça fait des façons ; vous qui aimez que les choses réussissent du premier coup, vous seriez dégoûté. Du reste, je sais qu’il n’y a rien à faire, un de mes amis a essayé. — C’est regrettable, j’avais trouvé le profil très fin et les cheveux superbes. — Vraiment vous trouvez ça si bien que ça ? Je crois que si vous l’aviez vue un peu plus, vous auriez été désillusionné. Non, c’est au buffet qu’il y a encore deux mois vous auriez vu une vraie merveille, un grand gaillard de deux mètres, une peau idéale, et puis aimant ça. Mais c’est parti pour la Pologne. — Ah ! c’est un peu loin. — Qui sait ? ça reviendra peut-être. On se retrouve toujours dans la vie. » V

 

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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  1. Et aucun avocat n’est dégusté dans la Recherche. IL a pourtant été introduit en Europe dès le 17è siècle…

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