Le dictionnaire dans la Recherche

Le dictionnaire dans la Recherche

Proust est dans le dico… L’inverse est-il vrai ? Oui.

Il y a quinze occurrences du mot dans À la recherche du temps perdu.

Il y a un dictionnaire de civilité que le Héros porte en lui, quelque dictionnaire mythologique de la société que le même voudrait feuilleter, un dictionnaire illustré, le dictionnaire du Héros que Françoise consulte en vain, un dictionnaire auquel est comparé un homme dit savant, un dictionnaire de l’œuvre de Balzac, un dictionnaire d’expressions surannées telles celles dont usent les Guermantes, un dictionnaire chinois annoncé par un vieux prof à Basin et Palamède jeunes, un dictionnaire de français qu’un illustre philosophe norvégien porte en lui (ça fait deux avec celui du Héros), les piles de dictionnaires que Brichot jette dans un dîner au grand dam de Mme Verdurin, les plumes d’un dictionnaire dont rêve Mme Cottard assoupie à la fin du même repas, le dictionnaire délicieux que Charlus aurait pu écrire, les dictionnaires qui retiendront que la reine de Naples est venue chez Mme Verdurin aux dires du baron, un dictionnaire enfin qui en remplacerait un autre pour d’obscures raisons…

Ça en fait des dicos en tous genres.

Parole de proustiste…

Patrice Louis

Les extraits

*[Gilberte] et sa main esquissait en même temps un geste indécent, auquel quand il était adressé en public à une personne qu’on ne connaissait pas, le petit dictionnaire de civilité que je portais en moi ne donnait qu’un seul sens, celui d’une intention insolente. I

*Néanmoins de l’hôtel du quai Malaquais aux salons de la rue de Tournon, de la rue de la Chaise et du faubourg Saint-Honoré, un lien aussi fort que détesté unissait les trois divinités déchues, desquelles j’aurais bien voulu apprendre, en feuilletant quelque dictionnaire mythologique de la société, quelle aventure galante, quelle outrecuidance sacrilège, avaient amené la punition. III

*C’est ainsi que le prince de Faffenheim avait été amené à venir voir Mme de Villeparisis. Ma profonde désillusion eut lieu quand il parla. Je n’avais pas songé que, si une époque a des traits particuliers et généraux plus forts qu’une nationalité, de sorte que, dans un dictionnaire illustré où l’on donne jusqu’au portrait authentique de Minerve, Leibniz avec sa perruque et sa fraise diffère peu de Marivaux ou de Samuel Bernard, une nationalité a des traits particuliers plus forts qu’une caste. III

*[La grand’mère] Selon notre médecin c’était un symptôme que la congestion du cerveau augmentait. Il fallait le dégager. Cottard hésitait. Françoise espéra un instant qu’on mettrait des ventouses « clarifiées ». Elle en chercha les effets dans mon dictionnaire mais ne put les trouver. Eût-elle bien dit scarifiées au lieu de clarifiées qu’elle n’eût pas trouvé davantage cet adjectif, car elle ne le cherchait pas plus à la lettre c qu’à la lettre s ; elle disait en effet clarifiées mais écrivait (et par conséquent croyait que c’était écrit) « esclarifiées ». III

*Sans doute aussi Mme de Guermantes était sincère quand elle élisait une personne à cause de son intelligence. Quand elle disait d’une femme, il paraît qu’elle est « charmante », ou d’un homme qu’il était tout ce qu’il y a de plus intelligent, elle ne croyait pas avoir d’autres raisons de consentir à les recevoir que ce charme ou cette intelligence, le Génie des Guermantes n’intervenant pas à cette dernière minute : plus profond, situé à l’entrée obscure de la région où les Guermantes jugeaient, ce génie vigilant empêchait les Guermantes de trouver l’homme intelligent ou de trouver la femme charmante s’ils n’avaient pas de valeur mondaine, actuelle ou future. L’homme était déclaré savant, mais comme un dictionnaire, ou au contraire commun avec un esprit de commis voyageur, la femme jolie avait un genre terrible, ou parlait trop. III

*(On voit, pour d’autres raisons, dans un dictionnaire de l’œuvre de Balzac où les personnages les plus illustres ne figurent que selon leurs rapports avec la Comédie humaine, Napoléon tenir une place bien moindre que Rastignac et la tenir seulement parce qu’il a parlé aux demoiselles de Cinq-Cygne.) III

*[M. et Mme de Guermantes] Un littérateur eût de même été enchanté de leur conversation, qui eût été pour lui — car l’affamé n’a pas besoin d’un autre affamé — un dictionnaire vivant de toutes ces expressions qui chaque jour s’oublient davantage : des cravates à la Saint-Joseph, des enfants voués au bleu, etc., et qu’on ne trouve plus que chez ceux qui se font les aimables et bénévoles conservateurs du passé. III

*Rappelle-toi comme nous étions heureux jadis à Guermantes, reprit le duc en s’adressant à M. de Charlus. Si tu y venais quelquefois l’été, nous reprendrions notre bonne vie. Te rappelles-tu le vieux père Courveau : « Pourquoi est-ce que Pascal est troublant ? parce qu’il est trou… trou… — blé », prononça M. de Charlus comme s’il répondait encore à son professeur. — « Et pourquoi est-ce que Pascal est troublé ? parce qu’il est trou… parce qu’il est trou… — blant. — Très bien, vous serez reçu, vous aurez certainement une mention, et Mme la duchesse vous donnera un dictionnaire chinois. » IV

*À ce moment le repas fut interrompu par un convive que j’ai oublié de citer, un illustre philosophe norvégien, qui parlait le français très bien mais très lentement, pour la double raison, d’abord que, l’ayant appris depuis peu et ne voulant pas faire de fautes (il en faisait pourtant quelques-unes), il se reportait pour chaque mot à une sorte de dictionnaire intérieur ; ensuite parce qu’en tant que métaphysicien, il pensait toujours ce qu’il voulait dire pendant qu’il le disait, ce qui, même chez un Français, est une cause de lenteur. IV

*— M. Brichot m’a beaucoup intéressé, dis-je à Mme Verdurin qui venait à moi, et tout en mettant la lettre de Mme de Cambremer dans ma poche. — C’est un esprit cultivé et un brave homme, me répondit-elle froidement. Il manque évidemment d’originalité et de goût, il a une terrible mémoire. On disait des « aïeux » des gens que nous avons ce soir, les émigrés, qu’ils n’avaient rien oublié. Mais ils avaient du moins l’excuse, dit-elle en prenant à son compte un mot de Swann, qu’ils n’avaient rien appris. Tandis que Brichot sait tout, et nous jette à la tête, pendant le dîner, des piles de dictionnaires. Je crois que vous n’ignorez plus rien de ce que veut dire le nom de telle ville, de tel village. »

*Soit qu’une volonté de résistance à dormir persistât chez Mme Cottard, même dans l’état de sommeil, soit que le fauteuil ne prêtât pas d’appui à sa tête, cette dernière fut rejetée mécaniquement de gauche à droite et de bas en haut, dans le vide, comme un objet inerte, et Mme Cottard, balancée quant au chef, avait tantôt l’air d’écouter de la musique, tantôt d’être entrée dans la dernière phase de l’agonie. Là où les admonestations de plus en plus véhémentes de son mari échouaient, le sentiment de sa propre sottise réussit : « Mon bain est bien comme chaleur, murmura-t-elle, mais les plumes du dictionnaire… s’écria-t-elle en se redressant. Oh ! mon Dieu, que je suis sotte ! Qu’est-ce que je dis ? je pensais à mon chapeau, j’ai dû dire une bêtise, un peu plus j’allais m’assoupir, c’est ce maudit feu. » Tout le monde se mit à rire car il n’y avait pas de feu. IV

*Les mêmes noms de lieux, si troublants pour moi jadis que le simple Annuaire des Châteaux, feuilleté au chapitre du département de la Manche, me causait autant d’émotion que l’Indicateur des chemins de fer, m’étaient devenus si familiers que cet indicateur même, j’aurais pu le consulter, à la page Balbec-Douville par Doncières, avec la même heureuse tranquillité qu’un dictionnaire d’adresses. IV

*[M. de Charlus] S’il avait fait des livres, même mauvais, ce que je ne crois pas qu’ils eussent été, quel dictionnaire délicieux, quel répertoire inépuisable ! Après tout, qui sait ? Au lieu de mettre en œuvre son savoir et son goût, peut-être, par ce démon qui contrarie souvent nos destins, eût-il écrit de fades romans feuilletons, d’inutiles récits de voyages et d’aventures. V

*[Le baron à Mme Verdurin :] Pensez que, pour assister à votre fête, la reine de Naples est venue de Neuilly, ce qui est beaucoup plus difficile pour elle que de quitter les Deux-Siciles, dit-il avec une intention de rosserie, malgré son admiration pour la reine. C’est un événement historique. Pensez qu’elle n’était peut-être jamais sortie depuis la prise de Gaète. Il est probable que, dans les dictionnaires, on mettra comme dates culminantes le jour de la prise de Gaète et celui de la soirée Verdurin. V

*c’était à se demander si tous les gens que nous regrettons de ne pas avoir connus parce que Balzac les peignait dans ses livres ou les leur dédiait en hommage d’admiration, sur lesquels Sainte-Beuve ou Baudelaire firent leurs plus jolis vers, si à plus forte raison toutes les Récamier, toutes les Pompadour, ne m’eussent pas paru d’insignifiantes personnes, soit par une infirmité de ma nature, ce qui me faisait alors enrager d’être malade et de ne pouvoir retourner voir tous les gens que j’avais méconnus, soit qu’elles ne dussent leur prestige qu’à une magie illusoire de la littérature, ce qui forçait à changer de dictionnaire pour lire et me consolait de devoir d’un jour à l’autre, à cause des progrès que faisait mon état maladif, rompre avec la société, renoncer au voyage, aux musées, pour aller me soigner dans une maison de santé. VII


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

Has one comment to “Le dictionnaire dans la Recherche”

You can leave a reply or Trackback this post.
  1. Bonjour,

    Concernant le 6ème ouvrage dont vous parlez, cher M. Louis, il s’agit très probablement du « Dictionnaire des Personnages de la Comédie Humaine » d’Anatole Cerfberr et Jules Christophe, édité chez Calmann-Lévy en 1887.
    Fin connaisseur de l’oeuvre balzacienne, Proust possédait-il le bouquin ?

Write a Reply or Comment

Your email address will not be published.

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.