Kézaco Kobold ?

Kézaco Kobold ?

D’emblée, le Dictionnaire de l’Académie prévient : « d se fait entendre » dans ce mot allemand du XIXe siècle, masculin. Utile précision car « kobold » est plutôt mystérieux, lui qui, « dans les légendes allemandes » est un « petit esprit familier, lutin qui vit dans les lieux souterrains et veille sur les métaux précieux de la terre ».

Le Larousse rappelle que dans la langue de Goethe, il signifie « gnome ».

Mais comment a-t-il atterri dans À la recherche du temps perdu ?

*C’est ainsi que le prince de Faffenheim avait été amené à venir voir Mme de Villeparisis. Ma profonde désillusion eut lieu quand il parla. Je n’avais pas songé que, si une époque a des traits particuliers et généraux plus forts qu’une nationalité, de sorte que, dans un dictionnaire illustré où l’on donne jusqu’au portrait authentique de Minerve, Leibniz avec sa perruque et sa fraise diffère peu de Marivaux ou de Samuel Bernard, une nationalité a des traits particuliers plus forts qu’une caste. Or ils se traduisirent devant moi, non par un discours où je croyais d’avance que j’entendrais le frôlement des elfes et la danse des Kobolds, mais par une transposition qui ne certifiait pas moins cette poétique origine : le fait qu’en s’inclinant, petit, rouge et ventru, devant Mme de Villeparisis, le Rhingrave lui dit : « Ponchour, Matame la marquise » avec le même accent qu’un concierge alsacien. III

Si l’on comprend bien, l’épais accent du prince germanique est à l’opposé d’une légèreté que la danse de ces personnages folkloriques illustrerait.

Marcel Proust a peut-être lu La Mythologie du Rhin de Saintine (1862), qui comporte un « bébé kobold » gravé par Gustave Doré.

                 

Il a peut-être lu aussi le Dictionnaire infernal de Jacques Collin de Plancy dont l’édition de 1863 est illustrée par Louis Le Breton.

Théophile Gautier en parle trois fois : dans un article du Moniteur, en 1854, Gérard de Nerval (« les kobolds sont sortis devant lui des fentes de rocher du Hartz ») ; en 1856, dans son essai L’Art moderne (« courent les Kobolds aux chapeaux de feutre verts ») ; et dans Le Capitaine Fracasse, en 1863 (« le Kobold fidèle au logis adopté »).

Alphonse Daudet, dans Le Nabab, en, 1871, évoque « des kobolds familiers ».

Paul Verlaine s’y met, dans Charleroi, en 1872 (« Dans l’herbe noire / Les Kobolds vont. / Le vent profond / Pleure, on veut croire. »).

Alexandre Dumas signe même un texte qui porte leur nom (dont je n’ai pas retrouvé la trace) avec cet extrait : « — Je vais reconstruire notre vieux château de Wittsgaw, dit le chevalier Osmond à la comtesse Berthe, sa femme ; les Kobolds, ces gentils petits génies qui habitent nos fondations, ne nous en voudront pas. […] — les kobolds faisaient pour leur part autant de travail que les maçons. »

Qu’a lu l’auteur de la Recherche ? A moins qu’il ne se soit inspiré d’une musique du Norvégien Edvard Grieg, Kobold (op. 71/3), orchestrée par Igor Stravinski pour les Orientales dansées par Vaslav Nijinski à l’Opéra de Paris le 25 juin 1910.

Enfin, pour anticiper, traducteur de Proust en allemand, Walter Benjamin, écrit, dans une lettre de 1926 : « j’ai découvert un régime qui attire magiquement les Kobolds à mon aide et qui consiste en ceci que, lorsque je me lève le matin, sans m’habiller, sans me passer sur les mains ou le corps la moindre goutte d’eau, sans même boire, je me mets au travail et, avant d’avoir achevé le pensum de la journée entière, je ne fais rien, surtout pas prendre le petit déjeuner. »

Je fais le malin avec toutes ces références, mais c’est à Wikipédia, à Robert Kahn (« Au pays des Kobolds » : Walter Benjamin traducteur de Marcel Proust in Littérature, N°107, 1997) et au site du label discographique des Siècles, l’orchestre créé et dirigé par François-Xavier Roth (édité chez Musicales Actes Sud et distribué par Harmonia Mundi), que je dois ces connaissances ici étalées.



Aujourd’hui, curieusement, ceux à qui les Kobolds sont les plus familiers sont les jeunes car ils peuplent les sagas du style Harry Potter, les bandes dessinées et les mangas en passant par les jeux de rôle et les jeux vidéo.


Proust prolongé par Monster musume no iru nichijō, Donjons et Dragons ou Final Fantasy XIV, c’est assez réjouissant.

Parole de proustiste…

Patrice Louis


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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