Immortelles couleurs proustiennes

Immortelles couleurs proustiennes

 

À la recherche du temps perdu est un arc-en-ciel… Toutes les couleurs de la création y sont et les teintes s’y mêlent.

 

Dans ce nuancier, une femme, un tableau et des chaussures resteront à jamais associés à une couleur.

 

Le personnage, Odette, a même droit à deux : célibataire, elle est la « dame en rose » et, mariée, elle devient une dame en blanc.

La toile, La Vue de Delft par Vermeer, est immortalisée pour un détail, son « petit pan de mur jaune ».

Quant aux chaussures, des « souliers rouges », ils doivent impérativement remplacer les noirs que la duchesse de Guermantes porte aux pieds alors qu’elle a une « toilette rouge ». Cette faute de goût est à corriger immédiatement selon son Basin de mari.

 

Rien ni personne d’autre — ce me semble — n’est à ce point associé à une couleur dans la Recherche. Ni les biscuits roses prix dans le « magasin » de la Place ou chez Camus à Combray, ni les cheveux roux de Gilberte, pas même les aubépines blanches ou roses de la haie de Tansonville…

 

Quant aux yeux, ils sont bleus pour Oriane, Mme de Marsantes, Legrandin, la mère de Vinteuil, M. de Norpois, le jeune marquis de Beausergent, le prince de Borodino, le comte de Crécy ; noirs pour Gilberte ; verts pour Robert de Saint-Loup ; noirs pour Albertine. Il en est même de jaunes, pour le duc de Guermantes — de la couleur d’un petit pan de mur.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

Les extraits

La dame

*[Chez l’oncle Adolphe] — Je ne connais pas son père, dit la dame en rose avec une légère inclinaison de la tête, et je n’ai jamais connu votre pauvre mère, mon ami. Vous vous souvenez, c’est peu après votre grand chagrin que nous nous sommes connus. I [Suivent dix-huit autres occurrences]

*— Allons, Gilberte, viens ; qu’est-ce que tu fais ? cria d’une voix perçante et autoritaire une dame en blanc que je n’avais pas vue, et à quelque distance de laquelle un monsieur habillé de coutil et que je ne connaissais pas, fixait sur moi des yeux qui lui sortaient de la tête; et cessant brusquement de sourire, la jeune fille prit sa bêche et s’éloigna sans se retourner de mon côté, d’un air docile, impénétrable et sournois. I [Hapax]

 

Le petit pan

*[Bergotte] Il mourut dans les circonstances suivantes : Une crise d’urémie assez légère était cause qu’on lui avait prescrit le repos. Mais un critique ayant écrit que dans la Vue de Delft de Ver Meer (prêté par le musée de La Haye pour une exposition hollandaise), tableau qu’il adorait et croyait connaître très bien, un petit pan de mur jaune (qu’il ne se rappelait pas) était si bien peint, qu’il était, si on le regardait seul, comme une précieuse œuvre d’art chinoise, d’une beauté qui se suffirait à elle-même, Bergotte mangea quelques pommes de terre, sortit et entra à l’exposition. Dès les premières marches qu’il eut à gravir, il fut pris d’étourdissements. Il passa devant plusieurs tableaux et eut l’impression de la sécheresse et de l’inutilité d’un art si factice, et qui ne valait pas les courants d’air et de soleil d’un palazzo de Venise, ou d’une simple maison au bord de la mer. Enfin il fut devant le Ver Meer, qu’il se rappelait plus éclatant, plus différent de tout ce qu’il connaissait, mais où, grâce à l’article du critique, il remarqua pour la première fois des petits personnages en bleu, que le sable était rose, et enfin la précieuse matière du tout petit pan de mur jaune. Ses étourdissements augmentaient ; il attachait son regard, comme un enfant à un papillon jaune qu’il veut saisir, au précieux petit pan de mur. « C’est ainsi que j’aurais dû écrire, disait-il. Mes derniers livres sont trop secs, il aurait fallu passer plusieurs couches de couleur, rendre ma phrase en elle-même précieuse, comme ce petit pan de mur jaune. » Cependant la gravité de ses étourdissements ne lui échappait pas. Dans une céleste balance lui apparaissait, chargeant l’un des plateaux, sa propre vie, tandis que l’autre contenait le petit pan de mur si bien peint en jaune. Il sentait qu’il avait imprudemment donné le premier pour le second. « Je ne voudrais pourtant pas, se disait-il, être pour les journaux du soir le fait divers de cette exposition. »

Il se répétait : « Petit pan de mur jaune avec un auvent, petit pan de mur jaune. » Cependant il s’abattit sur un canapé circulaire ; aussi brusquement il cessa de penser que sa vie était en jeu et, revenant à l’optimisme, se dit : «C’est une simple indigestion que m’ont donnée ces pommes de terre pas assez cuites, ce n’est rien.» Un nouveau coup l’abattit, il roula du canapé par terre, où accoururent tous les visiteurs et gardiens. Il était mort. Mort à jamais ? Qui peut le dire ? V

 

Les souliers

Mme de Guermantes s’avança décidément vers la voiture et redit un dernier adieu à Swann. « Vous savez, nous reparlerons de cela, je ne crois pas un mot de ce que vous dites, mais il faut en parler ensemble. On vous aura bêtement effrayé, venez déjeuner, le jour que vous voudrez (pour Mme de Guermantes tout se résolvait toujours en déjeuners), vous me direz votre jour et votre heure», et relevant sa jupe rouge elle posa son pied sur le marchepied. Elle allait entrer en voiture, quand, voyant ce pied, le duc s’écria d’une voix terrible : « Oriane, qu’est-ce que vous alliez faire, malheureuse. Vous avez gardé vos souliers noirs ! Avec une toilette rouge ! Remontez vite mettre vos souliers rouges, ou bien, dit-il au valet de pied, dites tout de suite à la femme de chambre de Mme la duchesse de descendre des souliers rouges ». III

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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