Ils ont une singularité singulière

Ils ont une singularité singulière

 

Ces personnages n’ont pas leur pareil… D’eux seuls, Marcel Proust assure qu’ils sont uniques.

 

Ils sont quatre dans ce cas dans À la recherche du temps perdu : le pêcheur de Combray est le seul dont le Héros n’ait jamais su comment il s’appelle ; Françoise ne partage avec personne son art de rôtir les poulets à la broche, ses méthodes pour composer un bœuf à la gelée, sa façon de défaire les rideaux qu’elle attache dans la chambre du Héros au Grand-Hôtel et — ce qui n’est pas rien —, elle seule peut comprendre son maître ; Vaugoubert est le seul homme du monde à être « en confidences » avec M. de Charlus ; les Larivière, enfin, sont les seuls — jure le Héros — à paraître dans son livre sous leur vrai nom.

 

*Le Pont-Vieux débouchait dans un sentier de halage qui à cet endroit se tapissait l’été du feuillage bleu d’un noisetier sous lequel un pêcheur en chapeau de paille avait pris racine. À Combray où je savais quelle individualité de maréchal ferrant ou de garçon épicier était dissimulée sous l’uniforme du suisse ou le surplis de l’enfant de chœur, ce pêcheur est la seule personne dont je n’aie jamais découvert l’identité. Il devait connaître mes parents, car il soulevait son chapeau quand nous passions ; je voulais alors demander son nom, mais on me faisait signe de me taire pour ne pas effrayer le poisson. I

 

*Françoise tournait à la broche un de ces poulets, comme elle seule savait en rôtir, qui avaient porté loin dans Combray l’odeur de ses mérites, et qui, pendant qu’elle nous les servait à table, faisaient prédominer la douceur dans ma conception spéciale de son caractère, l’arôme de cette chair qu’elle savait rendre si onctueuse et si tendre n’étant pour moi que le propre parfum d’une de ses vertus. I

*Et depuis la veille, Françoise, heureuse de s’adonner à cet art de la cuisine pour lequel elle avait certainement un don, stimulée, d’ailleurs, par l’annonce d’un convive nouveau, et sachant qu’elle aurait à composer, selon des méthodes sues d’elle seule, du bœuf à la gelée, vivait dans l’effervescence de la création ; II

*Mais comme, malgré les épingles avec lesquelles, pour que le jour ne passât pas, Françoise les attachait chaque soir, et qu’elle seule savait défaire, malgré les couvertures, le dessus de table en cretonne rouge, les étoffes prises ici ou là qu’elle y ajustait, elle n’arrivait pas à les faire joindre exactement, l’obscurité n’était pas complète et ils laissaient se répandre sur le tapis comme un écarlate effeuillement d’anémones parmi lesquelles je ne pouvais m’empêcher de venir un instant poser mes pieds nus. II

*je me rapprochai de notre vieille servante quand je vis que l’installation dans une maison où elle n’avait pas reçu du concierge qui ne nous connaissait pas encore les marques de considération nécessaires à sa bonne nutrition morale, l’avait plongée dans un état voisin du dépérissement. Elle seule pouvait me comprendre ; III

 

*Les proportions de cet ouvrage ne me permettent pas d’expliquer ici à la suite de quels incidents de jeunesse M. de Vaugoubert était un des seuls hommes du monde (peut-être le seul) qui se trouvât ce qu’on appelle à Sodome être « en confidences » avec M. de Charlus. IV

 

*Je la vis peu du reste pendant ces quelques jours, car elle allait beaucoup chez ces cousins dont maman m’avait dit un jour : « Mais tu sais qu’ils sont plus riches que toi ». Or, on avait vu cette chose si belle qui fut si fréquente à cette époque-là dans tout le pays et qui témoignerait, s’il y avait un historien pour en perpétuer le souvenir, de la grandeur de la France, de sa grandeur d’âme, de sa grandeur selon Saint-André-des-Champs, et que ne révélèrent pas moins tant de civils survivant à l’arrière, que les soldats tombés à la Marne. Un neveu de Françoise avait été tué à Berry-au-Bac, qui était aussi le neveu de ces cousins millionnaires de Françoise, anciens cafetiers retirés depuis longtemps après fortune faite. Il avait été tué, lui, tout petit cafetier sans fortune, qui, parti à la mobilisation, âgé de vingt-cinq ans, avait laissé sa jeune femme seule pour tenir le petit bar qu’il croyait regagner quelques mois après. Il avait été tué. Et alors on avait vu ceci. Les cousins millionnaires de Françoise, et qui n’étaient rien à la jeune femme, veuve de leur neveu, avaient quitté la campagne où ils étaient retirés depuis dix ans et s’étaient remis cafetiers, sans vouloir toucher un sou; tous les matins à six heures, la femme millionnaire, une vraie dame, était habillée ainsi que « sa demoiselle », prêtes à aider leur nièce et cousine par alliance. Et depuis près de trois ans, elles rinçaient ainsi des verres et servaient des consommations depuis le matin jusqu’à neuf heures et demi du soir, sans un jour de repos. Dans ce livre où il n’y a pas un seul fait qui ne soit fictif, où il n’y a pas un seul personnage « à clefs », où tout a été inventé par moi selon les besoins de ma démonstration, je dois dire à la louange de mon pays, que seuls les parents millionnaires de Françoise ayant quitté leur retraite pour aider leur nièce sans appui, que seuls ceux-là sont des gens réels, qui existent. Et persuadés que leur modestie ne s’en offensera pas pour la raison qu’ils ne liront jamais ce livre, c’est avec un enfantin plaisir et une profonde émotion que ne pouvant citer les noms de tant d’autres qui durent agir de même et par qui la France a survécu, je transcris ici leur nom véritable : ils s’appellent, d’un nom si français d’ailleurs, Larivière. S’il y a eu quelques vilains embusqués comme l’impérieux jeune homme en smoking que j’avais vu chez Jupien et dont la seule préoccupation était de savoir s’il pourrait avoir Léon à 10 h. 1/2 « parce qu’il déjeunait en ville », ils sont rachetés par la foule innombrable de tous les Français de Saint-André-des-Champs, par tous les soldats sublimes auxquels j’égale les Larivière. VII

 

Uniques, vous-dis-je.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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