Actualiser le péril jaune

Actualiser le péril jaune

S’il fallait définir ce danger couleur petit pan de mur à la Vermeer dans sa version 2019, je penserais volontiers à la protestation née sur des ronds-points et métamorphosée en remise en cause de ce qui a fait de la France un phare. Passons. 

J’en viens à l’origine du péril jaune que Le Monde a raconté dans son édition de jeudi en y introduisant, sans en avoir conscience, un aspect proustien.

François Bougon est dans le vénérable quotidien spécialiste de l’Asie — visiblement, il maîtrise moins l’œuvre de l’écrivain (ce qui n’a rien de honteux). Dans un article, est consacré à l’histoire de la notion née en 1895 en Allemagne, raconte comment l’Europe, alors « en plein essor colonialiste » craint « paradoxalement » la montée en puissance de la Chine et du Japon.

Le journaliste cite au début le livre du sinologue Jean-Luc Domenach (Perrin, 2008), La Chine m’inquiète.


Et de commenter devant ce titre qui « claque » : « l’utilisation de la première personne —« m’inquiète » et non pas « inquiète » — souligne une urgence nourrie d’une expérience toute personnelle et renforce l’effet de dramatisation ». Peut-être, mais c’est aussi un clin d’œil à la réflexion de la duchesse de Guermantes, dans La Fugitive :

*Un des jours les plus graves de la crise où, pendant le ministère Rouvier, on crut qu’il allait y avoir la guerre entre la France et l’Allemagne, comme je dînais seul chez Mme de Guermantes avec M. de Bréauté, j’avais trouvé à la duchesse l’air soucieux. J’avais cru, comme elle se mêlait volontiers de politique, qu’elle voulait montrer par là sa crainte de la guerre, comme un jour où elle était venue à table si soucieuse, répondant à peine par monosyllabes ; à quelqu’un qui l’interrogeait timidement sur l’objet de son souci elle avait répondu d’un air grave : « La Chine m’inquiète. » Or, au bout d’un moment, Mme de Guermantes, expliquant elle-même l’air soucieux que j’avais attribué à la crainte d’une déclaration de guerre, avait dit à M. de Bréauté : « On dit que Mme Aynard veut faire une position aux Swann. Il faut absolument que j’aille demain matin voir Marie-Gilbert pour qu’elle m’aide à empêcher ça. Sans cela il n’y a plus de société. C’est très joli l’affaire Dreyfus. Mais alors l’épicière du coin n’a qu’à se dire nationaliste et à vouloir en échange être reçue chez nous. » Et j’avais eu de ce propos, si frivole auprès de celui que j’attendais, l’étonnement du lecteur qui, cherchant dans le Figaro, à la place habituelle, les dernières nouvelles de la guerre russo-japonaise, tombe au lieu de cela sur la liste des personnes qui ont fait des cadeaux de noce à Mlle de Mortemart, l’importance d’un mariage aristocratique ayant fait reculer à la fin du journal les batailles sur terre et sur mer.  

Cette chère Oriane avait déjà fait part de sa préoccupation concernant l’Empire du Milieu dans Le Côté de Guermantes :

*[La duchesse de Guermantes] Hier soir, chez les Doudeauville, où, entre parenthèses, elle était splendide sous son diadème d’émeraudes, dans une grande robe rose à queue, elle avait d’un côté d’elle M. Deschanel, de l’autre l’ambassadeur d’Allemagne : elle leur tenait tête sur la Chine ; le gros public, à distance respectueuse, et qui n’entendait pas ce qu’ils disaient, se demandait s’il n’y allait pas y avoir la guerre. Vraiment on aurait dit une reine qui tenait le cercle.

« La Chine m’inquiète » est donc devenue une scie. Jean-Louis Curtis s’en était emparé pour intituler un recueil de pastiches littéraires (Grasset, 1972).

On n’en a pas fini avec Pékin — ces toilettes légères, blanches et unies, en toile, en linon, en pékin, en coutil, tome II de la Recherche ; la jupe de pékin bleu, tome III !

Parole de proustiste…

Patrice Louis

PS : Jean-Paul Dubois est l’auteur de L’Amérique m’inquiète (L’Olivier, 2002).


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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