Proust 1919, l’affaire Goncourt (17)

Critiques du Crapouillot et de Comœdia

 

1er octobre

Pastiche du Crapouillot : À l’ombre d’un jeune homme en boutons [article non retrouvé].

Proust n’apprécie que modérément et l’écrit à Jean-Louis Vaudoyer : « Ils m’ont envoyé un numéro du Crapouillot me causant un léger ennui car il contient un pastiche vraiment stupide. » (Lettre vendue par Christie-Paris en 2013]

 

5 octobre

La SEMAINE LITTERAIRE de Comœdia, signée Binet-Valmer, grince à l’égard de ceux de l’arrière.

 

Jean-Auguste-Gustave Binet, dit Binet-Valmer (1875-1940). Né Suisse à Genève, il s’installe à Paris pour embrasser la carrière médicale. L’externe des hôpitaux se consacre vite à la littérature. En 1914, il demande la naturalisation française et combat à la 7e Division d’Infanterie, à la 89e Division territoriale, dans les divisions marocaines, de deuxième classe à sous lieutenant. Il est blessé trois fois, cité quatre.

En 1919, on le retrouve décoré de la Légion d’honneur et critique littéraire à Comœdia.

 

Dans sa ligne de mire, Proust :

« […] Quand nous avons posé l’uniforme, nous autres romanciers combattants, nous ne nous sommes pas séparés de notre âme guerrière. […]

Ecoutez ce que m’enseigne mon amie, la fée du logis :

— Les uns se sont battus, les autres n’ont pu se battre. Parmi ces derniers, plusieurs ont voulu prouver leur amitié française en décrivant les somptueuses émotions que leur avait procurées cette guerre à laquelle ils n’avaient point participé. Nous les négligerons, si vous voulez bien, mon ami, car j’ai pitié de vous. Ils ont pu rendre des services en exaltant un patriotisme qui n’était pas assez puissant dans leur âme pour les faire se lever du fauteuil où ils besognaient ; mais ils ont parlé par ouï dire, ils vous irriteraient, vous blesseraient sans aucun doute, et je vous vois déjà entrant en fureur. Or, puisque j’ai de l’affection pour vous, permettez-moi d’être très paisible en écrivant ces critiques.

— Soit ! nous ne parlerons jamais d’eux.

— Toujours le même ! Vous vous emportez. Nous parlerons d’eux plus tard, quand le temps aura passé sur leur abstention et qu’il vous sera possible d’en parler avec gentillesse.

— Je vous obéis. Il me serait désagréable, néanmoins, d’affirmer que seuls ont du talent les guerriers, mes frères d’armes.

— Vous ne m’entendez point. Je souhaite que vous négligiez les œuvres de guerre écrites en tout repos par ceux qui n’ont cessé de vivre en sécurité.

— Oh ! je négligerai volontiers toutes les œuvres de guerre. En vérité, mon amie, j’ai besoin de changement.

— Et c’est pour cela que je vous apporte ces gros livres dont vous n’aviez pas achevé le premier tome quand vous êtes parti vous battre d’une façon si inconsidérée.

J’ai regardé les beaux volumes et le nom de l’auteur.

— Marcel Proust… Qu’est-il devenu ?

— Il a persévéré, et noblement.

— Avant la guerre, je l’ai aperçu dans quelques salons. Il était chétif, en convalescence. Il sortait de chez lui pour la première fois depuis des mois. Il regardait avec minutie des événements tout petits et qui prenaient à ses yeux la valeur que les ragots de la Cour ont eu, pour notre plaisir, aux yeux du grand Saint-Simon.

— Il a persévéré. Vous allez terminer bien vite…

— Quel mot inexact ! Lire Proust à la hâte ? Ce serait ne pas le lire. Oui, j’achèverai Du côté de chez Swann et je patienterai pour avoir du plaisir en lisant : A l’ombre des jeunes filles en fleurs.

J’ai fait ainsi. Et comme j’ai eu du plaisir ! Voilà donc cette rare civilisation, toute de nuances, et qui ne manquait point de profondeur, puisque ses artistes — et qu’ils étaient nombreux ! — souffraient de la moindre faute de goût, autant que le poilu touché par une balle. Voilà donc où en étaient arrivés les hommes les plus cultivés du globe ! Avenue du Bois, grands cercles, salons littéraires, bourgeoisie qui frôle la noblesse, écrivaillons qui frôlent les poètes, jeunes filles qui frôlent les courtisanes, délicats qui frôlent la passion, et ce malade, cet homme qui a presque du génie — il ne serait pas parisien de ne pas ajouter presque —, ce malade qui sort tous les quatre mois de son alcôve, note avec exactitude la forme du soupirail par quoi la lumière descend dans sa cave. Sa cave ? L’obscurité où palpite son inconscient qui est le vrai personnage du livre. Ce personnage, nous ne le connaissons pas tout entier. Il faudra quelques autres volumes pour qu’il nous apparaisse dans sa complexité prestigieuse. Quand nous le connaîtrons, peut-être dirons-nous à propos de Marcel Proust : avant la guerre, il existait une civilisation riche par la sensibilité ; elle s’incarnait dans un homme malade, qui commettait des imprudences en prenant le thé chez des amis, en se promenant sur des avenues, en essayant d’aimer des jeunes filles en fleurs. Et c’était un poète, un grand poète douloureux. […] »

 

Prochain épisode jeudi, Critique du Gaulois.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 


CATEGORIES : Feuilleton/ AUTHOR : patricelouis

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