Proust 1919, l’affaire Goncourt (18)

Critique du Gaulois

 

25 octobre

         Le Gaulois, dans ses pages littéraires, sur deux colonnes de la page 4, propose un article de Gaston Rageot.

 

Gaston Rageot (1871-1942), agrégé de philosophie, écrivain et critique, il a laissé un douloureux souvenir à Proust à qui Constantin de Brancovan avait promis le poste de critique à La Renaissance Latine en 1904. Rageot finalement s’y installe à sa place et Marcel l’appellera « mon usurpateur ».

 

Son texte est sobrement titré Jeunes Filles :

        « Les admirateurs de M. Marcel Proust, en tête desquels il convient de compter M. Jacques-Emile Blanche, forment à Paris un cercle assez fermé ; il faut, pour y être admis, un stage. Le mien fut assez long, et j’avoue que je viens seulement, avec A l’ombre des Jeunes filles en fleurs, de le terminer.

C’est qu’il faut apprendre à lire Marcel Proust. […]

Marcel Proust est tout à la fois un amateur du monde et de la solitude. Né dans un milieu de finance, accoutumé çà l’usage de la richesse et surtout de l’élégance, il accorde une importance extrême aux relations sociales et raffine volontiers sur le choix et la délicatesse de ces relations ; peut-être même est-ce là l’un des traits les plus marquants de ces ouvrages abondants et subtils où on le voit s’appliquer, avec tant de clairvoyance et de minutie, à l’analyse des mille nuances, fuyantes et essentielles que comporte le commerce des hommes et des femmes de bonne compagnie, à une époque comme la nôtre, dans l’étroite intimité des coteries.

Mais, d’autre part, de santé fragile et de sensibilité fiévreuse, Marcel Proust a connu, non sans complaisance, d’ailleurs, l’atroce isolement de la chambre close et de la rêverie maladive. On sent, dans les longs détours de son œuvre et jusque dans la complication de son style, cette sombre et amère poésie de la réclusion où, se détachant de l’univers inaccessible, l’âme se trouve face à face avec elle-même et ne se soucie plus que de ses propres mouvements.

Enfin, parce que la richesse l’a rendu libre de sa vie et la solitude de son imagination, Marcel Proust a pu se déplier de tout son être dans la volupté esthétique. […] Si, à quelques-uns, ses ouvrages ne semblent point d’abord exempts de snobisme et d’affectation, c’est précisément parce que Marcel Proust, dans son souci de « styliser » les choses, s’applique sans cesse à saisir des analogies artistiques et à ne point parler, par exemple, d’une jeune fille au bord de la mer sans évoquer une Néréide dans un salon. […]

*

* *

         Le héros de A l’ombre des jeunes filles en fleurs est un jeune homme qui ressemble à Marcel Proust comme un fils : dans la première partie du livre, il aime une jeune fille ; dans la seconde, il aime un groupe de jeunes filles. […]

C’est cette ombre des « jeunes filles en fleurs » dont Marcel Proust a tenté d’exprimer la troublante et mystérieuse fraîcheur. Il n’a pas fait un livre passionné ou violent, ni un livre pervers, mais, dans un but d’analyse psychologique, il a fait un livre désenchanté et frais, intelligent et pathétique, subtil et attachant, que baigne une atmosphère de cette « volupté » qui avait enchanté Sainte-Beuve, et dont la source est dans la seule imagination.

*

* *

         Marcel Proust est, incontestablement un « auteur difficile. » Nous n’en manquons pas pour le quart d’heure, à qui même le public fait fête. Pour la plupart, l’obscénité vient de la pensée qui est confuse ; le cas est grave. Marcel Proust, au contraire, possède des idées aussi claires et aussi distinctes qu’en peuvent souhaiter nos nouveaux cartésiens : la difficulté, chez lui, vient de la forme. […] Marcel Proust a écrit cette phrase, qui projette une vive lumière sur le jeu de son propre esprit : « Inutile d’observer les mœurs puisqu’on peut les déduire des lois psychologiques.» Il cumule et parfois confond ces deux procédés intellectuels : de là, dans ses romans, l’encombrement de l’intrigue et du style, les parenthèses, les phrases qui n’en finissent pas ; de là aussi la profondeur et la finesses d’admirables intuitions, du savoir, de la poésie, d’incomparables pages d’Essais, et, par-dessus tout, je ne sais quel pathétique intellectuel et quelle fine amertume. […] »

Gaston Rageot

 

 

Au total, peu plaide en faveur du reclus mondain. En cette première année de paix, À l’ombre des jeunes filles en fleurs, son nouveau volume d’une Recherche du temps perdu annoncée, semble encore trop primesautier.

 

Et puis, quelle réputation ! Récapitulons : Proust représente les salons contre les tranchées, les mondains face aux Poilus, l’arrière opposé au front, l’oisiveté fortunée snobant la sueur du labeur, les huppés, même si nul n’a échappé aux charniers. Ajoutez qu’il est quasi quinquagénaire, homosexuel et juif, que ses personnages fleurent l’insouciance et que son style est présenté comme alambiqué. Comment les lecteurs s’approprieraient-ils Proust, ce nabab interlope pas patriote !

 

Restons sérieux. Marcel Proust annonce en septembre qu’il pose sa candidature au prix Goncourt et envoie les Jeunes filles à chacun des Dix. Sans états d’âme si l’on en juge par les mots manuscrits accompagnant les exemplaires adressés « à Monsieur Lucien Descaves » (adversaire déclaré) : « Hommage de l’auteur », « Respectueux hommage de l’auteur », « Admiratif hommage » suivis de la signature.

 

Les Académiciens vont donc avoir un nœud gordien à dénouer, un choix cornélien à faire : l’ombre de ces jeunes filles va-t-elle faire de l’ombre aux croix de bois, les fleurs succèderont-elles aux pleurs ?

 

Prochain épisode dimanche, Revue des troupes adverses.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 


CATEGORIES : Feuilleton/ AUTHOR : patricelouis

4 comments to “Proust 1919, l’affaire Goncourt (18)”

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  1. Bonjour Patrice.
    Considérant l’inélégance de notre temps présent, une question me vient à l’esprit : exista-t-il dans « l’ambiance » du Goncourt à décerner, des critiques qui, pour dénigrer son roman, s’abaissèrent jusqu’à à tabler sur la semi-judéité de Proust, voire sur son homosexualité ?

  2. J’allais poser les mêmes questions que Richard LEJEUNE. J’ai repris la lecture de « Du côté de chez Swann ou le cosmopolitisme d’un roman français » paru chez Honoré Champion en 2016 sous la direction d’Antoine Compagnon et de Nathalie Mauriac… mais une réponse « claire » chez aucun des prestigieux contributeurs n’est discernable qui répondrait aux questions telles que les formule Richard LEJEUNE

  3. Savez-vous, Patrice, que votre article est « re-tweeté » sur le « prestigieux blog à Passou », ce qui signifie « la République des Livres », blog de Pierre Assouline ?

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