Proust 1919, l’affaire Goncourt (15)

Le Figaro bis et L’Œuvre

 

24 août

Le Supplément littéraire du Figaro se penche dans son « Feuilleton littéraire » sur six colonnes sur Proust. Le titulaire : Abel Hermant.

 

Abel Hermant (1862-1950) est un normalien licencié es-lettres. Écrivain, il regarde la Belle Époque avec ironie. Académicien, il sera chassé du Quai-Conti pour avoir été collabo. Son homosexualité lui valait le surnom de « La Belle Hermant ».

(

 

Le feuilleton, intitulé Méditation sur l’œuvre de M. Marcel Proust aux rives de la Mésopotamie, consacré à Swann et aux Jeunes filles à la « si rare saveur ».

 

Extraits :

« M. Marcel Proust, quoi que sa modestie lui suggère, ou la coquetterie de son obscurité, possède une renommée fort réelle, fort étendue, qui passe de beaucoup le champ étroit de ses relations et de ses amitiés. Il a l’oreille fine : le pas de la gloire, de la douce gloire qui marche, doit agréablement le troubler dans la solitude où il se renferme et où il croyait n’écouter que le silence. […]

Lorsque vous entendez un si grand nombre de gens tous empressés à vous dire : « Mais lisez donc M. Marcel Proust ! découvrez-le ! » comment ne pas sourire et ne pas faire une application de la parole divine — d’une si admirable psychologie : « Tu ne me chercherais pas si tu ne m’avais déjà trouvé » ?

Il y a beau temps que j’ai trouvé M. Marcel Proust, mais je le retrouve toujours avec plaisir, d’autant qu’il ne se prodigue pas. […]

Le héros de M. Marcel Proust […] est lui-même, il s’agit d’une confession nullement déguisée. […]

Sa « mémoire intégrale […] nous donne le frisson du miracle. […]

Marcel Proust est un de ces artistes qui font trembler. Il risque le fatras. Aujourd’hui qu’on ne veut que des livres courts, il a le cynisme, je dirai même, pour employer un mot qui lui est cher, le sadisme de nous donner des volumes de quatre cent quarante-trois pages à quarante-quatre lignes. Il semble tomber dans le panneau que sa mémoire trop abondante lui tend. Le plaisant est qu’il nous y entraîne, nous sommes pris, son charme opère, et c’est nous qui regretterions qu’il eût choisi et coupé. […]

Marcel Proust, en nous contant ses petites histoires, nous conte celle de son temps et peint sa société. Il fait semblant de garder la chambre, et sa curiosité court le monde. […] Il a écrit les pages les plus vraies qui soient dans aucune littérature sur les passions de l’amour à l’âge incertain et miroitant de l’adolescence. »

 

 

26 août

         L’Œuvre publie une critique de l’ouvrage, signée André Billy.

 

André Billy (1882-1971) est écrivain. Critique littéraire à L’Œuvre de 1917 à 1939, il devient académicien Goncourt en 1943 (élection validée un an plus tard) et passe au Figaro littéraire après la guerre. Il a été membre de l’Association des Courriéristes Littéraires des journaux quotidiens et vice-président honoraire de la Société des Amis de Marcel Proust et des Amis de Combray.

 

Avec lui, chaque caresse dissimule un coup de griffe ad hominem. Au départ, un constat pénétrant du succès de l’auteur des Jeunes filles associé à Jean Giraudoux présenté lui aussi comme à la mode : « la lassitude, le dégoût de la guerre et de sa physique, et de sa métaphysique. Alors, nous nous jetons avec reconnaissance sur les charmantes images que nous offrent Proust et Giraudoux, nous faisons fête à leurs jeunes filles porteuses de bouquets et verseuses de thé. »

Autres extraits :

« Une légende court sur M. Marcel Proust. Il mènerait une vie très retirée, dormirait tout le jour et passerait ses nuits à écrire. Il ne s’entoure, paraît-il, que d’amis choisis, parmi lesquels on cite le peintre Jacques-Emile Blanche et diverses autres personnes ayant quelque bien au soleil du XVIe arrondissement. Lui-même, et je l’ignorerais s’il ne l’avait publié, dispose ou a disposé d’une jolie fortune (hôtel particulier, avec jardin, voiture à deux chevaux, etc.) et de relations tout à fait chic. […]

Habitude de travailler la nuit à part, voilà quelqu’un qui n’a pas fait de la littérature un métier. Il avait passé la quarantaine lorsque parut Du côté de chez Swann, son premier livre, et le deuxième, A l’ombre des jeunes filles en fleurs, n’est venu que cinq ou six ans après. Et quels livres ! Figurez-vous une masse de papier épaisse de cinq centimètres au moins et si dense que l’ivoire a peine à y entrer. L’intérieur en est noir d’encre ; pas un « blanc » ; toutes les pages se ressemblent comme elles se suivent ; jamais une solution de continuité, jamais une tête de chapitre, jamais pour le lecteur d’autre repos que celui qu’il prend. M. Proust est sans pitié, je dirais sans politesse si je n’avais affaire à un homme du meilleur monde. Voilà quelqu’un qui ne cherche pas à plaire, qui se moque des gros tirages, qui n’a de règle que son plaisir […].

On raconte que, lorsque de loin en loin, M. Proust sort de chez lui, il s’enveloppe de couvertures tant il est frileux, tant il est délicat. Mais que ne dit-on pas encore ? Le plus curieux, selon moi, c’est son âge, ou du moins l’âge qu’on lui prête : il aurait bientôt la cinquantaine. Avoir cinquante ans et paraître si jeune par le style et la sensibilité, quelle chance ! Avoir cinquante ans et produire si tardivement cette littérature de brillant jeune homme, d’enfant prodige… […]

Marcel Proust n’a que faire de mes reproches. Ses défauts, qui crèvent les yeux, sont à coup sûr ce à quoi il tient le plus au monde, et ce n’est pas ce modeste article qui l’en dégoûtera. Il pourrait exister un Proust qui composerait, qui choisirait et qui quelquefois nous laisserait le plaisir de deviner ce qu’il négligerait d’exprimer. Mais le seul Proust que nous ayons et qui serait capable d’être le Proust idéal me paraît bien déterminé, hélas ! à ne rien changer à sa manière et à rester le Proust qu’il est, intarissable en son papillotant bavardage, incoercible en ses digressions, implacable en ses redites. […]

Quand j’affirme, quand je proclame qu’il en met trop, qu’il abuse, ce n’est pas pour qu’il en mette moins, ce n’est pas pour qu’il cesse d’abuser ; ce n’est même pas, au fond, parce que je désire qu’il cesse d’abuser ; c’est parce que M. Proust est ainsi, c’est parce que je le vois ainsi, c’est parce que j’éprouve à le lire un accablement qui le dispute au ravissement. Qui sait si, l’accablement cessant, le ravissement subsisterait ?

Ce qu’il y a dans les livres de M. Proust ! Rien et tout. Lui et les autres. Tout le monde et personne. La vie. Une sorte de blastème ou de plasma en travail d’organisation et qui ne parvient pas à s’organiser. De temps en temps une cellule se forme, se dissout, puis elle reparaît, se divise, se noie de nouveau dans cet élément spongieux qu’est la prose de M. Proust. Spongieux, mais irisé, mais chatoyant. Mon Dieu, que les métaphores sont traitresses ! J’ai risqué le mot spongieux et j’y tiens car je sens qu’il est exact, mais il va faire croire que M. Proust n’a point de nerfs, alors que ses livres, au contraire, pourraient être comparés aussi, et plus justement encore à des « paquets de nerfs ».

Vous aimez lire, n’est-ce pas ? Lire, et non pas lire un roman, mais lire tout court, lire pour lire ? Dans ce cas, lisez Marcel Proust sans vous inquiéter de savoir si ce que vous avez dans les mains est un roman. […]

L’irritante, l’ambiguë séduction des souvenirs de M. Proust tient un peu à un anachronisme, à une dissonance ; par le ton, ils sont d’à présent, par les événements contés, ils sont d’avant-hier. L’écart est déjà difficile à saisir, et le temps l’atténuera. Qu’en restera-t-il pour ceux qui viendront après nous ? Je ne sais mais les ouvrages de M. Proust perdraient-ils en vieillissant le fard qui, sans le cacher, fait illusion sur leur âge vrai, qu’ils garderaient assez de beautés de détail partout éparses et comme jetées à pleine mains pour exciter la verve des exégètes quand les deux chevaux de la victoria de Swann auront rejoint, au fond de la perspective historique, les bœufs mérovingiens. »

 

Prochain épisode vendredi, riposte du Figaro à L’Œuvre.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 


CATEGORIES : Feuilleton/ AUTHOR : patricelouis

5 comments to “Proust 1919, l’affaire Goncourt (15)”

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  1. Que de pertinentes réflexions, que d’élégants extraits à épingler dans chacune de ces deux critiques, Patrice !
    Et ma question s’impose tout naturellement : existe-t-il un ouvrage qui colligerait tous les comptes rendus auxquels en ce temps-là l’oeuvre de Proust donna naissance ?

    • La réponse est oui : Proust 1919, l’affaire Goncourt, que vous lisez ici en feuilleton. N’ayant pas séduit d’éditeur, je placerai l’intégrale des épisodes dans la barre supérieure de ce blogue à la fin. Certes, je me prive d’une jolie rente, mais le plaisir de l’offrir n’a pas de prix !

  2. Marcel Proust reçoit le prix Goncourt, par 6 voix, contre 4 à Roland Dorgelès. Celui-ci tient pourtant à le féliciter. Comme le prouve la photographie de 1919 :

    http://www.gerard-bertrand.net/PRO_goncourt.html

    • Retour d’un facétieux (Voir la chronique de 2014 Proust joliment truqué par Gérard Bertrand) !
      L’artiste détourne et recrée des photos où l’écrivain se trouve dans des situations finalement pas moins invraisemblable que le personnage bidon du film de 1904…
      http://www.gerard-bertrand.net
      Heureux de vous retrouver, cher Gérard.

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