Proust 1919, l’affaire Goncourt (14)

Critique de La Revue de Paris

 

15 juillet

La Revue de Paris consacre ses pages 429 à 431 à un compte-rendu de Fernand Vandérem des deux premiers romans de Marcel Proust.

 

Fernand Vandérem, pseudonyme de Fernand-Henri Vanderheym (1864-1939), auteur dramatique, romancier, critique littéraire d’ascendance belge. Il collabore à la Revue bleue, à L’Écho de Paris, au Journal, et au Gil Blas, à La Revue de Paris. Ancien dreyfusard, ami de Proust, il rejoint la droite sur le tard.

 

Revue datée juillet-août, chronique « Les Lettre et la vie » :

 

« Voici un « isolé », M. Marcel Proust, avec Du côté de chez Swann et A l’ombre des jeunes filles en fleurs, deux romans tellement bizarres, tellement émancipés de toute discipline, bref, tellement anormaux qu’on s’épuiserait à en dire tous les défauts, toutes les étrangetés et qu’on se perd même à y vouloir choisir.

D’abord leur masse que je qualifierai d’éléphantiforme, car ces deux volumes à eux deux représentent bel et bien, typographiquement, sept ou huit romans de la dimension courante. Et M. Proust nous en annonce sous presse trois autres de même taille. C’est le record des six mille pages de l’Astrée battu !

Ensuite leur minutie qui dépasse en raffinements les pires tortionnaires de la psychologie. Deux maîtres, dont l’œuvre a certainement influé M. Proust, Dickens et Tolstoï, nous indisposaient souvent par la lenteur de leurs récits a ténuité de leurs remarques. Auprès de M. Proust, ils font figure de trains-éclairs. Au bout de cent pages, on récapitule ce qu’on a lu : on se trouve avoir suivi une promenade ou assisté à un déjeuner. C’est plus que de la psychologie au microscope ; c’est de la psychologie en pellicules de cinéma, où un pas, un geste se décomposent en vingt clichés.

Ensuite le style, d’un correction toujours absolue mais offrant des enchevêtrements, des puzzles tels que les plus aguerris s’y reprennent à deux fois sur chaque phrase. A croire que M. Proust, en s’exerçant à pasticher saint-Simon — et avec quel brio ! — a contracté le germe de la période interminable et des incidentes casse-tête.

Enfin, les négligences allant par endroits jusqu’au rabâchage, comme par exemple au tome II, où page 426 nous apprenons que « les rêves du héros se trouvèrent libre de se reporter sur telle ou telle des amies d’Albertine et d’abord sur Andrée ». Puis à la page 433, que « ses rêves se retrouvaient libres de se reporter sur telle ou telle des amies d’Albertine et d’abord sur Andrée ». Ce qui, la seconde fois, manque un peu d’imprévu.

Quant au sujet de ces pachydermiques volumes, oh ! des plus simples, un souffle, un rien : 1ère partie : le héros, un petit garçon de vieille bourgeoisie, s’amourache d’une petite voisine, mademoiselle Gilberte Swann ; 2e partie : histoire méticuleuse de la liaison qui a précédé le mariage de madame Swann et de M. Swann, parvenu mondain de haut bord, membre du Jockey ; 3e partie : divers rapprochés avec Gilberte, puis rupture ; 4e partie : séjour à la mer, amourette avec une petite jeune fille du nom d’Albertine, et flirts vagues avec ses compagnes. Et c’est tout.

Eh bien, après cet éreintement carabiné, je vous étonnerai fort en vous déclarant qu’avec le Jean Barois de M. Martin du Gard paru en 1913, les deux volumes de M. Proust forment, à mon avis, une des œuvres les plus intéressantes, les plus captivantes, pour ne pas dire les plus importantes qui aient vu le jour en ces dernières années.

Ils sont le contraire de tout ce que j’aime : ordre, choix, sobriété. Techniquement parlant, ils n’existent pas, sont construits en dépit de tout bon sens et de toutes règles — ni romans, ni mémoires, ni recueil de maximes — des hottes à souvenirs et à impressions plutôt que des livres.

Dans ces neuf cents pages de texte archi-serré, presque pas une seule de médiocre, presque pas une seule qui ne charme l’esprit, qui n’émeuve, qui ne fasse sourire. Il n’est pas jusqu’au style même dont les méandres et les contorsions ne s’achèvent à chaque instant en un tour piquant, un mot qui frappe, une image neuve, un trait d’écrivain. Ajoutez-y, sauf quelques silhouettes un peu conventionnelles et vulgaires, comme la vieille bonne Françoise ou le jeune cuistre parnassien Bloch, toute une galerie de silhouettes mondaines, égalant pour la finesse ou le relief, les meilleurs portraits de Guerre et Paix. Ajoutez un sens délicat des sites, de la nature. Enfin, une grâce osée à peindre les amours puérils comme je ne m’en rappelle d’analogues que dans le déjà nommé Guerre et Paix ou dans le joli livre de M. Larbaud, Enfantines. Et vous comprendrez comment, en nous donnant tant de mal, M. Proust peut nous donner tant de plaisir.

Tout ce que je reprocherais à l’auteur de Swann ce ne sont pas ses travers de technicien qui me semblent irrémédiables, ce n’est pas l’espèce de paresse artistique dont ils témoignent ; ce serait plutôt certaines faiblesses dans les tonalités de ses récits.

Il y a là dedans, en mainte remarque, en mainte observation, en maint souci, comme du poussiéreux, du désuet. Le snobisme même qui imprègne ces pages, quoique l’auteur s’en défende, date déjà, paraît 92, Sagan, cordon de moire noire ; et quelque chose des préjugés bourgeois d’alors plane sur toute l’œuvre.

Proust allèguera que c’est de l’histoire. Mais, précisément, ce qui caractérise l’histoire, c’est de nous donner la sensation du révolu et non du démodé.

Souhaitons donc que dans ses prochains livres, M. Proust arrive rapidement à notre époque. Car au contact de l’heure actuelle, il perdra certainement cette buée archaïque, ce je ne sais quoi de vieillot qui ternit un peu ses récits. »

 

Prochain épisode mardi, à nouveau Le Figaro et critique de L’Œuvre.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 


CATEGORIES : Feuilleton/ AUTHOR : patricelouis

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