Proust 1919, l’affaire Goncourt (12)

Place aux critiques

 

Mais si la France voulait passer à autre chose ? Plus que vingt-et-un jours et naîtra l’an 1920…

1919 s’est ouvert avec la Conférence de la paix qui ratifiera la Société des Nations, aboutira au Traité de Versailles et consacrera la disparition des empires allemand, austro-hongrois et ottoman.

Les Français commencent à peine à passer de cinq ans de guerre, de souffrance et de deuil à l’après-victoire débuté le 11 novembre 1918. Épuisés, exsangues, ils aspirent au bonheur.

 

En janvier, l’aviateur Jules Védrines pose son avion sur les toits des Galeries Lafayette (il meurt en avril en inaugurant la ligne Paris-Rome).

En mars, sort la Citroën « type A » de 18 chevaux réels.

En avril, une loi fixe la durée du travail à 8 heures par jour et à 48 heures par semaine.

En juin, Jeanne d’Arc est officiellement déclarée sainte.

En juillet, le maillot jaune est créé pour le Tour de France ; le 14, Joffre et Foch conduisent le défilé sous l’Arc de Triomphe.

En août, Paul Poiret présente sa collection.

En octobre, sont levés l’état de siège et la censure.

En décembre les députés d’Alsace-Lorraine sont accueillis à la Chambre.

 

En littérature, les Français ne sont-ils pas las des romans qui leur ressassent le conflit enterré ?

 

Dans la dernière semaine de juin, la NRF publie À l’ombre des jeunes filles en fleurs, en même temps qu’une nouvelle édition de Du côté de chez Swann, dont il est la suite, et Pastiches et Mélanges. Les articles qui paraissent sur cette production proustienne proposée en tir groupé livrent la clé de ce qui suivra.

 

Les griefs qui vont pleuvoir sur Proust y sont évoqués (à charge ou à décharge, qu’importe) : son âge avancé, sa fortune, ses relations huppées, son attrait pour les mondanités, son snobisme, ses années de guerre en paix (voire son patriotisme en pointillé), la forme originale de ses ouvrages — écrits petit et serré, trop longs, alambiqués, à l’intrigue arachnéenne, pour initiés. Même sa santé chancelante, sa vie d’ermite et ses activités nocturnes, qui le portraiturent en original un peu cinglé lui sont comptées.

 

Résumé de ce qu’on peut lire dans feuillets d’art, Le Figaro, La Revue de Paris, L’Œuvre, Le Crapouillot, Comœdia, Le Gaulois — en entremêlant joyeusement partisans et adversaires :

 

L’œuvre : vous faire désirer un romancier, lisez ; événement littéraire, spirituel, étrange, incomparable ; œuvres supérieures, charmantes, attrayantes, fortes ; romans bizarres, anormaux, défauts ; son charme opère ;

L’ouvrage : art typographique digne de louanges ; éléphantiforme, pachydermique, négligences, texte archi-serré ; sadisme de donner des volumes de quatre cent quarante-trois pages à quarante-quatre lignes ; une masse dense de papier épaisse de cinq centimètres au moins, noir d’encre, pas un « blanc » ;

Le style : minutie, raffinement de tortionnaire ; enchevêtrements, puzzles, période interminable, incidentes casse-tête ; méandres et contorsions ; fatras, ses défauts crèvent les yeux, papillotant bavardage, digressions, redites ; spongieux ;

La nouveauté : fraîcheur souriante ; le sujet : un souffle, un rien ; pas une page médiocre ; le frisson du miracle, les pages les plus vraies ; dans ses livres : rien et tout ; une forme, une coupe et un sens nouveau dans notre littérature ; un livre désenchanté et frais, intelligent et pathétique, subtil et attachant ;

Le public : il faut apprendre à lire Proust ; cercle assez fermé de ses admirateurs ; ouvrages point exempts de snobisme et d’affectation ;

L’homme : renommée fort réelle, jolie fortune ; haro sur le détenteur ; avant la guerre, c’était un grand poète douloureux ; né dans un milieu de finance ;

Le milieu : ne s’entoure que d’amis choisis, le XVIe arr. ; jugé selon sa situation financière et sociale ; il accorde une importance extrême aux relations sociales ; amateur du monde et de la solitude ; l’étroite intimité des coteries ;

L’âge : cinquante ans ; jugé selon la date de naissance ; vieillard de presque cinquante ans ;

La santé : tourments physiques, martyre, existence douloureuse ; frileux, délicat ; sa maladie et son confinement passent pour une affection de dilettante ; ce malade qui sort tous les quatre mois de son alcôve ; de santé fragile et de sensibilité fiévreuse ; chétif ;

L’isolement : à l’écart du monde, ermite parisien ; solitude ; il fait semblant de garder la chambre mais sa curiosité court le monde ; vie très retiré, dormir le jour, écrire la nuit ; l’atroce isolement de la chambre close et de la rêverie maladive ;

La guerre : patriotique ; bienvenu dans la lassitude et le dégoût de la guerre ; patriotisme pas assez puissant pour se lever de son fauteuil.

 

Ajoutez qu’un critique ami le traite d’auteur pour dames — ce qui a dû lui plaire ! L’intéressant dans ce mélange des textes, c’est qu’un compliment cache une vacherie et un bravo, une bronca. Quand l’un dit : « éreintement carabiné mais œuvre des plus importantes », un autre répond en écho : « l’accablement le dispute au ravissement ».

 

Avec de telles réclames, Proust n’apparaît jamais dans des listes de favoris pour le Goncourt — Maurois, oui ; Carco, oui ; Dorgelès, surtout ; lui, à aucun moment.

 

Prochain épisode mercredi, Argus de la presse et critique du Figaro.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 


CATEGORIES : Feuilleton/ AUTHOR : patricelouis

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