Où Helleu est-il ?

Où Helleu est-il ?

 

Un mystère, une colle… Sachant que j’aime « les questions et les mystères », Cynthia Gamble m’interpelle sur les représentations de Proust sur son lit de mort.

Photos ou dessins, ils montrant le profil gauche de l’écrivain défunt. Tous sauf un !

Signés Dunoyer de Segonzac, Eschemann, Ray, Sougez, voire Morand — les portraits post mortem sont réalisés du côté droit du lit. Helleu, lui, présente le profil droit, donc vu de l’autre côté.

 

Et alors ? Eh bien, c’est là que naît l’énigme. Comment était placé le lit de Proust ? La tête du lit collée à un mur ? Sûrement. Un flanc touchant un autre mur ? Apparemment, si l’on en croit les vues connues.

(Photo PL)

Seulement, la première est une reconstitution au musée Carnavalet (et le lit ne touche pas la cloison) et la seconde, avec Céleste Albaret, est chez Jacques Guérin.

 

Proustienne et Londonienne, mon ami Cynthia joint un autre cliché.

Là non, plus, il n’y a pas moyen de se glisser à gauche. Mais est-ce la chambre ?

 

Les représentations des autres artistes ne permettent pas de trancher sur la position du lit — contre le mur ou près du mur. L’une toutefois fait apparaître comme une fenêtre ou l’ombre d’un rideau, ce qui aurait permis à Helleu de se placer à gauche.

(Cliché Sougez)

Oui, c’est ténu, mais si c’était impossible, où est allé Helleu ? Et comment expliquer son dessin ?

 

Merci de ne pas me laisser seul dans de sales draps. Vos lumières sont les bienvenues. Pour les nourrir, voici ce qu’on peut lire dans un catalogue Sotheby’s :

*Proust rencontre Helleu (1859-1927) en 1895, par l’intermédiaire de Robert de Montesquiou qui avait lancé le peintre impressionniste dans le monde. Devenus amis, le peintre et le romancier se fréquentent notamment durant leurs séjours à Cabourg en 1907 et 1912. Principal modèle d’Elstir, Helleu écrira à Proust en 1920 : “J’aurais toujours aimé faire une gravure de votre tête, elle aurait peut-être été bien, mais vous ne venez plus me voir” (Kolb, XIX, p. 498). Ce portrait, Helleu n’aura pas l’occasion de le réaliser avant la mort de son ami quand, appelé par Robert Proust au chevet de l’écrivain, il réalise sa célèbre pointe-sèche.

René Gimpel se souvient d’un dialogue qu’il eut avec Helleu : « Je rencontre Helleu qui me dit : “Vous ne savez pas où je vais cet après-midi ?” “Non”. “je vais dessiner la tête de Proust ; c’est la famille, le frère qui me l’a demandé. Ce n’est pas drôle, quelle horrible besogne !” ». Quoique le dessinateur fasse la grimace, je sens combien il est heureux d’être chargé de cette horrible besogne ». Plus tard, Helleu lui confie encore : “Oh ! Comme c’est horrible, mais comme il était beau ! Je l’ai fait mort comme un mort. Il n’avait pas mangé depuis cinq mois, sauf du café au lait. Vous ne pouvez vous imaginer comme ce peut être beau, le cadavre d’un homme qui n’a pas mangé depuis ce temps-là ; tout l’inutile a fondu. Ah ! il était beau, une belle barbe noire, drue. Son front, à l’ordinaire fuyant, s’était bombé. Mais je l’ai raté, que voulez-vous, il a fallu travailler à l’électricité sur ma plaque de cuivre, je ne voyais que le cuivre.” (Journal d’un collectionneur marchand de tableaux, cité par A. Borrel dans Proust et les Peintres, p. 101-102). De son côté, Céleste Albaret relate ainsi l’événement : “Ce même dimanche, vers deux heures de l’après-midi, à la demande du professeur Robert Proust, le peintre Helleu, […] qui, à cette époque, avait dû renoncer à la peinture en raison de sa vue, vint faire une pointe sèche. Il me déclara qu’il allait mettre toute son âme à ce portrait, mais que la lumière se reflétait dans sa plaque de cuivre et le gênait. Je lui proposai d’ouvrir les volets pendant le temps nécessaire. Il refusa, dans la crainte que, si j’ouvrais un instant la fenêtre, l’air, en pénétrant dans la pièce, n’affectât l’état du corps qui, comme l’avait dit le professeur Proust, restait dans un état de conservation étonnamment parfait.”

À vous de jouer.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 


CATEGORIES : Chronique/ AUTHOR : patricelouis

2 comments to “Où Helleu est-il ?”

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  1. Cher Patrice, le mystère n’en est peut-être pas un. S’il s’agit d’une estampe, il faut juste imaginer que le dessin gravé sur une plaque de cuivre va ensuite être imprimé à l’envers (ce qui était à droite se retrouve à gauche et vice versa). Helleu s’est donc bien trouvé au même endroit que Dunoyer de Segonzac, Eschemann, Ray et consorts mais quand il a tiré son estampe, il a obtenu une image renversée ce qui ne serait pas arrivé s’il avait travaillé à partir d’un dessin exécuté comme travail préparatoire (qu’il aurait pu remettre à l’endroit grâce à un miroir ou un calque) plutôt que directement sur sa matrice de cuivre.

  2. Dear Patrice,
    Thierry is absolutely right, I’m sure. Perhaps the great Leonardo could have made a drypoint engraving directly from his subject, reversing the image on the plate as he worked, but few other mere mortals. As with a lithograph or a woodcut, the image will be reversed left-to-right when printed. Often there is a surprising degree of change in the equilibrium of the composition when it is reversed, and the artist has to deal with this. Typically the artist checks the progress of the composition with a mirror, or by making proof prints. Look at almost any painting in a mirror – an excellent composition will suddenly appear all wrong!
    This at least is a simple problem. The photographs, and who made them, are another matter! I have been in touch with Benoît Puttemans lately, and he has given me much to puzzle over. (My wife has started to call me the Fou de Proust!) It seems now that the photograph we have is by Man Ray after all, as it matches perfectly the image in the collection of the Centre Pompidou, except that it is cropped much more closely to the face. So our print appears to be genuine after all.
    I had not seen the Pompidou photograph until Benoît showed me. Since I had thought that the only image by Man Ray was the one in the Getty Collection (and the Gilman Collection as well), I supposed that our print must be Morand’s exposure, as he is the only photographer unaccounted for. Now it appears that Morand’s picture is still unaccounted for. I should have more to say about this whole business soon, but « Où Helleu est-il? » is not the place for it.

    best regards, Allen Schill

    Torino, March 16, 2019

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