L’ignorance des usages mondains

L’ignorance des usages mondains

 

On ne peut pas tout savoir ! On peut goûter les mondanités sans en maîtriser les codes.

 

Tel est le cas du Héros d’À la recherche du temps perdu. Lors d’une même réception, il réussit à commettre un impair, à devoir copier d’autres invités et à ne pas reconnaître un aliment pourtant fort célèbre.

 

Cela se passe dans À l’ombre des jeunes filles en fleurs à l’occasion d’un dîner de seize couverts chez les Swann, à Paris. Marcel Proust découpe l’histoire en saynètes comme il adore le faire.

 

Début :

*Au moment où j’allais passer de l’antichambre dans le salon, le maître d’hôtel me remit une enveloppe mince et longue sur laquelle mon nom était écrit. Dans ma surprise, je le remerciai, cependant je regardais l’enveloppe. Je ne savais pas plus ce que j’en devais faire qu’un étranger d’un de ces petits instruments que l’on donne aux convives dans les dîners chinois. Je vis qu’elle était fermée, je craignis d’être indiscret en l’ouvrant tout de suite et je la mis dans ma poche d’un air entendu.

 

Suite, plus loin :

*Cependant on était passé à table. À côté de mon assiette je trouvai un œillet dont la tige était enveloppée dans du papier d’argent. Il m’embarrassa moins que n’avait fait l’enveloppe remise dans l’antichambre et que j’avais complètement oubliée. L’usage, pourtant aussi nouveau pour moi, me parut plus intelligible quand je vis tous les convives masculins s’emparer d’un œillet semblable qui accompagnait leur couvert et l’introduire dans la boutonnière de leur redingote. Je fis comme eux avec cet air naturel d’un libre penseur dans une église, lequel ne connaît pas la messe, mais se lève quand tout le monde se lève et se met à genoux un peu après que tout le monde s’est mis à genoux.

 

Proust enchaîne :

*Un autre usage inconnu et moins éphémère me déplut davantage. De l’autre côté de mon assiette il y en avait une plus petite remplie d’une matière noirâtre que je ne savais pas être du caviar. J’étais ignorant de ce qu’il fallait en faire, mais résolu à n’en pas manger.

 

Ouvrons une parenthèse sur cet or noir que sont ces œufs d’esturgeon pêchés en mer Noire et en mer Caspienne. Le mot perse, خاویار / khāviār, signifie littéralement « porteur d’œufs ». Symbole de la Russie et du luxe, cet aliment doit être servi dans les règles de l’art :

 

« Il doit être dégusté à 10°C, température à laquelle ses arômes ressortent le plus.
Posez le caviar (dans sa boîte) sur un lit de glace pilée.
Le caviar ne supporte pas le contact avec le métal : exit donc tout récipient en inox ou en argent ! En revanche, vous pouvez utiliser une cuillère ou un récipient en bois, en nacre, en porcelaine…

Le caviar se déguste en début de repas, lorsque le palais n’est pas altéré par un autre aliment. Vous pouvez ainsi profiter de sa saveur dans son intégralité !
Avant de le déguster, vous pouvez vous rincer le palais avec une gorgée de vodka ou de champagne. Son arôme en est ainsi exalté.
Nature, il se déguste avec des toasts, des blinis ou du pain blanc accompagnés (ou non) de beurre doux (le caviar est suffisamment salé) ou de crème aigre. » Magazine Elle

 

Illustrations :

(Photo PL)

 

Ah non, pardon ! ça, c’est des œufs de lump, un poisson de l’Atlantique Nord, succédané bien moins chic et beaucoup moins cher que le caviar.

 

Bar à caviar, cristal de luxe, Franck Benito

Revenons à nos moutons, ou plutôt à notre enveloppe :

*Ayant quitté mes parents, j’allai changer de vêtements et en vidant mes poches je trouvai tout à coup l’enveloppe que m’avait remise le maître d’hôtel des Swann avant de m’introduire au salon. J’étais seul maintenant. Je l’ouvris, à l’intérieur était une carte sur laquelle on m’indiquait la dame à qui je devais offrir le bras pour aller à table.

 

Ce soir-là, une dame s’est sentie bien seule à gagner la salle à manger sans tenir le bras d’un monsieur !

 

Il est un autre épisode, dans Le Temps retrouvé, sur le malaise que peut créer un ustensile inconnu sur une table :

*L’annonce d’une poésie que presque tout le monde connaissait avait fait plaisir. Mais quand on avait vu Rachel avant de commencer chercher partout des yeux d’un air égaré, lever les mains d’un air suppliant et pousser comme un gémissement à chaque mot, chacun se sentit gêné, presque choqué de cette exhibition de sentiments. Personne ne s’était dit que réciter des vers pouvait être quelque chose comme cela. Peu à peu on s’habitue, c’est-à-dire qu’on oublie la première sensation de malaise, on dégage ce qui est bien, on compare dans son esprit diverses manières de réciter, pour se dire ceci c’est mieux, ceci moins bien. La première fois de même, dans une cause simple, lorsqu’on voit un avocat s’avancer, lever en l’air un bras d’où retombe la toge, commencer d’un ton menaçant, on n’ose pas regarder les voisins. Car on se figure que c’est grotesque, mais après tout c’est peut-être magnifique et on attend d’être fixé. Tout le monde se regardait ne sachant trop quelle tête faire ; quelques jeunesses mal élevées étouffèrent un fou rire ; chacun jetait à la dérobée sur son voisin le regard furtif que dans les repas élégants, quand on a auprès de soi un instrument nouveau, fourchette à homard, râpe à sucre, etc., dont on ne connaît pas le but et le maniement, on attache sur un convive plus autorisé qui, espère-t-on, s’en servira avant vous et vous donnera ainsi la possibilité de l’imiter. Ainsi fait-on encore quand quelqu’un cite un vers qu’on ignore mais qu’on veut avoir l’air de connaître et à qui, comme en cédant le pas devant une porte on laisse à un plus instruit, comme une faveur, le plaisir de dire de qui il est. Tels en entendant l’actrice, chacun attendait la tête baissée et l’œil investigateur que d’autres prissent l’initiative de rire ou de critiquer, ou de pleurer ou d’applaudir.

 

Je n’ai pas eu trop de mal à dénicher des fourchettes à homard dans un tiroir de ma cuisine :

(Photo PL)

 

Comme je m’adresse à des lectrices et des lecteurs de qualité, j’ai cherché et trouvé plus chic :

Fourchette à homard, Christofle

 

Cette fourchette à homard étant de la maison Christofle, et dans l’incapacité de mettre la main sur une râpe à sucre, je me suis adressé à l’entreprise d’orfèvrerie et des arts de la table de la rue Royale à Paris. Sa responsable du patrimoine m’a rapidement répondu : « Effectivement les fourchettes à homard sont assez courantes depuis la fin du XIXe siècle, elles sont encore utilisées aujourd’hui notamment dans l’hôtellerie. En ce qui concerne les râpes à sucre malheureusement, il ne semble pas que Christofle en ait fabriqué je ne puis donc vous aider. »

 

Je lance un appel. Comme la râpe proustienne ne peut être de ces genres-ci…

Râpe à muscade (Photo PL)

Râpe à parmesan

Râpe à sucre (mais trop encombrante)

 

…. qui va pouvoir m’aider à en présenter une ? Merci d’avance.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

PS : Réponse après publication d’Aurellyen Aurellyen (merci à lui).

 

 

 

 

 

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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