Folles et fous

Folles et fous

 

Est-ce raisonnable de chercher les occurrences de « fou », « folle », « folie » et de leurs synonymes dans À la recherche du temps perdu ? Ce serait folie de ne pas le faire quand on s’affiche « fou » — serait-ce de Proust !

 

Soixante-trois fois « folie » et les quatre premières sont dans une seule et même phrase :

*une œuvre de musique pure ne contenant aucun des rapports logiques dont l’altération dans le langage dénonce la folie, la folie reconnue dans une sonate lui [Swann] paraissait quelque chose d’aussi mystérieux que la folie d’une chienne, la folie d’un cheval, qui pourtant s’observent en effet. I

(Les Folies-Bergère et les maisons de plaisance nommées folies ne sont pas comptées.)

 

En synonymes : démence (3 fois) ; maladie mentale — celle de Pépin l’Insensé (1 fois) ; aliénation mentale (3 fois, dont « ce bienfaisant accès d’aliénation mentale qu’est le sommeil »).

 

Cent trois fois « fou(s) » :

*soit qu’ils croient tout le monde un peu fou, comme un fou, baisers fous, ni plus ni moins des fous, ou bien alors il est fou, Il me semblait qu’elle m’eût considéré comme un fou, « vous êtes fou, vous voyez bien que ça me plaît », Pauvre fou de Tagliafico, amoureux fou (2), un homme sain d’esprit qui cause avec un fou ne s’est pas encore aperçu que c’est un fou, fou de douleur, je serais devenu fou, vous êtes fou de moi, une mauvaise femme dont il était fou, fou(s) rire(s) (11), des fous ou des espions, que ce fût celui d’un fou, C’est fou, prix fous, elle dépense un argent fou, je suis revenu de ces courses, fou, vous auriez un monde fou, je suis fou, rendre fou, rendait fou, besoin anxieux et fou, des yeux un peu fous, il serait fou de lui écrire, il poursuivait comme un fou son rêve extasié, jeune fou, je deviendrais fou, ces mots affreux et presque fou, dès qu’il ne fut plus fou il devint bête, par moments un peu fou, M. de Charlus était un peu fou, vous êtes fou, des gens qui vivent avec un fou, ces jeunes fous, les fous, c’est à vous rendre fou, des parents qui ont fait les fous, Vous êtes un peu fou, véritable fou, désir fou, ces fous peu atteints, fou de joie, la non-perception fait de moi un fou, fou comme était M. de Charlus, mouvement d’orgueil presque fou, croyant avoir affaire à un fou, fou de jalousie, fou de terreur, amoureux fou, me rendait fou, vous êtes fou, un fou seul pourrait, « Et qui les écoute est encor plus fou », il est fou, si on a dans son intimité un fou, Morel était fou, cocher fou furieux, un fou qui a composé un sublime poème, le médecin de fous, ils sont fous, Il est fou, il est complètement fou de ce garçon, un fou ou un criminel, colères de fou, [Charlus] plusieurs « fidèles » entièrement innocents et qui le crurent fou, vous êtes fou, il me croirait à peu près fou, vous êtes fou, il serait fou, nous sommes fous, tu es fou, j’étais assez fou pour désirer qu’elle ne fût pas vertueuse, vous ne le croiriez pas fou, Guy Saumoy, qui était complètement fou, qui a rendu fou mon père, ils sont assez fous, il était fou des Marocains, un garçon fou de femmes, il était fou de faire la séparation de l’Église, je suis fou de vous le dire, ces vieux fous, une maison de fous, Ce fou savait bien, malgré tout, qu’il était fou, assez fou pour le croire, l’erreur d’un fou, si bêtes ou si fous.

 

Sans conteste, le baron de Charlus est le personnage le plus considéré comme fou.

 

Soixante-et-une fois « folle(s) » :

*traitée de folle, courait comme une folle, herbes folles (3), mèches folles, je deviendrai folle, folle de joie, espèce de folle (2), folle de vous (2), un peu folle, folles espérances, distinctions plus folles encore, comme folles, parfaitement folle, je suis folle, ces folles, sommes folles, tu es folle, tu me rends folle, je deviendrai folle, elle était folle, Mme de La Fayette n’est pas folle, elles sont folles à lier, critique folle, vieille Anglaise un peu folle (2), gentille folle, rage folle, Jeanne la Folle, folles dépenses, folle dépense, vous êtes folle (2), es-tu pas folle, ça me rend folle, folle envie, folle dans son genre, « Les douleurs sont des folles », folle de musique, haines courtes et folles, petit folle, Albertine n’était pas folle, deux petites folles, heure folle, colère folle, pauvre folle, fils de la folle, folle d’une personne, elle n’est ni sourde ni folle, rapidité si folle, folles chimères, folle agitation, folle de lui, on me traitait de folle, une folle, la plus folle [aberration], nuit folle.

 

Onze fois l’adverbe « follement ».

 

Même à dose homéopathique, l’écrivain se régale de caser quelques synonymes piquants : « piqué, « toqué », « dingo », « détraqué », « marteau » :

*— Mme Amédée, c’est toujours tout l’extrême des autres, disait Françoise avec douceur, réservant pour le moment où elle serait seule avec les autres domestiques, de dire qu’elle croyait ma grand’mère un peu « piquée ». I

*[La nature] de M. de Charlus était un peu d’un détraqué mais foncièrement bonne et tendre ; I

*Cottard tout en me trouvant comme il le dit dans la suite, assez asthmatique et surtout « toqué », avait discerné que ce qui prédominait à ce moment-là en moi, c’était l’intoxication, et qu’en faisant couler mon foie et en lavant mes reins, il décongestionnerait mes bronches, me rendrait le souffle, le sommeil, les forces. II

*Françoise, empruntant cette expression au vocabulaire de sa fille, disait que j’étais dingo. III

*[Rachel sur son amant au Héros :] Ne vous occupez pas de ce qu’il dit, il est un peu piqué et surtout, ajouta-t-elle en se tournant vers moi, il dit cela parce qu’il croit que ça fait élégant, que ça fait grand seigneur d’avoir l’air jaloux. III

*[Saniette] — C’est un emploi de vieux répertoire, voir le Capitaine Fracasse, comme qui dirait le Tranche Montagne, le Pédant. — Ah ! le pédant, c’est vous. La Zerbine! Non, mais il est toqué », s’écria M. Verdurin. IV

*[Charlus :] « Il a une figure drôlette ce petit-là, il a un nez amusant », et complétant sa facétie, ou cédant à un désir, il rabattit son index horizontalement, hésita un instant, puis, ne pouvant plus se contenir, le poussa irrésistiblement droit au valet de pied et lui toucha le bout du nez en disant : « Pif ! » « Quelle drôle de boîte ! », se dit le valet de pied, qui demanda à ses camarades si le baron était farce ou marteau. « Ce sont des manières qu’il a comme ça, lui répondit le maître d’hôtel (qui le croyait un peu « piqué », un peu « dingo »), mais c’est un des amis de Madame que j’ai toujours le mieux estimé, c’est un bon cœur. » V

* Ces exclusions de M. de Charlus n’étaient pas toujours fondées sur des ressentiments de toqué ou des raffinements d’artiste, mais sur des habiletés d’acteur. V

*[À l’hôtel de Jupien :] Malades je t’en fiche, c’est des gens à prendre de la coco, ils ont l’air à moitié piqués, il faut les foutre dehors. VII

 

Complétez avec « aliéné » (5 fois) :

*[Un homme qui regarde le Héros à Balbec et qui se révélera être Charlus] la singularité de son expression me le faisait prendre tantôt pour un voleur, et tantôt pour un aliéné. II

*« Tenez, celui qui va venir me parler dans le préau, dont je suis obligé de subir le contact, croit qu’il est Jésus-Christ. Or cela seul suffit à me prouver avec quels aliénés on m’enferme, il ne peut pas être Jésus-Christ, puisque Jésus-Christ c’est moi ! » V

*[Mlle Vinteuil] Elle devait bien se rendre compte, me disais-je, au moment où elle profanait avec son amie la photographie de son père, que tout cela n’était que maladif, de la folie, et pas la vraie et joyeuse méchanceté qu’elle aurait voulue. Cette idée que c’était une simulation de méchanceté seulement gâtait son plaisir. Mais si cette idée a pu lui revenir plus tard, comme elle avait gâté son plaisir elle a dû diminuer sa souffrance. « Ce n’était pas moi, dut-elle se dire, j’étais aliénée. Moi, je veux encore prier pour mon père, ne pas désespérer de sa bonté. » V

Et j’imagine que, même s’il est aujourd’hui guéri et revenu à la raison, cet homme doit comprendre un peu mieux que les autres ce qu’il voulait dire au cours d’une période pourtant révolue de sa vie mentale, qui voulant expliquer à des visiteurs d’un hôpital d’aliénés qu’il n’était pas lui-même déraisonnable, malgré ce que prétendait le docteur, mettait en regard de sa saine mentalité les folles chimères de chacun des malades, concluant : « Ainsi celui-là qui a l’air pareil à tout le monde, vous ne le croiriez pas fou, eh bien ! il l’est, il croit qu’il est Jésus-Christ, et cela ne peut pas être, puisque Jésus-Christ c’est moi ! » VI

« En attendant, dis-je à Jupien, cette maison est tout autre chose, plus qu’une maison de fous, puisque la folie des aliénés qui y habitent est mise en scène, reconstituée, visible, c’est un vrai pandemonium. VII

 

Ajoutez « dément » (cinq fois) :

*[Cottard :] — Comment ça, M. Grévy ? vous connaissez M. Grévy ? dit-il à Swann de l’air stupide et incrédule d’un municipal à qui un inconnu demande à voir le Président de la République et qui, comprenant par ces mots « à qui il a affaire », comme disent les journaux, assure au pauvre dément qu’il va être reçu à *l’instant et le dirige sur l’infirmerie spéciale du dépôt. I

*un étranger eût cru entendre crier un dément. III

*sa démente et immémoriale agitation IV

*on agite des propos déments V

*trouver un plaisir dément aux profanations V

 

Si on a vu passer « l’infirmerie spéciale du dépôt », il n’est que deux occurrences d’« asile » dans le sens de maison de fous.

*comme ces fous peu atteints et depuis si longtemps pensionnaires d’un asile que le médecin leur en a confié la clef. IV

Cela ne dispense pas les gens sains d’avoir peur quand un fou qui a composé un sublime poème, leur ayant expliqué par les raisons les plus justes qu’il est enfermé par erreur, par la méchanceté de sa femme, les suppliant d’intervenir auprès du directeur de l’asile, gémissant sur les promiscuités qu’on lui impose, conclut ainsi : « Tenez, celui qui va venir me parler dans le préau, dont je suis obligé de subir le contact, croit qu’il est Jésus-Christ. Or cela seul suffit à me prouver avec quels aliénés on m’enferme, il ne peut pas être Jésus-Christ, puisque Jésus-Christ c’est moi ! » V

 

Mais il faut y ajouter une référence adjectivée à la Maison royale de Charenton qui accueille à partir de 1660 des malades mentaux. Avant la Révolution, 82 aliénés y sont internés (1 furieux, 4 épileptiques et 77 imbéciles). Le français courant retient deux expressions liées à des asiles de fous : « Bon pour Charenton », « Sorti de Sainte-Anne » (nom d’un hôpital psychiatrique parisien) : « charentonesque ».

*« Soit dit sans offenser ce preux de haute race [Charlus]­, me déclara Brichot dans la voiture qui nous ramenait, il est tout simplement prodigieux quand il commente son catéchisme satanique avec une verve un tantinet charentonesque et une obstination, j’allais dire une candeur, de blanc d’Espagne et d’émigré. V

 

Pour soigner tout ce petit monde, il faut des spécialistes qu’on appelle « aliénistes » parmi lesquels se trouve le professeur du Boulbon :

*Si alors mon grand-père avait besoin d’attirer l’attention des deux sœurs, il fallait qu’il eût recours à ces avertissements physiques dont usent les médecins aliénistes à l’égard de certains maniaques de la distraction : coups frappés à plusieurs reprises sur un verre avec la lame d’un couteau, coïncidant avec une brusque interpellation de la voix et du regard, moyens violents que ces psychiatres transportent souvent dans les rapports courants avec des gens bien portants, soit par habitude professionnelle, soit qu’ils croient tout le monde un peu fou. I

*[du Boulbon] surtout particulièrement remarquable comme aliéniste et pour ses études sur le cerveau, III

*Chez le prêtre comme chez l’aliéniste, il y a toujours quelque chose du juge d’instruction. III

*Un instant auparavant on était prêt à aller dénoncer l’erreur au médecin aliéniste. Sur ses derniers mots, et même si on pense à l’admirable poème auquel travaille chaque jour le même homme on s’éloigne, comme les fils de Mme de Surgis s’éloignaient de M. de Charlus, non qu’il leur eût fait aucun mal, mais à cause du luxe d’invitations dont le terme était de leur pincer le menton. Le poète est à plaindre, et qui n’est guidé par aucun Virgile, d’avoir à traverser les cercles d’un enfer de soufre et de poix, de se jeter dans le feu qui tombe du ciel pour en ramener quelques habitants de Sodome! Aucun charme dans son œuvre; la même sévérité dans sa vie qu’aux défroqués qui suivent la règle du célibat le plus chaste pour qu’on ne puisse pas attribuer à autre chose qu’à la perte d’une croyance d’avoir quitté la soutane. Encore n’en est-il pas toujours de même pour ces écrivains. Quel est le médecin de fous qui n’aura pas à force de les fréquenter eu sa crise de folie ? Heureux encore s’il peut affirmer que ce n’est pas une folie antérieure et latente qui l’avait voué à s’occuper d’eux. L’objet de ses études, pour un psychiatre, réagit souvent sur lui. Mais avant cela, cet objet, quelle obscure inclination, que fascinateur effroi le lui avait fait choisir ? V

 

Le temps de mettre mon entonnoir…

 

…et je signe :

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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  1. C’est zinzin, votre article, là…

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