Puceron perdu, Puceron retrouvé

Puceron perdu, Puceron retrouvé

 

Rares sont les chroniques qui commencent par « Je ». J’y veille !

 

Là —je veux dire ici et maintenant —, je parle vraiment de moi et de mes émotions. Vous avez le droit de vous en désintéresser et je ne vous en voudrai pas si vous cessez votre lecture — espérant vous retrouver demain.

 

Pendant 48 heures, j’ai souffert de la disparition de mon chat.

 

Puceron (c’est son nom, et j’ai déjà eu l’occasion de vous le présenter) partage ma vie depuis huit ans. J’étais en Afrique quand je l’ai trouvé, tout jeune et minuscule, sur une plage de Cotonou.

 

Je l’ai recueilli.

 

Depuis, il ne me quitte pas et j’en suis fou (il n’y a pas davantage de raison dans l’amour des bêtes que dans celui des humains). Et si je lui consacre cette chronique, c’est qu’il m’a toujours accompagné dans mes relations avec Marcel Proust, véritablement ouvert au Bénin. Depuis cette première lecture intégrale, il y en a eu tant ! D’ailleurs, c’est mon occupation principale — d’où ce blogue (précision pour les novices).

Des preuves ? Photos du début.

 

Photo d’hier après son retour.

 

Dimanche matin, ma petite boule noire qui jouait dans le jardin, à Illiers-Combray, où nous avons posé nos malles après l’épisode africain, s’est volatilisée. L’espoir de le voir réapparaître s’amenuisait d’heure en heure. Lundi s’est passé sans lui et c’est mardi matin qu’il est revenu, tout aussi mystérieusement qu’il était parti. J’ai repensé alors à l’Ode à Marcel Proust  de Paul Morand :

« Proust, à quels raouts allez-vous donc la nuit

pour en revenir avec des yeux si las et si lucides ?

Quelles frayeurs à nous interdites avez-vous connues

pour en revenir si indulgent et si bon ? »

 

Pour Puceron, auquel je tiens comme à la prunelle de mes yeux…

… la réponse est à jamais suspendue. Insondable mystère des chats (16 occurrences de l’animal dans À la recherche du temps perdu).

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

Les félidés de la Recherche

 

*Quelquefois elle avait déclaré si catégoriquement à Swann qu’il lui était impossible de le voir un certain soir, elle avait l’air de tenir tant à une sortie, que Swann attachait une véritable importance à ce que M. de Charlus fût libre de l’accompagner. Le lendemain, sans oser poser beaucoup de questions à M. de Charlus, il le contraignait, en ayant l’air de ne pas bien comprendre ses premières réponses, à lui en donner de nouvelles, après chacune desquelles il se sentait plus soulagé, car il apprenait bien vite qu’Odette avait occupé sa soirée aux plaisirs les plus innocents. « Mais comment, mon petit Mémé, je ne comprends pas bien…, ce n’est pas en sortant de chez elle que vous êtes allés au musée Grévin ? Vous étiez allés ailleurs d’abord. Non ? Oh ! que c’est drôle ! Vous ne savez pas comme vous m’amusez, mon petit Mémé. Mais quelle drôle d’idée elle a eue d’aller ensuite au Chat Noir, c’est bien une idée d’elle… Non ? c’est vous. C’est curieux. Après tout ce n’est pas une mauvaise idée, elle devait y connaître beaucoup de monde ? Non ? elle n’a parlé à personne ? C’est extraordinaire. Alors vous êtes restés là comme cela tous les deux tous seuls ? Je vois d’ici cette scène. Vous êtes gentil, mon petit Mémé, je vous aime bien. » Swann se sentait soulagé. I

*Parfois j’emmenais Françoise en pèlerinage devant la maison qu’habitaient les Swann. Je lui faisais répéter sans fin ce que, par l’institutrice, elle avait appris relativement à Mme Swann. « Il paraît qu’elle a bien confiance à des médailles. Jamais elle ne partira en voyage si elle a entendu la chouette, ou bien comme un tic-tac d’horloge dans le mur, ou si elle a vu un chat à minuit, ou si le bois d’un meuble, il a craqué. Ah ! c’est une personne très croyante ! I

 

*[Miss Sacripant, par Elstir] l’habillement de la femme l’entourait d’une manière qui avait un charme indépendant, fraternel, et si les œuvres de l’industrie pouvaient rivaliser de charme avec les merveilles de la nature, aussi délicates, aussi savoureuses au toucher du regard, aussi fraîchement peintes que la fourrure d’une chatte, les pétales d’un œillet, les plumes d’une colombe. II

*[Albertine] quelquefois seul était rose dans sa figure blanche, le bout de son nez, fin comme celui d’une petite chatte sournoise avec qui l’on aurait eu envie de jouer ; II

 

*Bien plus, comme on disait de deux étrangères très élégantes que les Guermantes recevaient, qu’on avait fait passer d’abord celle-ci puisqu’elle était l’aînée : « Mais est-elle même l’aînée ? » avait demandé Mme de Gallardon, non pas positivement comme si ce genre de personnes n’avaient pas d’âge, mais comme si, vraisemblablement dénuées d’état civil et religieux, de traditions certaines, elles fussent plus ou moins jeunes comme les petites chattes d’une même corbeille entre lesquelles un vétérinaire seul pourrait se reconnaître. III

*Mme de Guermantes m’offrait, domestiquée et soumise par l’amabilité, par le respect envers les valeurs spirituelles, l’énergie et le charme d’une cruelle petite fille de l’aristocratie des environs de Combray, qui, dès son enfance, montait à cheval, cassait les reins aux chats, arrachait l’œil aux lapins et, aussi bien qu’elle était restée une fleur de vertu, aurait pu, tant elle avait les mêmes élégances, pas mal d’années auparavant, être la plus brillante maîtresse du prince de Sagan. III

 

*Elle avait l’air si doux, si tristement docile et d’attendre de moi son bonheur, que j’avais peine à me contenir et à ne pas embrasser, presque avec le même genre de plaisir que j’aurais eu à embrasser ma mère, ce visage nouveau qui n’offrait plus la mine éveillée et rougissante d’une chatte mutine et perverse au petit nez rose et levé, mais semblait dans la plénitude de sa tristesse accablée, fondu, à larges coulées aplaties et retombantes, dans de la bonté. IV

*Puis cela ne suffit plus, il faudrait aux mots écrits confronter les regards, la voix. On prend rendez-vous, et — sans qu’elle ait changé peut-être — là où on croyait, sur la description faite ou le souvenir personnel, rencontrer la fée Viviane, on trouve le Chat botté. On lui donne rendez-vous pour le lendemain quand même, car c’est tout de même elle et ce qu’on désirait, c’est elle. IV

*Aussi, ce soir-là, me lança-t-elle un regard moitié souriant, moitié inquiet, en courbant son petit nez rose de chatte. IV

 

*Malgré tout et même en dehors de la question des convenances, je crois qu’Albertine eût été insupportable à maman, qui avait gardé de Combray, de ma tante Léonie, de toutes ses parentes, des habitudes d’ordre dont mon amie n’avait pas la première notion. Elle n’aurait pas fermé une porte et, en revanche, ne se serait pas plus gênée d’entrer quand une porte était ouverte que ne fait un chien ou un chat. V

*Toute la soirée elle avait pu, pelotonnée espièglement en boule sur mon lit, jouer avec moi comme une grosse chatte ; son petit nez rose, qu’elle diminuait encore au bout avec un regard coquet qui lui donnait la finesse de certaines personnes un peu grasses, avait pu lui donner une mine mutine et enflammée ; V,

*une vive trompette. Cette fois il ne s’agissait pas de mangeailles, les paroles du libretto étaient : « Tond les chiens, coupe les chats, les queues et les oreilles. » V

*la moquerie de Morel à l’égard de M. de Charlus, et de Léa à l’égard d’un officier qui l’entretenait et dont elle disait : « Il me supplie dans ses lettres d’être sage ! Tu parles ! mon petit chat blanc », ne révélait pas à M. de Charlus une réalité moins insoupçonnée de lui que n’étaient les rapports si particuliers de Morel avec Léa. V

*« Est-ce que la lumière un peu trop vive vous fait mal ? » demanda M. de Charlus [à Mme de Mortemart] avec un sérieux apparent dont l’ironie foncière ne fut pas comprise. « Non, pas du tout, je songeais à la difficulté, non à cause de moi, naturellement, mais des miens, que cela pourrait créer si Gilbert apprend que j’ai eu une soirée sans l’inviter, lui qui n’a jamais quatre chats sans… — Mais justement, on commencera par supprimer les quatre chats qui ne pourraient que miauler ; je crois que le bruit des conversations vous a empêchée de comprendre qu’il s’agissait non de faire des politesses grâce à une soirée, mais de procéder aux rites habituels à toute véritable célébration. » V

[Ces chats-là ne sont pas véritablement des bêtes. Sous ce nom sont désignés les premiers invités qui s’imposent au prince de Guermantes quand il reçoit. Charlus veut montrer qu’une réception n’est pas affaire de politesse mais de rites.]

*J’aurais eu une fille à marier que c’est parmi eux que j’aurais cherché mon gendre si j’avais voulu être assuré qu’elle ne fût pas malheureuse. Hélas ! tout est changé. Maintenant ils se recrutent aussi parmi les hommes qui sont les plus enragés pour les femmes. Je croyais avoir un certain flair, et quand je m’étais dit : sûrement non, n’avoir pas pu me tromper. Eh bien j’en donne ma langue aux chats. Un de mes amis, qui est bien connu pour cela, avait un cocher que ma belle-sœur Oriane lui avait procuré, un garçon de Combray qui avait fait un peu tous les métiers, mais surtout celui de retrousseur de jupons, et que j’aurais juré aussi hostile que possible à ces choses-là. Il faisait le malheur de sa maîtresse en la trompant avec deux femmes qu’il adorait, sans compter les autres, une actrice et une fille de brasserie. V

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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  1. Un beau dénouement : j’ignorais que votre Puceron venait d’Afrique…
    Un nouveau Grand Meaulnes ? Nous ne saurons jamais quelle fiancée il a rencontrée.

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