Proust 1919, l’affaire Goncourt (6)

Les premiers primés

 

Trois journalistes seulement ont « couvert » l’attribution du premier « prix des Goncourt ».

La chronique n’a pas retenu s’il y avait un rédacteur de l’agence Havas qui n’aurait eu que quelques marches à descendre, le lundi 21 décembre 1903. En effet, les académiciens se réunissent désormais au rez-de-chaussée de l’immeuble, attablés au restaurant Champeaux, place de la Bourse — 20 francs par tête.

Il est certain, en revanche qu’il y a un courriériste du Figaro qui, le lendemain, écrit cinquante lignes dans un « Instantané » de la 5e colonne de la « une » : « L’Académie Goncourt, qui, pour la première fois, décernait son prix annuel » a choisi « le moins parisien de nos hommes de lettres ».

 

Il s’appelle John-Antoine Nau et son livre, Force ennemie.

 

Né à San Francisco, il habite Saint-Tropez après une vie sur les mers. Son héros, Philippe Veuly, est un dément interné qui se dédouble et prête à son adversaire intime les traits d’un être fantastique, Kmôhoûn, un habitant de la planète Tkoukra.

Le scribe du Figaro, informé de l’attribution par la caissière de Champeaux, note que « les Dix viennent de tirer d’une obscurité où il se plaisait peut-être » un écrivain qui y retombera dès les jours suivants. Le lauréat aura entretemps reçu une lettre signée des académiciens présents (Rosny jeune a voté par écrit) qui lui demandent de se présenter chez Me Boissy, notaire, chargé de lui remettre une somme de 5 000 francs.

(Recalé : Charles-Louis Philippe, mais aussi en 1904 et en 1906, ce qui fait de lui le premier des « Hors Goncourt », selon le mot d’Hervé Bazin.)

 

Il faut attendre l’année suivante, avec le deuxième prix, décerné à La Maternelle, de Léon Frapié, portrait réaliste d’une école maternelle parisienne « dans une rue pauvre d’un quartier pauvre », pour que le Goncourt ait un certain retentissement.

(Avec mention du Goncourt)

 

Pour le président du jury, Joris-Karl Huysmans, il s’agit d’un « maître livre » qui le fait s’exclamer : « Ça pue le paupérisme de Paris et la crasse des gosses, c’est nerveux, pris sur le vif ! ».

 

En appétit de mets nouveaux, les Dix ont déménagé vers le Café de Paris, avenue de l’Opéra. Ils y banquetteront une décennie.

 

En 1905, le prix est décerné à Charles Bargone, enseigne de vaisseau, dit Claude Farrère, pour Les Civilisés.

 

Réquisitoire anticolonialiste habillé en épopée exotique, l’histoire tourne autour de trois personnages, Raymond Mévil, médecin, Cap’taine Torral, ingénieur, et Jacques-Gaston de Civadière, comte de Fierce, officier de marine, sacrifiant à toutes les débauches à Saigon. Pour Farrère, ceux qui méritent le titre de son livre sont les Asiatiques, « nous les barbares ».

Fort de son prix, le livre connaît un succès réel.

 

Prochain épisode samedi, Les premiers primés, suite.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 


CATEGORIES : Feuilleton/ AUTHOR : patricelouis

2 comments to “Proust 1919, l’affaire Goncourt (6)”

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  1. Votre chronique sur l’affaire Goncourt cher Patrice, est toujours très intéressante à lire et tellement bien documentée. C’est un plaisir!

  2. En couverture du livre de Frapié, le beau dessin (ce n’en est qu’un extrait cependant) d’enfants munis de paniers et entrant à la maternelle est de Steinlen. C’est-à-dire l’auteur de la célébrissime affiche du Chat Noir…

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