Proust 1919, l’affaire Goncourt (5)

Naissance d’une récompense

 

Le prix Goncourt naît d’un agacement et d’un testament.

Le XIXe siècle va se coucher sur une Académie française vilipendée : trop conservatrice, guindée à l’extrême, décidément vieux jeu. N’a-t-elle pas refusé vingt-quatre fois d’accueillir Émile Zola sous la coupole ? Les Immortels ont aussi laissé dehors Balzac, Flaubert, Maupassant, Baudelaire. Ah, elle mérite fort son surnom de « vieille dame du quai Conti » !

 

Edmond de Goncourt, né en 1822, est décidé à lui opposer un cénacle littéraire bien de son temps. Lui et son frère Jules, de huit ans son cadet, décédé en 1870, ont touché une rente de 5 000 francs par an depuis la mort de leur mère en 1848. Ils ont pu donc vivre de leur plume, privilège rare chez les écrivains d’alors.

 

Le 16 novembre 1884, le survivant du Journal signe un testament olographe d’où va sortir cette Académie Goncourt financée par la vente de ses biens. Sa mission : dénicher les génies littéraires de demain.

Le document est ouvert, après son décès à Champrosay, chez Alphonse Daudet, en 1896, par son notaire, Me Duplan :

« Moi, Edmond Huot de Goncourt, sain d’esprit, réfléchissant à l’ébranlement de ma santé depuis la mort de mon frère, songeant à la servitude de la mort, à l’incertitude de son heure et de peur d’être prévenu par elle, ainsi que l’a dit mon maître le Duc de Saint-Simon, j’écris et je signe de ma main ce présent testament.

Considérant que je laisse les parents qui me sont affectionnés et chers dans un état de fortune tel qu’ils n’ont pas besoin de mon bien après ma mort, je dispose de ce que je possède ainsi qu’il suit : Je nomme pour exécuteur testamentaire mon ami Alphonse Daudet, à la charge pour lui de constituer dans l’année de mon décès, à perpétuité, une société littéraire dont la fondation a été, tout le temps de notre vie d’hommes de lettres, la pensée de mon frère et la mienne, et qui a pour objet la création d’un prix de 5 000 francs destiné à un ouvrage d’imagination en prose paru dans l’année, d’une rente annuelle de 6 000 francs au profit de chacun des membres de la société. »

 

Il cite huit noms qui devront constituer la société : Alphonse Daudet, Huysmans, Octave Mirbeau, Rosny (l’aîné), Rosny (le jeune), Paul Margueritte et Gustave Geffroy. Les deux derniers sont laissés en pointillés.

 

Pour être membre de la société, « il sera nécessaire d’être homme de lettres, rien qu’homme de lettres, on n’y recevra ni grands seigneurs, ni hommes politiques. »

Surtout, pas de concurrence : « Toute élection à l’Académie française d’un des membres entraînera de droit la démission de ce membre et la renonciation à la rente » !

Pus loin : « Les membre de la Société feront une chose aimable à ma mémoire s’ils veulent bien l’appeler “le prix des Goncourt“ ».

Et de préciser son état d’esprit : « Mon vœu suprême, vœu que je prie les jeunes académiciens futurs d’avoir présent à la mémoire, c’est que ce prix soit donné à la jeunesse, à l’originalité du talent, aux tentatives nouvelles et hardies de la pensée et de la forme. » — La phrase sera fort débattue en 1919…

 

La famille Huot de Goncourt tente bien d’empêcher sa dépossession mais elle perdra la bataille juridique.

 

L’exécution des volontés d’Edmond est confiée à Alphonse Daudet et Léon Hennique.

Trente ans après la mort de Jules et quatre après celle d’Edmond, la nouvelle société littéraire se réunit le 7 avril 1900 à Passy, au domicile d’Hennique.

Sont présents autour de l’hôte, Joris-Karl Huysmans, Octave Mirbeau, Rosny aîné et Rosny jeune, Paul Margueritte, Gustave Geffroy. À ces sept se joignent Léon Daudet — qui se « substitue » à son père mort en 1897, comme l’a stipulé un codicille d’Edmond —, Élémir Bourges et Lucien Descaves. Les Dix (appellation due à Jules Vallès hostile au cénacle) sont au complet.

 

Les statuts de l’Académie sont établis en 1902 et un décret du président de la République la reconnaît d’utilité publique l’année suivante. Quand une place se libère, les académiciens recrutent par cooptation. Unique condition, être un écrivain de langue française. Seule une opposition catégorique écarte une proposition.

 

Histoire d’innover, les Dix se réuniront, non sous une coupole, mais autour d’une table gourmande, d’une bonne chère pas triste.

Leur premier dîner mensuel se tient le 26 février 1904 dans un salon pour noces au Grand-Hôtel, boulevard des Capucines, aux cuisines dirigées par Escoffier.

 

Bon appétit, messieurs.

 

Prochain épisode mercredi, Les premiers primés.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 


CATEGORIES : Feuilleton/ AUTHOR : patricelouis

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