Proust 1919, l’affaire Goncourt (3)

Une France bouleversée, suite

 

La France se remet, entre pénuries et restrictions, dans un décor entre ruines et destructions. La paix s’est levée, il faut tenter de survivre, revivre, vivre tout simplement.

Tout est encore aux couleurs des poilus, à commencer par la Chambre qui vient d’être élue en cette fin 1919 : conservatrice et patriotique, elle est dite « bleu horizon », de l’uniforme des anciens combattants qui occupent nombreux ses bancs. La France étant incomparable, incorrigible et élégante contre vents et marées, la tenue appelée à faire oublier le rouge garance avait été commandée au grand couturier Paul Poiret !

 

Au milieu de ce bleu gris pâle, quelle couleur d’encre les écrivains doivent-ils, peuvent-ils, utiliser ? Les plumes de ceux qui ont combattu ont été trempées dans le sang. Elles ont été dégainées comme on manie la baïonnette.

La littérature a-t-elle droit à du sang neuf ? Se souvenir ou renaître, tel est la question. Les clairons rangés, le cœur de l’affaire Goncourt est là. Tout le reste est littérature.

Avec le Goncourt, c’est tout ou rien, l’envol pour la légende ou le surplace décevant. L’enjeu est considérable. Il va falloir jouer serré dans une bataille en deux temps, sourde avant le 11 décembre, tonitruante après. Dans cet après Grande guerre encore haletant, une stratégie se met en place.

 

Le ban et l’arrière-ban des partisans de Proust se lèvent, mais comme ils ne sont pas fort nombreux, ça ne se voit guère. Les grands mouvements se cachent toujours sous l’écume des choses.

 

En face, pas besoin de vastes campagnes, c’est l’air du temps qui est à la manœuvre.

 

Les ouvrages des proustologues patentés qui traitent de cet épisode prennent pour acquis qu’À l’ombre des jeunes filles en fleurs (ne pas omettre le s du pluriel qui fait bouquet) ne gagnera pas — nul besoin d’éléments factuels, de démonstration.

 

Sur le papier — ce qui est bien le moins pour un concours littéraire — l’ouvrage de Marcel Proust ne part pas favori. Placé, peut-être, gagnant, certainement pas. Dans la course au Goncourt 1919, c’est la grosse cote. Sa casaque aux couleurs passées accumule les taches.

La liste en est établie : il n’a pas écrit le meilleur livre (qui ne respecte pas les canons classiques) ; la guerre (qu’il n’a pas faite) en est absente ; la réaction le cornaque ; c’est un oisif mondain ; son portefeuille n’a pas besoin de la récompense ; il est trop vieux !

N’en jetez plus, la cour est pleine.

 

Des clichés, des a priori, des procès d’intention ? Il n’empêche : l’homme, bourgeois fasciné par la noblesse, est affreusement futile et sa somme, horriblement ardue. Marcel Proust décrit la classe des riches, des rentiers et de leurs domestiques, l’aristocratie décadente, une époque morte ou moribonde, le tout dans une langue précieuse, un style amphigourique et une légèreté coupable.

Il ne peut que déplaire : son écriture est trop originale sur des thèmes trop classiques. Les révolutionnaires de l’art le trouvent conservateur et les traditionnalistes des lettres calent devant sa nouveauté.

Juif et homosexuel, snob et dandy, malade et plaintif, maniéré et mondain, excentrique et frivole, le lauréat ne séduit qu’une secte aussi fidèle que minuscule. Dans le monde intellectuel, Proust est désormais reconnu, mais partout ailleurs, il est inconnu. Ce qui se joue a pour théâtre quelques rues parisiennes de la Rive gauche et pour acteurs quelques « gendelettres ».

 

Les autres auteurs sont enseignants, journalistes, fonctionnaires, diplômés ou autodidactes. Proust n’est rien de tout ça : lycéen à Condorcet, étudiant un temps, il n’a aucun métier à mettre en avant, aucune activité autre que de noircir du papier avant son âge mûr. On ne sait comment saisir cet oiseau de nuit, alité le jour, qui dit risquer mille fois la mort derrière ses volets clos, qui ne sort officiellement que dans des salons ou des palaces et dont l’orientation sexuelle suscite des murmures entendus aussitôt étouffés. Il faut un hardi Paul Morand pour oser écrire dans une Ode à Marcel Proust :

« Proust, à quels raouts allez-vous donc la nuit

pour en revenir avec des yeux si las et si lucides ?

Quelles frayeurs à nous interdites avez-vous connues

pour en revenir si indulgent et si bon ? »

 

Ah, si l’on savait ses bas-fonds ! Pierrot lunatique ou clown blanc, c’est un personnage de roman que le tout-Paris croise.

 

Au final, la victoire de Proust est assez facile. Bien joué l’artiste ! Peu auraient vu Marcel Proust franchir la ligne en tête, même si c’est d’une courte tête.

Dans leur grande masse, les Français sont restés en dehors, spectateurs peu mobilisés : le romancier ne vend ni plus ni moins après le Goncourt qu’avant.

 

Ce qu’il a remporté, est-ce la plus prestigieuse des récompenses littéraires ? Elle le devient grâce à ce lauréat. Si l’on était caustique, on avancerait la qualité exceptionnelle de la pépite proustienne pour redorer le blason des Académiciens. Jusque-là, ils ne s’étaient pas signalés comme des trouveurs d’or. Le filon qu’ils exploitaient depuis seize ans fournissait plus de plomb que de métal précieux.

 

Si l’on ne se souvient de presque aucun des lauréats Goncourt, pour Proust, c’est l’inverse : il est plus grand que sa récompense.

 

Reste qu’en termes d’image et d’imaginaire, le prix se révèle un atout maître. Il change la donne et annonce une reconnaissance planétaire toujours vivace.

 

Prochain épisode jeudi, Ce 10 décembre…

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 


CATEGORIES : Feuilleton/ AUTHOR : patricelouis

Has one comment to “Proust 1919, l’affaire Goncourt (3)”

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  1. Ce 10 décembre .. 100 ans après, date pour date ! Mais quelle heureuse coïncidence … sauf à penser que, proustiavéliquement, vous ayez organisé votre calendrier des publications aux fins que le hasard …

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