Proust 1919, l’affaire Goncourt (2)

Une France bouleversée

 

 

Quelle affaire !

Certes, elle n’a pas mis la République française en danger. Un an après l’armistice, le pays a d’autres chats à fouetter que ces félins cultivés occupés à échanger des coups de griffes.

La République des Lettres, elle, a bien été secouée.

Le prix Goncourt attribué à Marcel Proust marque un tournant, tout comme son lauréat chamboule le roman. Encore jeune récompense, il prend conscience de sa puissance, de son influence tandis qu’il y a belle lurette que l’auteur à l’existence si originale et troublante a la pleine conscience de son génie.

 

L’affaire a, dans son domaine, opposé deux camps, tout comme, à la fin du siècle précédent se sont affrontés dreyfusards et antidreyfusards, avec des traces demeurées en 1919. Seulement, les adversaires luttent à front renversé : la jeunesse entend perpétuer le passé et les vieux croûtons font émerger une littérature si nouvelle que Virginia Woolf s’interrogera : « Après lui, que reste-t-il à écrire ?… »

 

Marcel Proust est alors en pleine métamorphose à l’image de son monde : les Lettres ont pris dès avant la guerre un élan nouveau avec l’arrivée de la Nouvelle Revue française, au monogramme nrf, puis de la Librairie Gallimard dont le catalogue pétille, d’André Gide à Paul Claudel, tandis que piaffent d’y être admis Jean Cocteau ou François Mauriac et qu’Anatole France et Paul Bourget prennent un sacré coup de vieux. Pendant la guerre, Marcel Proust, lui, a sauté le gué qui sépare Grasset de la NRF.

Après l’accord, Gaston Gallimard fait ramasser, chez son concurrent, les deux cents exemplaires du stock restant de Swann : « Si je me souviens bien, c’était à l’automne 17, et je vois encore arriver la charrette à bras qui les transportait. À présent, me suis-je dit en moi-même, Proust est chez nous. » (Cité par Massin, Du côté de chez Gaston, Typographies expressives)

 

L’après guerre entérine la mutation.

Jusqu’à Du côté de chez Swann, paru en 1913, Marcel Proust est considéré pour ce qu’il est, chroniqueur mondain, familier du Figaro, fasciné par ces dames des salons, auteur charmant mais guère plus.

Le commencement de la future Recherche lui donne un statut d’écrivain à part entière. Il a ses adeptes, ses admirateurs, mais ça ne totalise qu’un petit public choisi. En un mot, il lui reste à faire ses preuves. Il lui faut trouver un élan pour réellement décoller, un événement pour amorcer une ascension.

 

La société aux marges de laquelle il vit — entre claustration et sorties chics — est elle-même traumatisée. Elle sort d’une catastrophe sans précédent, et dont elle devine qu’elle ne se relèvera pas d’un coup ni de sitôt.

 

La guerre… un million et demi de morts, des veuves et des orphelins par centaines de mille, des rescapés — gueule cassée ou pas — déboussolés et malheureux de ne pouvoir faire partager et comprendre ce qu’ils ont vu, ce qu’ils ont subi, ce qu’ils ont fait.

Des pères retrouvent des enfants qu’ils n’ont pas connus, quand ils ne sont pas les leurs. Des femmes ne quitteront plus le noir de leur deuil. Des filles ne se marieront pas faute de garçons de leur âge ou en épouseront de bien plus vieux, ce qui n’est pas plus désirable — ah, les annonces matrimoniales du Chasseur français ou des survivants esseulés se disent prêts en une étrange mansuétude à « passer faute », à endosser l’« imprudence » !

 

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Statistique municipale de la Capitale : Le service de la statistique a enregistré pendant la 49e semaine 770 décès, au lieu de 808 pendant la semaine précédente, et au lieu de 915, moyenne ordinaire de la saison.

La fièvre typhoïde a causé 4 décès, la rougeole 3, la scarlatine 3, la coqueluche 1, la diphtérie 3, la diarrhée infantile 9.

Il y a eu 25 morts violentes et 6 suicides.

On a célébré à Paris 1 161 mariages. On a enregistré la naissance de 1 016 enfants vivants (503 garçons et 513 filles), dont 771 légitimes et 245 illégitimes. Parmi ces derniers, 24 ont été reconnus séance tenante. » (Le Temps, 11 décembre 1919)

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Prochain épisode lundi, Une France bouleversée, suite

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 


CATEGORIES : Feuilleton/ AUTHOR : patricelouis

Has one comment to “Proust 1919, l’affaire Goncourt (2)”

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  1. Voici ma curiosité bien éveillée, surtout que je ne vois pas à quoi fait allusion cette phrase  » la jeunesse entend perpétuer le passé et les vieux croûtons font émerger une littérature si nouvelle », ni d’ailleurs tout le passage. Je pense que vous allez, de main de maître, nous éclaircir tout ça !

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