Proust 1919, l’affaire Goncourt (11)

Marcel et la mort

 

Autre signe de la capacité de Proust à affronter la mort, son duel de 1897. Il se bat au pistolet contre un adversaire aguerri — et l’on ne fera que signaler discrètement qu’avec une telle arme, il n’est pas contraire à l’honneur de manquer son vis-à-vis, sauf si les griefs sont exceptionnellement sérieux.

 

Est-ce le cas ? Tout commence le 3 février. Ce jour-là, Le Journal publie un article vipérin de Jean Lorrain. Critique et écrivain décadent, il est éthéromane et homosexuel. Sa plume vénéneuse lui a déjà valu plusieurs duels. Sous le pseudonyme de Restif de la Bretonne, il écrit une chronique hebdomadaire intitulée Pall Mall Gazette. Cette fois, il a Marcel Proust dans son collimateur. Il entend démolir son premier ouvrage, un recueil de poèmes en prose, Les plaisirs et les jours :

« … l’amateurisme des gens du monde. Un livre commis par l’un d’eux, livre autour duquel grand bruit fut mené l’autre printemps, me tombe entre les mains. Préfacé par M. Anatole France, qui ne put refuser l’appui de sa belle prose et de sa signature à une chère madame (il y avait tant dîné), ce délicat volume ne serait pas un exemple-type du genre, s’il n’était illustré par Mme Madeleine Lemaire.

Les Plaisirs et les Jours, de M. Marcel Proust : de graves mélancolies, d’élégiaques veuleries, d’inanes flirts en style précieux et prétentieux, avec, entre les marges ou en tête des chapitres, des fleurs de Mme Lemaire en symboles jetés, et l’un de ces chapitres s’appelle : La mort de Baldassare de Silvande, le vicomte de Silvande. Illustration : des feuilles de roses (je n’invente pas). L’ingéniosité de Mme Lemaire ne s’est jamais adaptée aussi étroitement à un talent d’auteur ; M. Paul Hervieu, et son Flirt, n’avaient certainement pas inspiré aussi spirituellement la charmante peintresse. C’est ainsi qu’une histoire de M. Proust, intitulée : Amis : Octavian et Fabrice, a pour commentaires deux chattes jouant de la guitare, et une autre, dite Rêverie couleur de temps, s’illustre de trois plumes de paon.

Oui, madame, trois plumes de paon ; après cela, n’est-ce pas, on peut tirer l’échelle.

On trouve aussi dans Ces Plaisirs et ces Jours un chapitre intitulé : Mélancolique villégiature de Mme de Bresve, de Bresve, grève, rêve, oh ! la douceur fugitive de ce de Bresve, et trois héroïnes qui s’y ornent des noms charmants d’Heldemonde, Aldegise et Hercole, et ce sont trois Parisiennes du pur, du noble faubourg.

Le fouet, monsieur.

Marcel Proust n’en a pas moins eu sa préface de M. Anatole France, qui n’eût pas préfacé ni M. Marcel Schwob, ni M. Pierre Louÿs, ni M. Maurice Barrès ; mais ainsi va le train du monde et soyez sûrs que, pour son prochain volume, M. Marcel Proust obtiendra sa préface de M. Alphonse Daudet, de l’intransigeant M. Alphonse Daudet, lui-même, qui ne pourra la refuser, ni à Mme Lemaire ni à son fils Lucien. »

 

Ainsi, Lorrain insinue qu’Alphonse Daudet préfacerait le prochain livre de Proust, parce qu’il ne peut rien refuser à son fils Lucien. Il dévoile ainsi entre les lignes qu’une relation intime existe entre Proust et le cadet beau et délicat du grand écrivain. Pourquoi cette pique ? Sans doute une querelle d’homosexuel : le critique est jaloux de la protection offerte à Proust par Robert de Montesquiou, un autre dandy qui n’a que mépris à son endroit.

 

Une photo immortalise la tendresse des liens entre Marcel et Lucien.

Marcel assis, Robert de Flers à gauche, Lucien Daudet, automne 1896, photo Otto

 

Piqué au vif, le téméraire Marcel s’estime offensé et provoque le polémiste en duel. Il lui adresse ses témoins, le peintre Jean Béraud et le maître d’armes Gustave de Borda. Octave Uzanne et Paul Adam représentent les intérêts de l’offenseur. Une discussion s’engage sur les chances de conciliation et n’aboutit pas. Une rencontre est donc jugée nécessaire.

L’arme choisie est le pistolet de tir, aucun des duellistes ne sachant manier l’épée — d’évidence, Marcel n’a pas bien assimilé ses entrainement militaires. 15 h paraît une heure raisonnable pour la rencontre, plutôt qu’à la traditionnelle aube, heure à laquelle Proust se couche habituellement.

Le 6 février 1897, Marcel Proust se rend donc à la Tour de Villebon dans le bois de Meudon pour venger son honneur. La peur au ventre, selon l’un ; d’un calme qui amuse tout le monde, selon l’autre. Il y retrouve Jean Lorrain en présence des quatre témoins.

La distance sera de vingt-cinq pas et le duel aura lieu au commandement. D’un regard, Proust et Lorrain s’accordent pour tirer leur balle dans le sol. Proust tire le premier et sa balle arrive près des pieds de son adversaire. Lorrain rate aussi son coup. D’un commun accord, les témoins décident que cette rencontre met fin au différend.

Les deux adversaires s’écartent, soulagés. Proust aurait désiré serrer la main de son adversaire mais ses amis l’en dissuadent.

 

Toute sa vie, l’écrivain fut fier de ce fait d’armes.

 

Il ne se métamorphose pas pour autant en écrivain combattant ! Ses tranchées à lui suivent les couloirs du Ritz…

 

Prochain épisode dimanche, Place aux critiques.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 


CATEGORIES : Feuilleton/ AUTHOR : patricelouis

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