Proust 1919, l’affaire Goncourt (10)

Marcel et la guerre

 

Prêtant le flanc à nombre de caricatures, Marcel Proust ne peut être accusé de manquer de courage.

 

Aurait-il fait un Poilu présentable ? La question est aussi cocasse que la réponse improbable.

 

Proust en uniforme ? Ce n’est pas absurde puisque ça a été le cas. Il a été conscrit, certes dans une vie de caserne aménagée. À 18 ans, il signe un engagement conditionnel dans l’armée. Il profite alors d’une disposition de la loi militaire qui offre aux jeunes gens titulaires du baccalauréat et pouvant payer 1 500 francs pour les frais d’entretien, de ne faire qu’un an de service au lieu de cinq.

 

Le 15 novembre 1889 Marcel est appelé sous les drapeaux au 76e régiment d’infanterie stationné à la caserne Coligny d’Orléans.

 

Comme volontaire, il est traité tel un élève officier. Il est de fait pistonné par les relations politiques de son père qui s’étendent jusqu’au colonel Arvers qui dirige le 76e.

 

Le jeune homme pratique la gymnastique, l’équitation, la natation, l’escrime. Curieusement, la vie militaire ne lui déplaît pas : il se souviendra de cette période comme d’ « une suite de petits tableaux pleins de vérité heureuse et de charme ». Il y a bien, au tir, le recul du fusil qui lui endolorit l’épaule. Le pioupiou ne fait certes pas des étincelles, mais il n’est pas chagrin.

Seul inconvénient — pas pour lui —, au dortoir, ses crises d’asthme empêchent les soldats de dormir. Son capitaine l’invite alors à se loger en ville. Le frêle fantassin s’installe à deux pas, à la Pension Renvoyzé 92, rue du Faubourg-Bannier, où il loue une chambre meublée.

(Photo PL)

 

À l’armée, il obtient le droit de recevoir des visites et dîne chez le préfet du Loiret — ce soir-là, il fait la connaissance d’un autre convive, Robert de Billy, lui aussi incorporé volontaire à Orléans, mais au 30e régiment d’artillerie. Mieux, il profite de ses permissions pour aller faire des ronds de jambe à Paris.

Le 2e classe Proust n’en reçoit pas moins un « certificat d’instruction militaire » et la note « assez bien » aux examens de fin d’année, mais la 63e place sur 64 au peloton d’instruction.

Renvoyé « dans la disponibilité » au bout de ses douze mois, le fantassin a 22 ans quand il est nommé « officier adjoint de 2e classe de réserve (administration) des hôpitaux militaires affecté au service de santé du Commandement militaire de Paris ». D’ailleurs, l’année suivante, Marcel Proust accomplit une période d’exercices du 28 mai au 24 juin 1894, à l’Hôpital militaire St-Martin, dans le Xe arrondissement.

Passé dans l’armée territoriale le 11 novembre (!) 1902, rien ne lui fait renouer avec l’institution militaire jusqu’au 30 août 1911, quand une décision présidentielle le raye des cadres.

Lorsque la guerre éclate, Marcel Proust, éternel malade, ne risque guère d’être mobilisé. Reste qu’il aurait dû se soumettre à un nouvel examen médical et que, pendant un an, il attend sa convocation. Le souffreteux a certes mis ses médecins à contribution pour qu’il soit à l’abri, mais il s’est aussi montré résigné. Pleutre non, angoissé, oui.

Finalement, il est « réformé n° 2 par la 6e Commission de réforme de la Seine », le 9 septembre 1915, « pour “emphysème et asthme“ (sur pièces) ».

 

George D. Painter dans sa biographie, assure qu’« il y eut des moments où Proust s’imagina qu’il aimerait être lui aussi déclaré bon pour le service armé ; mais d’ordinaire, il se rendait compte que ce serait un désastre, non seulement pour lui, mais aussi pout son pays : « Sans parler de l’incapacité résultant de ma santé, je me demande quel trouble je n’apporterais pas dans les services » ! Patriote dans l’âme, Marcel est un écrivain de l’arrière à cause de sa mauvaise santé, pas un planqué.

Quand Paris est sous les raids aériens, il ne montre aucune peur, sortant comme le fait son héros dans Le Temps retrouvé.

 

Prochain épisode jeudi, Marcel et la mort.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 


CATEGORIES : Feuilleton/ AUTHOR : patricelouis

3 comments to “Proust 1919, l’affaire Goncourt (10)”

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  1. A-t-il appris l’équitation à l’armée ? Perso, j’ai toujours trouvé invraisemblable, et mis là uniquement pour renforcer le contraste de la scène, le moment où le narrateur se rend chez les Verdurin à cheval et où un aéroplane le surplombe, ce qui fait cabrer l’animal si je me souviens bien. Marcel à cheval, franchement,je n’arrive pas à me le représenter… Mais donc, visiblement, il y a eu réellement de tels exercices, donc ce n’est plus si invraisemblable, pas vrai ?

  2. Pour avoir l’omoplate meurtrie par le recul du fusil il faudrait “acrobatiquement“ tenir le fusil dans dos!
    Je pense, d’après mes souvenirs d’anatomie et de service militaire, que c’est plutôt la clavicule qui encaisse…

    • Vous avez sans doute raison — d’ailleurs j’ai corrigé en mettant « épaule ». Seulement voilà, l’épisode traité dans Le Temps retrouvé ressemble à un souvenir personnel et Proust parle bien d »omoplate ».
      *[Charlus au Héros :] « Voyez-vous, me dit-il, le superbe gaillard qu’est le soldat boche est un être fort, sain, ne pensant qu’à la grandeur de son pays. Deutschland uber alles, ce qui n’est pas si bête, tandis que nous – tandis qu’ils se préparaient virilement – nous nous sommes abîmés dans le dilettantisme. » Ce mot signifiait probablement pour M. de Charlus quelque chose d’analogue à la littérature, car aussitôt, se rappelant sans doute que j’aimais les lettres et avais eu un moment l’intention de m’y adonner, il me tapa sur l’épaule (profitant du geste pour s’y appuyer jusqu’à me faire aussi mal qu’autrefois quand je faisais mon service militaire le recul contre l’omoplate du « 76 »), il me dit comme pour adoucir le reproche : « Oui, nous nous sommes abîmés dans le dilettantisme, nous tous, vous aussi, rappelez-vous, vous pouvez faire comme moi votre mea culpa, nous avons été trop dilettantes. » VII

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