Plus athée qu’agnostique

Plus athée qu’agnostique

 

Il est des débats qui ressuscitent régulièrement… Ainsi, récemment, sur la page Facebook de Fans de Marcel Proust, Jean de Kerjouet a tranché : Proust était bel et bien athée et non pas agnostique. Et de citer une lettre du 3 août 1914 où l’auteur de la Recherche écrit : « moi qui ne suis pas croyant ». Le point de vue a été aussitôt contesté par telle ou tel.

 

Comment les départager ? Tentons le décorticage de l’œuvre : athée bat agnostique par 7 occurrences à 0.

À peine écrite, il me faut corriger cette victoire sans appel de celui qui nie l’existence de Dieu sur celui qui se dit ignorant sur la question. Une première occurrence permet en effetde trouver « agnosticisme », mais l’auteur n’y revient plus.

Ce comptage est bien primaire et je me garderai bien de choisir — d’autant que je m’en fiche comme de ma première leçon de catéchisme. Oui, je sais, je ne l’emporterai pas en paradis (28 occurrences contre 15 d’enfer).

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

Les extraits

*[Albertine] J’avais appris qu’il n’était pas possible de la toucher, de l’embrasser, qu’on pouvait seulement causer avec elle, que pour moi elle n’était pas plus une femme que des raisins de jade, décoration incomestible des tables d’autrefois, ne sont des raisins. Et voici que dans un troisième plan elle m’apparaissait, réelle comme dans la seconde connaissance que j’avais eue d’elle, mais facile comme dans la première; facile, et d’autant plus délicieusement que j’avais cru si longtemps qu’elle ne l’était pas. Mon surplus de science sur la vie (sur la vie moins unie, moins simple que je ne l’avais cru d’abord) aboutissait provisoirement à l’agnosticisme. Que peut-on affirmer, puisque ce qu’on avait cru probable d’abord s’est montré faux ensuite, et se trouve en troisième lieu être vrai ? Et hélas, je n’étais pas au bout de mes découvertes avec Albertine. III

*Un artiste n’a pas besoin d’exprimer directement sa pensée dans son ouvrage pour que celui-ci en reflète la qualité ; on a même pu dire que la louange la plus haute de Dieu est dans la négation de l’athée qui trouve la création assez parfaite pour se passer d’un créateur. III

*une société ne serait-elle pas secrètement hiérarchisée au fur et à mesure qu’elle serait en fait plus démocratique ? C’est fort possible. Le pouvoir politique des papes a beaucoup grandi depuis qu’ils n’ont plus ni États, ni armée ; les cathédrales exerçaient un prestige bien moins grand sur un dévot du XVIIe siècle que sur un athée du XXe, et si la princesse de Parme avait été souveraine d’un État, sans doute eussé-je eu l’idée d’en parler à peu près autant que d’un président de la République, c’est-à-dire pas du tout. III

*Le chagrin pénètre en nous et nous force par la curiosité douloureuse à pénétrer. D’où des vérités que nous ne nous sentons pas le droit de cacher, si bien qu’un athée moribond qui les a découvertes, assuré du néant, insoucieux de la gloire, use pourtant ses dernières heures à tâcher de les faire connaître. V

* M. de Charlus lui-même ne l’eût pas compris, lui qui confondait sa manie avec l’amitié, qui ne lui ressemble en rien, et les athlètes de Praxitèle avec de dociles boxeurs. Il ne voulait pas voir que, depuis dix-neuf cents ans (« un courtisan dévot sous un prince dévot eût été athée sous un prince athée », a dit La Bruyère), toute l’homosexualité de coutume — celle des jeunes gens de Platon comme des bergers de Virgile — a disparu, que seule surnage et se multiplie l’involontaire, la nerveuse, celle qu’on cache aux autres et qu’on travestit à soi-même. Et M. de Charlus aurait eu tort de ne pas renier franchement la généalogie païenne. En échange d’un peu de beauté plastique, que de supériorité morale! V

*un athée qui tient à la vie se fait tuer pour ne pas donner un démenti à l’idée qu’on a de sa bravoure. V

*[Albertine] Dans ses dernières lettres enfin, quand elle avait écrit (probablement en se disant « Je fais du chiqué ») : « Je vous laisse le meilleur de moi-même » (et n’était-ce pas en effet maintenant à la fidélité, aux forces, fragiles hélas aussi, de ma mémoire qu’étaient confiées son intelligence, sa bonté, sa beauté ?) et : « cet instant, deux fois crépusculaire puisque le jour tombait et que nous allions nous quitter, ne s’effacera de mon esprit que quand il sera envahi par la nuit complète », cette phrase écrite la veille du jour où, en effet, son esprit avait été envahi par la nuit complète et où peut-être bien, dans ces dernières lueurs si rapides mais que l’anxiété du moment divise jusqu’à l’infini, elle avait peut-être bien revu notre dernière promenade, et dans cet instant où tout nous abandonne et où on se crée une foi, comme les athées deviennent chrétiens sur le champ de bataille, elle avait peut-être appelé au secours l’ami si souvent maudit mais si respecté par elle, qui lui-même — car toutes les religions se ressemblent — avait la cruauté de souhaiter qu’elle eût eu aussi le temps de se reconnaître, de lui donner sa dernière pensée, de se confesser enfin à lui, de mourir en lui. VI

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

2 comments to “Plus athée qu’agnostique”

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  1. Et sur cette question, puis-je me permettre d’ajouter ces propos de Proust que cite Philipe Kolb au bas de la page 7 de son introduction de « Le Carnet de 1908 », publié en 1976 chez NRF Gallimard, 8ème numéro de la série « Cahiers Marcel Proust » ?

    Kolb en effet y donne à lire un autre extrait de la lettre en question de Proust à Lionel Hauser, conservée au Fonds Marcel Proust de l’Université de l’Illinois :

     » Si je n’ai pas la Foi, comme tu dis, en revanche la préoccupation religieuse n’est jamais absente un jour de ma vie. »

    Si ceci, j’en suis conscient, ne fait pas avancer le « schmilblick », à tout le moins le complète-t-il un tantinet …

  2. Autorisez-moi une rectification d’importance au commentaire que je viens de déposer tout à l’heure : ce n’est nullement dans la lettre à Lionel Hauser de 1914 dont il est question dans l’intervention de Jean de Kerjouet au sein du blog « Fans de Marcel Proust » que se trouve l’extrait que j’ai cité d’après Philip Kolb mais dans une autre lettre de Proust au même Hauser datant des premiers jours de septembre 1915, reprise au tome XIV, p. 218, de la correspondance publiée par Kolb, en 1986.

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