Les lames s’affûtent

Les lames s’affûtent

 

La découpe des dindonneaux, c’est pour demain soir… Le Grand-Hôtel va accueillir un grand dîner proustien au cours duquel Gil Galasso, moderne écuyer tranchant va exercer son art.

(Collection particulière, Photo PL)

 

Comme les autres convives, je me prépare à cet événement en relisant les vingt-quatre occurrences de « couteau » dans À la recherche du temps perdu. Ensuite, d’Illiers-Combray, je rallierai Cabourg par la route.

 

Les outils coupants de Marcel sont surtout des couverts de table, mais aussi des lames dangereuses, des plumes rigides ornant une coiffe féminine, l’arme du bourreau ou le couperet de la guillotine mais encore un coupe-papier.

 

Le couteau est aussi élément d’expressions (mettre le couteau sous ou sur la gorge, tenir une personne à sa merci ; brouillard à couper au couteau, très épais ; voix de couteau) ou enfin objet posé sur un accessoire qui évite de salir la nappe.

 

SVP, cher Gil au talent aiguisé, ne vous coupez pas.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

PS : Par anticipation, Gil Galasso m’a répondu sur Facebook avec une photo ainsi légendée : « Prêt pour Cabourg ! Avec ma nouvelle râpe à truffes ! 1919-2019 centenaire du prix Goncourt Marcel Proust »

 

 

Les extraits

*Si alors mon grand-père avait besoin d’attirer l’attention des deux sœurs, il fallait qu’il eût recours à ces avertissements physiques dont usent les médecins aliénistes à l’égard de certains maniaques de la distraction : coups frappés à plusieurs reprises sur un verre avec la lame d’un couteau, coïncidant avec une brusque interpellation de la voix et du regard, moyens violents que ces psychiatres transportent souvent dans les rapports courants avec des gens bien portants, soit par habitude professionnelle, soit qu’ils croient tout le monde un peu fou. I

*[Swann à Odette :] Dis-moi sur ta médaille, si oui ou non, tu as jamais fait ces choses.

— Mais je n’en sais rien, moi, s’écria-t-elle avec colère, peut-être il y a très longtemps, sans me rendre compte de ce que je faisais, peut-être deux ou trois fois.

Swann avait envisagé toutes les possibilités. La réalité est donc quelque chose qui n’a aucun rapport avec les possibilités, pas plus qu’un coup de couteau que nous recevons avec les légers mouvements des nuages au-dessus de notre tête, puisque ces mots : « deux ou trois fois » marquèrent à vif une sorte de croix dans son cœur. […] Il se répétait ces mots qu’elle avait dits : « Je voyais bien où elle voulait en venir », « Deux ou trois fois », « Cette blague ! » mais ils ne reparaissaient pas désarmés dans la mémoire de Swann, chacun d’eux tenait son couteau et lui en portait un nouveau coup. I

*Mais comment des gens qui contemplent ces horribles créatures sous leurs chapeaux couverts d’une volière ou d’un potager, pourraient-ils même sentir ce qu’il y avait de charmant à voir Mme Swann coiffée d’une simple capote mauve ou d’un petit chapeau que dépassait une seule fleur d’iris toute droite ? Aurais-je même pu leur faire comprendre l’émotion que j’éprouvais par les matins d’hiver à rencontrer Mme Swann à pied, en paletot de loutre, coiffée d’un simple béret que dépassaient deux couteaux de plumes de perdrix, mais autour de laquelle la tiédeur factice de son appartement était évoquée, rien que par le bouquet de violettes qui s’écrasait à son corsage et dont le fleurissement vivant et bleu en face du ciel gris, de l’air glacé, des arbres aux branches nues, avait le même charme de ne prendre la saison et le temps que comme un cadre, et de vivre dans une atmosphère humaine, dans l’atmosphère de cette femme, qu’avaient dans les vases et les jardinières de son salon, près du feu allumé, devant le canapé de soie, les fleurs qui regardaient par la fenêtre close la neige tomber ? I

*« Écoutez, disait Mme Cottard, on est excusable de répondre un peu de travers quand on est interrogée ainsi de but en blanc, sans être prévenue. J’en sais quelque chose car Mme Verdurin a l’habitude de nous mettre ainsi le couteau sur la gorge. » II

*ce négligeable introït du jour auquel personne n’assiste, petit morceau de vie qui n’était qu’à nous deux, que j’évoquerais volontiers dans la journée devant Françoise ou des étrangers en parlant du brouillard à couper au couteau qu’il y avait eu le matin à six heures, avec l’ostentation non d’un savoir acquis, mais d’une marque d’affection reçue par moi seul ; II

*Mme de Villeparisis par discrétion voulut au bout d’un instant quitter ma grand’mère qui, au contraire, préféra la retenir jusqu’au déjeuner, désirant apprendre comment elle faisait pour avoir son courrier plus tôt que nous et de bonnes grillades (car Mme de Villeparisis, très gourmande, goûtait fort peu la cuisine de l’hôtel où l’on nous servait des repas que ma grand’mère citant toujours Mme de Sévigné prétendait être «d’une magnificence à mourir de faim»). Et la marquise prit l’habitude de venir tous les jours en attendant qu’on la servît, s’asseoir un moment près de nous dans la salle à manger, sans permettre que nous nous levions, que nous nous dérangions en rien. Tout au plus nous attardions-nous souvent à causer avec elle, notre déjeuner fini, à ce moment sordide où les couteaux traînent sur la nappe à côté des serviettes défaites. Pour ma part, afin de garder, pour pouvoir aimer Balbec, l’idée que j’étais sur la pointe extrême de la terre, je m’efforçais de regarder plus loin, de ne voir que la mer, d’y chercher des effets décrits par Baudelaire et de ne laisser tomber mes regards sur notre table que les jours où y était servi quelque vaste poisson, monstre marin, qui au contraire des couteaux et des fourchettes était contemporain des époques primitives où la vie commençait à affluer dans l’Océan, au temps des Cimmériens, et duquel le corps aux innombrables vertèbres, aux nerfs bleus et roses avait été construit par la nature, mais selon un plan architectural, comme une polychrome cathédrale de la mer. II

*Je restais maintenant volontiers à table pendant qu’on desservait et, si ce n’était pas un moment où les jeunes filles de la petite bande pouvaient passer, ce n’était plus uniquement du côté de la mer que je regardais. Depuis que j’en avais vu dans des aquarelles d’Elstir, je cherchais à retrouver dans la réalité, j’aimais comme quelque chose de poétique, le geste interrompu des couteaux encore de travers, la rondeur bombée d’une serviette défaite où le soleil intercale un morceau de velours jaune, le verre à demi vidé qui montre mieux ainsi le noble évasement de ses formes et au fond de son vitrage translucide et pareil à une condensation du jour, un reste de vin sombre, mais scintillant de lumières, le déplacement des volumes, la transmutation des liquides par l’éclairage, l’altération des prunes qui passent du vert au bleu et du bleu à l’or dans le compotier déjà à demi dépouillé, la promenade des chaises vieillottes qui deux fois par jour viennent s’installer autour de la nappe dressée sur la table ainsi que sur un autel où sont célébrées les fêtes de la gourmandise et sur laquelle au fond des huîtres quelques gouttes d’eau lustrale restent comme dans de petits bénitiers de pierre, j’essayais de trouver la beauté là où je ne m’étais jamais figuré qu’elle fût, dans les choses les plus usuelles, dans la vie profonde des « natures mortes ». II

*Mais comme en tout il y a du pour et du contre, si le plaisir ou du moins l’indifférence de nos amis à nous répéter quelque chose d’offensant qu’on a dit sur nous, prouve qu’ils ne se mettent guère dans notre peau au moment où ils nous parlent, et y enfoncent l’épingle et le couteau comme dans de la baudruche, l’art de nous cacher toujours ce qui peut nous être désagréable dans ce qu’ils ont entendu dire de nos actions, ou de l’opinion qu’elles leur ont a eux-mêmes inspirée, peut prouver chez l’autre catégorie d’amis, chez les amis pleins de tact, une forte dose de dissimulation. II

*[Saint-Loup :] il fait un brouillard à couper au couteau. III

*le mot « bonsoir » fut susurré à mon oreille par M. de Bréauté, non comme le son ferrailleux et ébréché d’un couteau qu’on repasse pour l’aiguiser, encore moins comme le cri du marcassin dévastateur des terres cultivées, mais comme la voix d’un sauveur possible. IV

*Un grand éditeur de Paris venu en visite, et qui avait pensé qu’on le retiendrait, s’en alla brutalement, avec rapidité, comprenant qu’il n’était pas assez élégant pour le petit clan. C’était un homme grand et fort, très brun, studieux, avec quelque chose de tranchant. Il avait l’air d’un couteau à papier en ébène. IV

*Arrivée au bas de la route de la Corniche, l’auto monta d’un seul trait, avec un bruit continu comme un couteau qu’on repasse, tandis que la mer, abaissée, s’élargissait au-dessous de nous. IV

*Après le dîner l’auto ramenait Albertine; il faisait encore un peu jour; l’air était moins chaud, mais, après une brûlante journée, nous rêvions tous deux de fraîcheurs inconnues; alors à nos yeux enfiévrés la lune toute étroite parut d’abord (telle le soir où j’étais allé chez la princesse de Guermantes et où Albertine m’avait téléphoné) comme la légère et mince pelure, puis comme le frais quartier d’un fruit qu’un invisible couteau commençait à écorcer dans le ciel. IV

*Certains beaux jours, il faisait si froid, on était en si large communication avec la rue qu’il semblait qu’on eût disjoint les murs de la maison, et chaque fois que passait le tramway, son timbre résonnait comme eût fait un couteau d’argent frappant une maison de verre. V

*[Le Héros à la duchesse de Guermantes :] « Vous rappelez-vous, Madame, dis-je, la première fois que vous avez été aimable avec moi ? — La première fois que j’ai été aimable avec lui », reprit-elle en regardant en riant M. de Bréauté, dont le bout du nez s’amenuisait, dont le sourire s’attendrissait, par politesse pour Mme de Guermantes, et dont la voix de couteau qu’on est en train de repasser fit entendre quelques sons vagues et rouillés. V

*Le mensonge est bien peu de chose, nous vivons au milieu de lui sans faire autre chose qu’en sourire, nous le pratiquons sans croire faire mal à personne, mais la jalousie en souffre et voit plus qu’il ne cache (souvent notre amie refuse de passer la soirée avec nous et va au théâtre tout simplement pour que nous ne voyions pas qu’elle a mauvaise mine). Combien, souvent, elle reste aveugle à ce que cache la vérité ! Mais elle ne peut rien obtenir, car celles qui jurent de ne pas mentir refuseraient, sous le couteau, de confesser leur caractère. V

*Mais aux airs pyrénéens de ce bienfaisant pasteur se mêlait déjà la cloche du repasseur, lequel criait : « Couteaux, ciseaux, rasoirs. » V

*[Le Héros à Albertine :] Ce que les vieux quartiers contiennent de poésie a été extrait jusqu’à la dernière goutte, mais certaines maisons nouvellement bâties pour de petits bourgeois cossus, dans des quartiers neufs, où la pierre trop blanche est fraîchement sciée, ne déchirent-elles pas l’air torride de midi en juillet, à l’heure où les commerçants reviennent déjeuner dans la banlieue, d’un cri aussi acide que l’odeur des cerises attendant que le déjeuner soit servi dans la salle à manger obscure, où les prismes de verre pour poser les couteaux projettent des feux multicolores et aussi beaux que les verrières de Chartres ? V

*[Dans une pâtisserie] La remise en place des petites cuillers, des couteaux à fruits, eût été confiée, non à cette grande belle femme, mais, par économie de travail humain, à une simple machine, qu’on n’eût pas pu voir isolément aussi complet de l’attention d’Albertine, et pourtant elle ne baissait pas les yeux, ne s’absorbait pas, laissait briller ses yeux, ses charmes, en une attention à son seul travail. V

*la salle à manger de campagne où je pourrais arriver tout à l’heure, et les odeurs que j’y trouverais en arrivant, l’odeur du compotier de cerises et d’abricots, du cidre, du fromage de gruyère, tenues en suspens dans la lumineuse congélation de l’ombre qu’elles veinent délicatement comme l’intérieur d’une agate, tandis que les porte-couteaux en verre prismatique y irisent des arcs-en-ciel, ou piquent çà et là sur la toile cirée des ocellures de paon. V

*je me levais, mais tout d’un coup je m’arrêtais, terrassé; le même petit jour que je voyais, au moment où je venais de quitter Albertine, encore radieux et chaud de ses baisers, venait tirer au-dessus des rideaux sa lame maintenant sinistre, dont la blancheur froide, implacable et compacte entrait, me donnant comme un coup de couteau. VI

*Même un plaisir plus profond comme celui que j’aurais pu éprouver quand j’aimais Albertine, n’était en réalité perçu qu’inversement par l’angoisse que j’avais quand elle n’était pas là, car quand j’étais sûr qu’elle allait arriver, comme le jour où elle était revenue du Trocadéro, je n’avais pas cru éprouver plus qu’un vague ennui, tandis que je m’exaltais de plus en plus au fur et à mesure que j’approfondissais le bruit du couteau ou le goût de l’infusion, avec une joie croissante pour moi, qui avait fait entrer dans ma chambre, la chambre de ma tante Léonie, et à sa suite tout Combray, et ses deux côtés. VII

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

3 comments to “Les lames s’affûtent”

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  1. Bonjour Patrice.
    Ne serait-ce pas plutôt « ainsi » qu’il faudrait lire dans cet extrait que vous nous proposez, ci-dessus :

    « Écoutez, disait Mme Cottard, on est excusable de répondre un peu de travers quand on est interrogée ainsi de but en blanc, sans être prévenue. J’en sais quelque chose car Mme Verdurin a l’habitude de nous mettre aussi le couteau sur la gorge. »

    C’est à tout le moins la version qu’en proposent à la fois Clarac et Ferré dans la première édition de la « Recherche » en Pléiade, (p. 605) et Tadié dans la dernière en date, en Pléiade également (p. 594).

    Nonobstant, je sais, Luzius Keller l’a démontré, que, par rapport aux « Cahiers » de Proust détenus à la BNF, des erreurs d’une édition à l’autre existent (même dans la prestigieuse Pléiade, oui, oui …)

    Vous, Patrice, ou ceux qui ici vous lisent, qu’en pensez-vous : « ainsi » ou « aussi » ??

  2. Les deux expressions sont acceptées, et coexistent avec le même sens : au tout départ, ce fut « sous la gorge » puis l’évolution a fait que « sur la gorge » (datant de 1866) si je suis Alain REY,s/d, Le Robert – Dictionnaire historique de la langue française, Paris, 1994, p. 900)
    semble actuellement s’imposer …

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