Jérôme Vinteuil par Georges Bastianelli

Jérôme Vinteuil par Georges Bastianelli

 

Rarement un livre aura tant ressemblé à son auteur… La vraie vie de Vinteuil et Jérôme Bastianelli sont malins.

 

S’il n’y avait qu’une raison de lire la première due au second, elle serait aux pages 35 et 36 du livre qui sort mercredi (éditions Grasset, 20,90 €). Dans une démonstration de haute voltige littéraire, l’auteur — proustien accompli et patenté — démontre que si Proust associe la place de l’église de Combray, des cloches et le soleil à un incendie, c’est en souvenir de L’incendie de la cathédrale de Chartres, cantate de Vinteuil composée en 1838 (fictive) à la suite de la destruction par les flammes de la charpente de ladite cathédrale en 1836 (réelle). C’est éblouissant, émoustillant, épastrouillant !

 

L’idée du bouquin est superbe : offrir une existence à l’un des personnages majeurs d’À la recherche du temps perdu à partir des rares éléments biographiques servis par Marcel Proust — bref, tout est à inventer.

 

Des trouvailles, ça n’en manque pas : Vinteuil fils caché du curé d’Illiers, l’abbé Petitpierre, le prédécesseur du visiteur de tante Léonie ; le compositeur employé dans un atelier de fabrication de poupées pour dames ; son argent investi dans une bonneterie et dans une fonderie fabriquant des turbines pour les moulins de la Beauce ; le magasin du centre de Chartres acheté par Vinteuil pour y installer une boutique vendant du thé et revendu à un tailleurs pour dames ; l’œuvre inclassable que sont les douze Vocalises pour voix murmurée avec accompagnement de piano, dont la n° 2 « d’une tendresse à faire pleurer les pierres » inspire en 1974 le compositeur de la musique d’un mélodrame américain, True love never ends ; la fille de Vinteuil qui jette la clé du grand piano Érard dans la mare de Montjouvain ; la presque mort du musicien, après un déjeuner de pommes de terre, à la création du Prélude à l’après-midi d’un faune, où il se dit : « C’est ainsi que j’aurais dû écrire. » ; la partition incongrue, Mikado, faisant appel à un gong japonais…

 

Avec le mélo ricain, la filiation dissimulée de Vinteuil est ma préférée — je ne ferai donc pas grief à Jérôme Bastianelli de la répéter deux cents pages plus loin !

 

Des astuces pour expliquer l’absence de traces, il sait y faire : refus du prix de Rome donc nom retiré du procès-verbal ; copies perdues, détruites ou pas conservées ; œuvre jamais jouée ou rejouée ; partition déchirée ; manuscrit perdu ; recueil ni édité ni donné en public ; renoncement à faire publier une partition parce qu’intime ; absence aux noces de César Franck à cause de l’agitation de la révolution de 1848 ; deux solos de la Sonate de Vinteuil insérés dans Le Lac des Cygnes, mais que Tchaïkovski n’évoque jamais dans ses nombreuses lettres ; buste installé à Trouville subtilisé en 1934 et jamais retrouvé ; Reynaldo Hahn renonçant à un article inspiré de Mémoires de mon père rédigés par Pauline…

 

Toute la science du Polytechnicien n’a pas été de trop pour que s’agencent au poil et s’emboîtent sans grincer les différents destins.

Toutes les études du musicologue ont été mises à contribution pour que les partitions fictives sonnent juste comme celles réellement écrites et jouées et que les interactions et influences mutuelles soient parfaitement crédibles.

Toute la rigueur du directeur de musée a été convoquée pour que les événements, dates et lieux ne puissent être attribués à des faussaires.

Toute la maîtrise du président de la savante société proustienne des Amis de Marcel Proust et des Amis de Combray attribue les passages sûrs de la Recherche de Marcel aux bonnes places de l’œuvre de Jérôme.

 

Le talent de notre surdoué permet à ses lecteurs de ne plus distinguer le vrai du faux et on ne peut que rester bouche bée devant la précision maniaque sur le viaduc que le père officiel de Vinteuil, ingénieur dans les travaux publics doit construire à Meudon. La phrase selon laquelle le pont « séduirait autant par la pureté de son architecture que pour l’étonnante grandeur de ses proportions » est assortie de cette note de bas de page : M. Forgane, Voyage pittoresque sur le chemin de fer de Paris à Versailles, cité par Louis-Eugène Robert, Histoire et description naturelle de la commune de Meudon (1843), chapitre II. (p. 32). On se gardera d’évoquer la « section d’aire maximale d’un cube coupé par un plan perpendiculaire à l’une de ses diagonales «  et les « symédianes d’un triangle ».

 

Bref, du grand art et toute la musique du temps de Proust défile sur près de trois cents pages.

(Un chat se cache dans la photo)

 

Mais qu’est-ce qui retient le dithyrambe ? Virtuose, brillant, sans faille définissent La vraie vie de Vinteuil. D’aucuns diraient intelligent, subtil, technique. Trop ? Le résultat, pour étourdissant qu’il soit, diffère du clocher de Combray en jouant « sec ». La méticulosité l’emporte sur la fantaisie, la technique sur le rêve, la précision sur la folie. On apprécierait que le livre ressemble à l’imaginaire Quatuor en ré bémol majeur de 1864 dédié au quatuor Armingaud : « une œuvre assez joyeuse, solaire, juteuse » (p. 108).

 

Le combat entre Jérôme Bastianelli, le bon élève, et Bastianelli Jérôme, le chahuteur turbulent (s’il existe), est joué d’avance : L’ouvrage a la raie bien droite, le cheveu bien lisse et les lunettes sages. Il ne contient pas de notes désaccordées, ne laisse échapper aucun couac. Il est sérieux (voire appliqué), habile (voire docte), élégant et copurchic. Comme on l’aimerait plus ébouriffé, rigolard, impertinent…

 

En même temps, une petite voix me susurre : Tu n’avais qu’à l’écrire, jaloux !

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

PS d’un « lecteur pointilleux » :

1 – Confessant ma phobie des fautes, j’ai regretté : « commémorer l’anniversaire de la mort de Beethoven » (p. 23 — on commémore un événement et on célèbre un anniversaire) ; erreur reprise p. 170 : « commémorer le dixième anniversaire de la mort du compositeur » ; « les quelques amis du couple, les Lalo, les Franck et autres Armingaud » (p. 122 — et autres ne peut être suivi que d’un terme générique recouvrant l’ensemble des noms cités) ;

 

2 – Deux discordances : « Georges Vinteuil naquit à Versailles le 10 décembre 1817 » (p. 13) / « cet artiste méconnu qui a vécu des années 1830 à 1895 » (4e de couv’) ; « [il] ne chercha pas à dissuader Marie de renoncer à sa voluptueuse équipée » (p. 21 – il semble qu’il y ait un infinitif de trop) ;

 

3 — Gare à ne pas trop étaler sa science (ou le faire avec humour) :

*[Dans son traité d’harmonie, Vinteuil] devait donner les clés des quelques pièces expérimentales qu’il composa à cette période, telles ces Méditations pour quatuor à cordes, entièrement bâties sur des notes très longues dont les légers mouvements harmoniques conduisent petit à petit à des dissonances toutes personnelles. Grâce à de subtils effets de sonorité (adjonction de notes aberrantes, étrangères aux harmonies usuelles, utilisation de modes rares, tels l’éolien, un mineur sans sensible, ou le dorien, un mineur avec sixte majeure), Vinteuil avait élargi les traditionnelles règles de la tonalité. (p. 63)

*[Saint-Saens] acheva sa Sonate pour violon, en ré mineur — œuvre qui présente d’évidentes ressemblances avec celle de Vinteuil. Par exemple, la mélodie élégiaque qui fonde le deuxième thème du premier mouvement, porté par des accords brisés permettant au piano de donner l’impression d’une masse fluide, paraît nettement inspiré par un thème secondaire de la partition de Vinteuil. Les deux œuvres relèvent en outre de la forme cyclique, avec la réapparition dans le dernier mouvement d’une mélodie entendue dans le premier. (p. 195)

Du coup, j’ai appris un mot — merci, ami : « mélisme » : « Répartition d’une durée musicale longue en un groupe de notes de valeur brève. (Le mélisme orne une syllabe d’un texte chanté surtout dans le chant grégorien.) » Larousse

 

4 — Il ne m’a pas échappé enfin, et j’en rosis encore de plaisir, que je fais partie des références citées :

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


CATEGORIES : Chronique/ AUTHOR : patricelouis

2 comments to “Jérôme Vinteuil par Georges Bastianelli”

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  1. Merci, cher Patrice, pour cette critique attentive, amicale, globalement très enthousiaste, (un peu trop, peut-être) riche en divulgations et bien balancée !
    L’un des objectifs de ce petit récit musico-proustien était d’écrire un pastiche de biographie officielle d’un compositeur du XIXe siècle, ce qui m’a sûrement empêché de présenter Vinteuil de la manière dont Peter Shaffer (et Milos Forman) présente(nt) Mozart.
    Mais je note tes bons conseils pour un éventuel prochain roman !

  2. En tout cas, ça donne envie. Et perso, les passages cités « d’étalage de science » ne me troublent aucunement. En fait, quand on lit la Recherche, il y a parfois des allusions à des évènements inconnus, des citations, des considérations dont les tenants et les aboutissants échappent aux lecteurs (enfin, disons à moi…). Et cela n’en ôte pas l’intérêt. Je voudrais dire que la même chose m’arrive par exemple quand Balzac explicite des opérations financières, mouvements de bourse, circulation de monnaie… Qui sont devenus peu compréhensibles de nos jours. Moi au contraire, j’aime me perdre dans des domaines inconnus, même si mon faible niveau ne me permet pas de comprendre tout. Ainsi, (je suis trop longue, pardonnez-moi !) j’aime bien l’émission « la tribune des critiques de disque » où des experts, sur France Musique, comparent différentes versions d’une même oeuvre. Je n’ai absolument pas la capacité, le niveau, pour comprendre leurs savantes explications. Mais justement : cela me charme, dans son opacité même. Bref, vous m’avez comprise : l’écriture de Monsieur Bastanielli peut être savante, sans que cela donne l’impression d’un jargon… Non ?

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