Cuillers et fourchettes

Cuillers et fourchettes

 

Marcel Proust confondrait-il la cuiller et la fourchette ? 

 

Si l’on ajoute le couteau (voir la chronique Les lames s’affûtent), les couverts de table sont au complet.

(Collection particulière, photo PL)

 

Des quatorze occurrences de « cuiller », six portent sur la mémoire involontaire, l’objet en étant emblématique (avec son bruit sur l’assiette) — en compagnie de la madeleine (de tante Léonie), le pavé (de Venise et de l’hôtel de Guermantes) et le marteau (de chemin de fer). C’est toujours dans Le Temps retrouvé et les trois premières précèdent les deux références du bruit de la… fourchette, qui a la même fonction.

Je ne suis pas loin de penser que l’écrivain a eu un moment de distraction et a mélangé les deux. Ce ne serait pas la première fois.

 

Pour le reste, les cuillers de la Recherche remplissent le rôle pour lequel elles ont été inventées — même si, deux fois, c’est avec leur dos. Ajoutez trois occurrences de « cuillerée » pour du thé et du citron.

 

Côté « fourchette », ses piques se pointent dix fois dans des acceptions classiques, — hormis Bergotte traité de « gentleman voleur de fourchettes » et des mots aussi troublés que troublants dans la bouche morte du père défunt du Héros en un rêve où se mêle « fourchette ».

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

Cuiller

*[Tante Léonie :] — Comment, Françoise, encore des asperges ! mais c’est une vraie maladie d’asperges que vous avez cette année, vous allez en fatiguer nos Parisiens !

— Mais non, madame Octave, ils aiment bien ça. Ils rentreront de l’église avec de l’appétit et vous verrez qu’ils ne les mangeront pas avec le dos de la cuiller. I

*Cependant le pianiste redoublant de vitesse, l’émotion musicale était à son comble, un domestique passait des rafraîchissements sur un plateau et faisait tinter des cuillers et, comme chaque semaine, Mme de Saint-Euverte lui faisait, sans qu’il la vît, des signes de s’en aller. I

*[Le Directeur général du Grand-Hôtel] Je sentais que les mouvements de ma cuiller eux-mêmes ne lui échappaient pas, et s’éclipsât-il dès après le potage, pour tout le dîner la revue qu’il venait de passer m’avait coupé l’appétit. II

*[Charlus « donnait le ton »] Que pour manger un gâteau il se servît, au lieu de sa cuiller, d’une fourchette ou d’un couvert de son invention commandé par lui à un orfèvre, ou de ses doigts, il n’était plus permis de faire autrement. II

*[Mme Poussin] Vivant assez retirée à Combray, dans un immense jardin, elle ne trouvait jamais rien assez doux et faisait subir des adoucissements aux mots et aux noms mêmes de la langue française. Elle trouvait trop dur d’appeler « cuiller » la pièce d’argenterie qui versait ses sirops, et disait en conséquence « cueiller » ; IV

*[Cottard :] On évalue généralement que Mme Verdurin est riche à trente-cinq millions. Dame, trente-cinq millions, c’est un chiffre. Aussi elle n’y va pas avec le dos de la cuiller. Vous me parliez de la duchesse de Guermantes. Je vais vous dire la différence : Mme Verdurin c’est une grande dame, la duchesse de Guermantes est probablement une purée. IV

*[Dans une pâtisserie] L’autre rangeait, rangeait sans fin, sans une distraction. La remise en place des petites cuillers, des couteaux à fruits, eût été confiée, non à cette grande belle femme, mais, par économie de travail humain, à une simple machine, qu’on n’eût pas pu voir isolément aussi complet de l’attention d’Albertine, et pourtant elle ne baissait pas les yeux, ne s’absorbait pas, laissait briller ses yeux, ses charmes, en une attention à son seul travail. V

*[Journal inédit des Goncourt] Même le foie gras n’a aucun rapport avec la fade mousse qu’on sert habituellement sous ce nom, et je ne sais pas beaucoup d’endroits où la simple salade de pommes de terre est faite ainsi de pommes de terre ayant la fermeté de bouton d’ivoire japonais, le patiné de ces petites cuillers d’ivoire avec lesquelles les Chinoises versent l’eau sur le poisson qu’elles viennent de pêcher. VII

*Un domestique en effet venait, dans ses efforts infructueux pour ne pas faire de bruit, de cogner une cuiller contre une assiette. Le même genre de félicité que m’avaient donné les dalles inégales m’envahit ; les sensations étaient de grande chaleur encore mais toutes différentes : mêlée d’une odeur de fumée, apaisée par la fraîche odeur d’un cadre forestier; et je reconnus que ce qui me paraissait si agréable était la même rangée d’arbres que j’avais trouvée ennuyeuse à observer et à décrire, et devant laquelle, débouchant la canette de bière que j’avais dans le wagon, je venais de croire un instant, dans une sorte d’étourdissement, que je me trouvais, tant le bruit identique de la cuiller contre l’assiette m’avait donné, avant que j’eusse eu le temps de me ressaisir, l’illusion du bruit du marteau d’un employé qui avait arrangé quelque chose à une roue de train pendant que nous étions arrêtés devant ce petit bois. VII

*Je glissais rapidement sur tout cela, plus impérieusement sollicité que j’étais de chercher la cause de cette félicité, du caractère de certitude avec lequel elle s’imposait, recherche ajournée autrefois. Or cette cause, je la devinais en comparant entre elles ces diverses impressions bienheureuses et qui avaient entre elles ceci de commun que je les éprouvais à la fois dans le moment actuel et dans un moment éloigné où le bruit de la cuiller sur l’assiette, l’inégalité des dalles, le goût de la madeleine allaient jusqu’à faire empiéter le passé sur le présent, à me faire hésiter à savoir dans lequel des deux je me trouvais ; VII

*L’être qui était rené en moi quand, avec un tel frémissement de bonheur, j’avais entendu le bruit commun à la fois à la cuiller qui touche l’assiette et au marteau qui frappe sur la roue, à l’inégalité pour les pas des pavés de la cour Guermantes et du baptistère de Saint-Marc, etc., cet être-là ne se nourrit que de l’essence des choses, en elles seulement il trouve sa subsistance, ses délices. VII

*Et, repensant à cette joie extra temporelle causée, soit par le bruit de la cuiller, soit par le goût de la madeleine, je me disais : « Était-ce cela, ce bonheur proposé par la petite phrase de la sonate à Swann qui s’était trompé en l’assimilant au plaisir de l’amour et n’avait pas su le trouver dans la création artistique ; VII

*La réalité à exprimer résidait, je le comprenais maintenant, non dans l’apparence du sujet mais dans le degré de pénétration de cette impression à une profondeur où cette apparence importait peu, comme le symbolisaient ce bruit de cuiller sur une assiette, cette raideur empesée de la serviette qui m’avaient été plus précieux pour mon renouvellement spirituel que tant de conversations humanitaires, patriotiques, internationalistes. VII

 

Cuillerée

*je portai à mes lèvres une cuillerée du thé où j’avais laissé s’amollir un morceau de madeleine I

*Je rétrograde par la pensée au moment où je pris la première cuillerée de thé. I

*Mme Verdurin, même pour écouter la plus cruelle musique, gardait un visage dédaigneusement impassible et se cachait même pour avaler les deux cuillerées d’aspirine. IV

 

 

Fourchette

*[Bergotte] l’homme à barbiche et à nez en colimaçon avait des ruses de gentleman voleur de fourchettes, pour se rapprocher du fauteuil académique espéré, de telle duchesse qui disposait de plusieurs voix, dans les élections, mais de s’en rapprocher en tâchant qu’aucune personne qui eût estimé que c’était un vice de poursuivre un pareil but, pur voir son manège. II

*Tout au plus nous attardions-nous souvent à causer avec elle, notre déjeuner fini, à ce moment sordide où les couteaux traînent sur la nappe à côté des serviettes défaites. Pour ma part, afin de garder, pour pouvoir aimer Balbec, l’idée que j’étais sur la pointe extrême de la terre, je m’efforçais de regarder plus loin, de ne voir que la mer, d’y chercher des effets décrits par Baudelaire et de ne laisser tomber mes regards sur notre table que les jours où y était servi quelque vaste poisson, monstre marin, qui au contraire des couteaux et des fourchettes était contemporain des époques primitives où la vie commençait à affluer dans l’Océan, au temps des Cimmériens, et duquel le corps aux innombrables vertèbres, aux nerfs bleus et roses avait été construit par la nature, mais selon un plan architectural, comme une polychrome cathédrale de la mer.II

*[Charlus « donnait le ton »] Que pour manger un gâteau il se servît, au lieu de sa cuiller, d’une fourchette ou d’un couvert de son invention commandé par lui à un orfèvre, ou de ses doigts, il n’était plus permis de faire autrement. II

*[Sur Bergotte :] — Tous les écrivains ont du talent, dit avec mépris M. Bloch père. — Il paraît même, dit son fils en levant sa fourchette et en plissant ses yeux d’un air diaboliquement ironique qu’il va se présenter à l’Académie. II

*« Alors ça te fait plaisir de te marier, Bibi ? » ne pouvait s’empêcher de s’exclamer le prince de Châtellerault, qui laissait tomber sa fourchette d’étonnement et de désespoir, car il avait cru que les mêmes fiançailles de Mlle d’Ambresac allaient bientôt être rendues publiques, mais avec lui, Châtellerault. III

*[Le père mort du Héros dans un rêve :] — Tu sais bien pourtant que je vivrai toujours près d’elle, cerfs, cerfs, Francis Jammes, fourchette. » IV

*C’était de Trieste, de ce monde inconnu où je sentais que se plaisait Albertine, où étaient ses souvenirs, ses amitiés, ses amours d’enfance, que s’exhalait cette atmosphère hostile, inexplicable, comme celle qui montait jadis jusqu’à ma chambre de Combray, de la salle à manger où j’entendais causer et rire avec les étrangers, dans le bruit des fourchettes, maman qui ne viendrait pas me dire bonsoir ; 1456

*Tant de fois, au cours de ma vie, la réalité m’avait déçu parce qu’au moment où je la percevais, mon imagination, qui était mon seul organe pour jouir de la beauté, ne pouvait s’appliquer à elle en vertu de la loi inévitable qui veut qu’on ne puisse imaginer que ce qui est absent. Et voici que soudain l’effet de cette dure loi s’était trouvé neutralisé, suspendu, par un expédient merveilleux de la nature, qui avait fait miroiter une sensation – bruit de la fourchette et du marteau, même inégalité de pavés – à la fois dans le passé, ce qui permettait à mon imagination de la goûter, et dans le présent où l’ébranlement effectif de mes sens par le bruit, le contact du linge, etc. avait ajouté aux rêves de l’imagination ce dont ils sont habituellement dépourvus, l’idée d’existence, et, grâce à ce subterfuge, avait permis à mon être d’obtenir, d’isoler, d’immobiliser – la durée d’un éclair – ce qu’il n’appréhende jamais : un peu de temps à l’état pur. VII

*Et déjà les conséquences se pressaient dans mon esprit ; car qu’il s’agît de réminiscences dans le genre du bruit de la fourchette ou du goût de la madeleine, ou de ces vérités écrites à l’aide de figures dont j’essayais de chercher le sens dans ma tête où, clochers, herbes folles, elles composaient un grimoire compliqué et fleuri, leur premier caractère était que je n’étais pas libre de les choisir, qu’elles m’étaient données telles quelles. VII

*chacun jetait à la dérobée sur son voisin le regard furtif que dans les repas élégants, quand on a auprès de soi un instrument nouveau, fourchette à homard, râpe à sucre, etc., dont on ne connaît pas le but et le maniement, on attache sur un convive plus autorisé qui, espère-t-on, s’en servira avant vous et vous donnera ainsi la possibilité de l’imiter.VII

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

6 comments to “Cuillers et fourchettes”

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  1. Bonjour Patrice. Comme à votre habitude, vous assortissez ici les extraits que vous nous proposez du chiffre romain du tome duquel vous les avez exhumés. Sauf pour la troisième partie de ce jour consacrée à la fourchette où apparaissent des numéros de pages grimpant, pour le dernier exemple, jusqu’à 2159 ! J’ai évidemment tout de suite pensé que là, vous aviez puisé dans la dernière version de la « Recherche » publiée par Gallimard, dans la collection « Quarto ». Vérification faite, il n’en est rien, à tout le moins pour mon édition de 2014. Puis-je dès lors vous demander à quoi correspondent ces nombres ?

    • Cela m’apprendra d’être négligent. Votre obsession de la tomaison a trouvé de quoi se nourrir. J’ai en effet laissé traîner des chiffres remontant à une époque lointaine où, pour ma seule gouverne, je notais parfois la page concernée par un extrait. Le chiffre, que j’aurais dû enlever, correspond à ma propre version de la Recherche sur mon ordinateur. Pour tout vous dire, ce bloc unique compte 2194 pages. Désolé.

  2. Bizarrement, Patrice, ces nombres ont disparu et vous êtes revenu à la seule mention du tome d’origine.
    Mais ma question demeure : à quoi correspondaient-ils voici vingt minutes ??

  3. Merci pour votre réponse. Dois-je par elle comprendre que vous avez recopié l’intégralité de la « Recherche » sur votre ordinateur ? Titanesque travail, s’il devait en être. J’aurais plutôt tendance à penser que vous avez déniché sur Internet une édition complète téléchargeable. Sur Gallica, peut-être ?

  4. Aucun problème. Je n’insisterai pas …
    Excellente journée à vous.

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