Ah, les scélérats ! (2)

Ah, les scélérats ! (2)

 

(Attention, devinette en fin de chronique).

 

Place aux apaches… Après la lie militaire, la pègre civile (quoiqu’incivile). Si « Bat’ d’Af » est un hapax, ces Indiens-là exhibent leurs plumes dix fois. Leurs points communs : ce sont des rebelles, ils effraient la société, ils portent tatouage et Proust les accueille dans son œuvre.

 

La première occurrence associe les apaches à deux diplomates qui en ignorent les codes.

Un inverti bourgeois peut fréquenter une duchesse comme un apache.

Le baron de Charlus parle la langue et traîne de ces apaches derrière lui.

Mme Verdurin prédit son assassinat par des apaches.

Selon Jupien, l’un des prestataires de son hôtel bien particulier est un des plus dangereux de ces bandits parisiens.

 

Les apaches de la Recherche ne sont en effet nullement de ces tribus qui ont nourri la légende américaine.

 

Ces Apaches-là (prononcer « apatchi ») sont des Amérindiens venus du Canada et vivant entre les  États-Unis et le Mexique. Les uns, nomades, chassent le bison, les autres, sédentaires, pratiquent l’agriculture et la fabrication de poterie. Ils résistent longtemps aux étrangers, affrontant d’abord les Espagnols, puis les Mexicains et enfin les Américains qui les soumettent à la fin du XIXe siècle.

 

En France, Apaches  désigne des bandes criminelles à Paris lors de la Belle Époque.

 

Venue de l’autre côté de l’Atlantique, l’épopée peau-rouge inspire la Capitale.

 

Les Parisiens ont eu vent, à la fin des années 1880, de la reddition du chef apache Géronimo et la littérature et les romans de gare regorgent d’histoires d’indiens sanguinaires. L’époque prise les récits d’aventures, notamment le Dernier des Mohicans et les exploits de Buffalo Bill passionnent les foules.

En 1889, son Wild West Show  s’installe même à la porte Maillot attirant des foules de curieux. En 1905, Buffalo et ses Indiens reviennent parader dans les rues de Paris dans le cadre du Carnaval.

Les premières occurrences attestées du mot remontent à 1900. Il est utilisé par le journal Le Matin pour décrire une bande bellevilloise, caractérisée par un grain de beauté tatoué sur la joue droite ou sous l’œil. Il est popularisé en décembre, lors de l’assassinat de deux ouvriers dans la rue Piat. C’est à cette occasion que le journaliste du quotidien, Henri Fouquier,  élabore une première définition du terme.

 

Le Petit Journal du 23 janvier 1910 décrit ainsi les origines du terme : « C’est au commissariat de Belleville que, pour la première fois, ce terme fut appliqué à nos jeunes malandrins des faubourgs. Ce soir-là, le secrétaire du commissariat interrogeait une bande de jeunes voyous qui, depuis quelque temps, ensanglantait Belleville par ses rixes et ses déprédations et semait la terreur dans tout le quartier. La police, enfin, dans un magistral coup de filet, avait réussi à prendre toute la bande d’un seul coup, et les malandrins, au nombre d’une douzaine, avaient été amenés au commissariat où le « panier à salade » allait bientôt venir les prendre pour les mener au Dépôt. En attendant, les gredins subissaient un premier interrogatoire. Aux questions du secrétaire, le chef de la bande, une jeune « Terreur » de dix-huit ans, répondait avec un cynisme et une arrogance extraordinaires. Il énumérait complaisamment ses hauts faits et ceux de ses compagnons, expliquait avec une sorte d’orgueil les moyens employés par lui et par ses acolytes pour dévaliser les magasins, surprendre les promeneurs attardés et les alléger de leur bourse ; les ruses de guerre, dont il usait contre une bande rivale avec laquelle lui et les siens étaient en lutte ouverte. Il faisait de ses exploits une description si pittoresque, empreinte d’une satisfaction si sauvage, que le secrétaire du commissariat l’interrompit soudain et s’écria :

— Mais ce sont là de vrais procédés d’Apaches.

Apaches !… le mot plut au malandrin… Apaches ! Il avait lu dans son enfance les récits mouvementés de Mayne Reeid, de Gustave Aimard et de Gabriel Ferry… Apaches !… oui l’énergie sombre et farouche des guerriers du Far West était assez comparable à celle que déployaient aux alentours du boulevard extérieur les jeunes scélérats qui composaient sa bande… Va, pour Apaches ! Quand les gredins sortiront de prison — ce qui ne dut pas tarder, vu l’indulgence habituelle des tribunaux — la bande se reconstitua sous les ordres du même chef, et ce fut la bande des « Apaches de Belleville ». Et puis le terme fit fortune. Nous eûmes bientôt des tribus d’apaches dans tous les quartiers de Paris : tant et si bien que le mot prit son sens définitif et qu’on ne désigna plus, autrement les rôdeurs de la grande ville. Aujourd’hui l’expression est consacrée ; la presse l’emploie journellement, car les apaches ne laissent pas passer un jour sans faire parler d’eux… Il ne manque plus que de la voir accueillie par le dictionnaire de l’Académie. »

 

En 1902, deux journalistes, Arthur Dupin et Victor Morris, nomment « Apaches » les petits truands et voyous de la rue de Lappe et les « marlous » de Belleville, qui se différencient de la pègre et des malfrats par leur volonté de s’afficher. À défaut d’en être les pères certifiés, ils popularisent l’appellation.

 

C’est l’affaire Casque d’Or. Deux bandes, menées par Joseph Pleigneur, dit Manda, chef de la bande apache de la Courtille (Belleville) et François Dominique, dit Leca, chef de la bande adverse des Popincs (Popincourt) s’y affrontent alors pour une prostituée, Amélie Élie (1879-1933), dite Casque d’Or.

Le fait divers tient en haleine l’opinion publique pendant plusieurs mois. « Ce sont là des mœurs d’apaches, du Far West, indignes de notre civilisation. Pendant une demi-heure, en plein Paris, deux bandes rivales se sont battues pour une fille des fortifs, une blonde au haut chignon, coiffée à la chien ! » (Arthur Dupin, Le Petit Journal). Pendant que Manda et Leca se planquent, Casque d’Or, elle, devient la coqueluche de Paname (anousparis.fr). Pris, les amants rivaux sont jugés et finiront leurs jours à Cayenne.

L’engouement passé, Casque d’Or épousera un marchand bonnetier avant de mourir en 1933 dans l’indifférence générale. Place à la légende incarnée par Simone Signoret dans le film de Jacques Becker en 1952.

 

L’Apache apparaît comme une figure antisociale marquée par la haine du « bourgeois », du « flic » et du « travail », refusant à gâcher sa jeunesse pour aller à l’usine. à la fois « l’escroc, l’escarpe, le rôdeur de barrière, le faquin à poignard, l’homme qui vit en marge de la société, prêt à toutes les besognes pour ne pas accomplir un labeur régulier, le misérable qui crochète une porte ou éventre un passant. » (Le Gaulois, 13 septembre 1907)

 

Installées entre ville et banlieue, autour des Fortifications, les Fortifs, les bandes ont chacune un nom revendiquant ses origines (Les Monte-en-l’air des Batignolles, les Loups de la Butte, les Gars de Charonne), une particularité physique ou vestimentaire (les Cravates vertes, les Habits noirs), ou un chef (les Delignon, les Zelingen). Loin de la pègre, leur organisation correspond à un simple réseau de camaraderies fluide et organisé autour d’une personnalité plus charismatique que les autres.

 

Sans moralité, ces groupes vivent de vol, de bonneteau, et d’autres arnaques, de proxénétisme, et affrontent la police, s’en prennent aux bourgeois ou s’affrontent entre bandes rivales, au couteau à cran d’arrêt, surin ou eustache, ou au revolver. Ils terrorisent la ville.

 

Une mode est propre aux Apaches : pantalon patte d’éph de Bénard (tailleur parisien du XXe siècle qui a donné en argot un bénard pour désigner un pantalon), bottines brillantes, ceinture en flanelle rouge, chemise fripée, veston cintré, foulard, casquette vissée au-dessus d’une nuque rasée et cheveux lissés et pommadés ramenés en accroche-cœur. Ils sont également tatoués : dessous de l’œil gauche, un point bleu à l’encre de Chine sous l’œil gauche, cinq points en croix sur la main gauche ou formules provocantes, Mort aux vaches, Vive l’anarchie, Né sous une mauvaise étoile, Le bagne sera mon tombeau. Ils jaspinent l’argot — javanais, louchebem, verlan.

 

Les mentions des Apaches disparaissent progressivement en 1914 avec la guerre.

 

La Société des Apaches (ou simplement Les Apaches) est encore un groupe artistique  formé vers 1900 et composé principalement de musiciens et d’écrivains, dont Ravel et Stravinsky.

 

PS : Parmi ces propositions, qu’y a-t-il d’indien — en plus d’apache — dans la Recherche : ruses de Sioux, Mohican, calumet de la paix, danse du scalp, Huron, grand manitou, sachem, autre ?

 

Réponse demain.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

Les extraits

*Il faut souvent descendre jusqu’aux êtres entretenus, hommes ou femmes, pour avoir à chercher le mobile de l’action ou des paroles en apparence les plus innocentes dans l’intérêt, dans la nécessité de vivre. Quel homme ne sait que, quand une femme qu’il va payer lui dit : « Ne parlons pas d’argent », cette parole doit être comptée, ainsi qu’on dit en musique, comme « une mesure pour rien », et que si plus tard elle lui déclare : « Tu m’as fait trop de peine, tu m’as souvent caché la vérité, je suis à bout », il doit interpréter : « un autre protecteur lui offre davantage » ? Encore n’est-ce là que le langage d’une cocotte assez rapprochée des femmes du monde. Les apaches fournissent des exemples plus frappants. Mais M. de Norpois et le prince allemand, si les apaches leur étaient inconnus, avaient accoutumé de vivre sur le même plan que les nations, lesquelles sont aussi, malgré leur grandeur, des êtres d’égoïsme et de ruse, qu’on ne dompte que par la force, par la considération de leur intérêt, qui peut les pousser jusqu’au meurtre, un meurtre symbolique souvent lui aussi, la simple hésitation à se battre ou le refus de se battre pouvant signifier pour une nation : « périr ». Mais comme tout cela n’est pas dit dans les Livres Jaunes et autres, le peuple est volontiers pacifiste ; s’il est guerrier, c’est instinctivement, par haine, par rancune, non par les raisons qui ont décidé les chefs d’État avertis par les Norpois. III

*[Les invertis] formant une franc-maçonnerie bien plus étendue, plus efficace et moins soupçonnée que celle des loges, car elle repose sur une identité de goûts, de besoins, d’habitudes, de dangers, d’apprentissage, de savoir, de trafic, de glossaire, et dans laquelle les membres mêmes qui souhaitent de ne pas se connaître aussitôt se reconnaissent à des signes naturels ou de convention, involontaires ou voulus, qui signalent un de ses semblables au mendiant dans le grand seigneur à qui il ferme la portière de sa voiture, au père dans le fiancé de sa fille, à celui qui avait voulu se guérir, se confesser, qui avait à se défendre, dans le médecin, dans le prêtre, dans l’avocat qu’il est allé trouver ; tous obligés à protéger leur secret, mais ayant leur part d’un secret des autres que le reste de l’humanité ne soupçonne pas et qui fait qu’à eux les romans d’aventure les plus invraisemblables semblent vrais ; car dans cette vie d’un romanesque anachronique, l’ambassadeur est ami du forçat ; le prince, avec une certaine liberté d’allures que donne l’éducation aristocratique et qu’un petit bourgeois tremblant n’aurait pas, en sortant de chez la duchesse s’en va conférer avec l’apache ; IV

*[Charlus sur le Héros qui ne voit pas que Brichot est amoureux de Mme de Cambremer :] « Oh ! ces enfants, dit-il, d’une voix aiguë, mièvre et cadencée, il faut tout leur apprendre, ils sont innocents comme l’enfant qui vient de naître, ils ne savent pas reconnaître quand un homme est amoureux d’une femme. À votre âge j’étais plus dessalé que cela », ajouta-t-il, car il aimait employer les expressions du monde apache, peut-être par goût, peut-être pour ne pas avoir l’air, en les évitant, d’avouer qu’il fréquentait ceux dont c’était le vocabulaire courant. IV

*Au moment d’arriver chez Mme Verdurin, j’aperçus M. de Charlus naviguant vers nous de tout son corps énorme, traînant sans le vouloir à sa suite un de ces apaches ou mendigots que son passage faisait maintenant infailliblement surgir même des coins en apparence les plus déserts, et dont ce monstre puissant était, bien malgré lui, toujours escorté quoique à quelque distance, comme le requin par son pilote, V

*[Mme Verdurin à Morel sur Charlus :] C’est un monsieur qui a une sale réputation et qui a de vilaines histoires. Je sais que la police l’a à l’œil, et c’est, du reste, ce qui peut lui arriver de plus heureux pour ne pas finir comme tous ses pareils, assassiné par des apaches », ajouta-t-elle, car en pensant à Charlus le souvenir de Mme de Duras lui revenait et, dans la rage dont elle s’enivrait, elle cherchait à aggraver encore les blessures qu’elle faisait au malheureux Charlie et à venger celles qu’elle-même avait reçues ce soir. « Du reste, même matériellement, il ne peut vous servir à rien, il est entièrement ruiné depuis qu’il est la proie de gens qui le font chanter et qui ne pourront même pas tirer de lui les frais de leur musique, vous encore moins les frais de la vôtre, car tout est hypothéqué, hôtel, château, etc. » Morel ajouta d’autant plus aisément foi à ce mensonge que M. de Charlus aimait à le prendre pour confident de ses relations avec des apaches, race pour qui un fils de valet de chambre, si crapuleux qu’il soit lui-même, professe un sentiment d’horreur égal à son attachement aux idées bonapartistes. V

*Jupien sentait que ce n’était pas encore assez de présenter à M. de Charlus un garçon laitier. Il lui murmurait en clignant de l’œil : « Il est garçon laitier, mais au fond c’est surtout un des plus dangereux apaches de Belleville » (il fallait voir le ton grivois dont Jupien disait « apache »). Et comme si ces références ne suffisaient pas, il tâchait d’ajouter quelques « citations ». Il a été condamné plusieurs fois pour vol et cambriolage de villas, il a été à Fresnes pour s’être battu (même air grivois) avec des passants qu’il a à moitié estropiés et il a été au bat’ d’Af. Il a tué son sergent. » VII

*Jupien ne voulait pas parler que de scènes de sadisme comme celles auxquelles j’avais assisté et de l’exercice même du vice du baron. Celui-ci, même pour la conversation, pour lui tenir compagnie, pour jouer aux cartes, ne se plaisait plus qu’avec des gens du peuple qui l’exploitaient. Sans doute le snobisme de la canaille peut aussi bien se comprendre que l’autre. Ils avaient d’ailleurs été longtemps unis, alternant l’un avec l’autre, chez M. de Charlus qui ne trouvait personne d’assez élégant pour ses relations mondaines ni de frisant assez l’apache pour les autres. « Je déteste le genre moyen, disait-il, la comédie bourgeoise est guindée, il me faut ou les princesses de la tragédie classique ou la grosse farce. Pas de milieu, Phèdre ou les Saltimbanques. » Mais enfin l’équilibre entre ces deux snobismes avait été rompu. VII

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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