Ah, les scélérats ! (1)

Ah, les scélérats ! (1)

 

Duchesses emperlousées, bourgeois cultivés et domestiques stylés ne monopolisent pas l’affiche d’À la recherche du temps perdu… À bien regarder, dans les recoins, s’y nichent d’autres personnages. Un regard perçant déniche même dans un recoin quelques hors-la-loi. Parmi eux, les Bat’Af et les Apaches.

 

Le fou de Proust ne l’est pas au point de vouloir faire de l’œuvre une chronique des réprouvés et des révoltés. Aucune figure proustienne n’exhibe un tatouage et les casiers judiciaires sont plutôt vierges.

 

Mais puisque ce blogue ambitionne le décorticage, partons explorer ce monde parallèle ou clandestin de certains de ces marginaux voisin du voleur (17 occurrences, dont un gentleman voleur), de la canaille (13 sous sa forme substantivée), de l’assassin (10, mais 44 avec les dérivés), du criminel (9), du voyou (8), de la crapule (6), de la fripouille (6), du bandit (4), du sacripant (4, tous avec la majuscule de Miss Sacripant, nom du portrait d’Odette par Elstir), de l’escroc (3), du gredin (3, et même au féminin dans la bouche de la duchesse de Guermantes : « Je vous assure que, chez les Iéna, on ne pense pas un instant à la manière dont on est assis, quand on voit devant soi une grande gredine de Victoire peinte à fresque sur le mur. »), du malfaiteur (3), du forban (1), du lascar (1), du malandrin (1), de la racaille (1) et de la vermine (1, au figuré et entre guillemets — la « vermine » des étrangers — détestée par Marie et Céleste).

 

Marcel Proust invente même le « décavé crapuleux » — une trouvaille !

*Les trois quarts des hommes du faubourg Saint-Germain passent aux yeux d’une bonne partie de la bourgeoisie pour des décavés crapuleux (qu’ils sont d’ailleurs quelquefois individuellement) et que, par conséquent, personne ne reçoit. II

 

Quant au « scélérat » du titre, il n’existe, trois fois, que sous la forme « scélératesse ».

 

Dans cette galerie peu fréquentable, un passage du Temps retrouvé, dans l’hôtel de Jupien, unit les « apaches » et les « Bat’ d’Af » dans un seul des prestataires.

*Inversement, Jupien sentait que ce n’était pas encore assez de présenter à M. de Charlus un garçon laitier. Il lui murmurait en clignant de l’œil : « Il est garçon laitier, mais au fond c’est surtout un des plus dangereux apaches de Belleville » (il fallait voir le ton grivois dont Jupien disait « apache »). Et comme si ces références ne suffisaient pas, il tâchait d’ajouter quelques « citations ». Il a été condamné plusieurs fois pour vol et cambriolage de villas, il a été à Fresnes pour s’être battu (même air grivois) avec des passants qu’il a à moitié estropiés et il a été au bat’ d’Af. Il a tué son sergent. » VII

 

Plongeons donc dans les bas-fonds ! Honneur aux plus anciens, ces soldats des Bataillons d’Infanterie Légère d’Afrique et leur légende noire, fine fleur des durs de durs.

 

Connues sous les surnoms de Bat’ d’Af’ et de Joyeux, ces unités composent l’infanterie légère d’Afrique créée en 1832 pour recycler les militaires condamnés a des peines correctionnelles par la justice militaire, et des militaires sanctionnés par l’envoi dans les compagnies de discipline.

 

Cantonnés en Afrique du Nord (Maroc, Algérie, Tunisie), les bataillons constituent l’instrument répressif de l’Armée française : utilisés initialement pour écarter les fortes têtes, elles sont conçues pour redresser « ceux qui ont failli ».

Parmi les motifs qui peuvent y conduire (loi du 21 mars 1905) : crime, coups et blessures, violences contre les enfants, outrage public à la pudeur, vol, escroquerie, abus de confiance, attentat aux mœurs, l’exercice du métier de souteneur, rébellion ou violences envers les dépositaires de l’autorité et de la force publique, filouterie…

Les  Bat’ d’Af passent pour être extrêmement redoutables, non seulement pour les ennemis, mais aussi pour les troupes des autres corps. Isolés, victimes de mauvais traitements, mal nourris, ballottés des compagnies militaires aux pénitenciers au gré des sanctions qui leur pleuvent dessus, les hommes ressentent le besoin de se distinguer de leurs semblables : le tatouage  leur apparaît donc comme un moyen commode d’y parvenir. Il est utilisé comme un moyen de reconnaissance de ceux qui ont passé le rite de passage du « coup de sonnette » : un combat à la loyale avec des anciens de l’unité.

Leurs membres ont, dit la tradition, tatoué sur les jambes « Marche ou Crève » et parfois sur les bras « Né sous l’étoile du malheur, mort sous l’étoile du bonheur » en hommage à leur fétiche, l’étoile du bazar. C’est à cela qu’ils étaient reconnus et respectés, voire craints, non seulement dans le milieu mais aussi dans la société civile. Une autre particularité de ces bataillons tient aussi à la pratique très répandue de l’homosexualité dans les rangs.

 

Deux lieux mythiques leur sont attachés : Biribi, nom général pour désigner les lieux de cantonnement des Bat’ d’Af, et Tataouine, oasis tunisien.

 

Aristide Bruant écrit Biribi en 1889…

 

… et Aux Bat’ d’Af en 1911 :

xxx

Mon vieux frangin tu viens d’bouffer d’la case,
T’es un garçon comme moi, tu n’as pas l’ taf,
J’écris deux mots et j’profite d’l’ occase,
Pour t’envoyer le refrain des Bat. d’Af.

V’là l’Bat. d’Af. qui passe,
Ohé ! Ceux d’la classe !
Vivent les Pantinois
Qui vont s’tirer dans quéques mois ;
A nous les gonzesses,
Vivent nos ménesses !
On les retrouv’ra
Quand la classe partira.

Depuis que j’suis dans c’tte putain d’ Afrique
A faire l’Jacques avec un sac su’ l’dos,
Mon vieux frangin, j’suis sec comme un coup d’trique,
J’ai bentôt pus que d’la peau su’ les os.

Refrain

Embrasse pour moi ma p’tite femme la Fernande
Qui fait la r’tape au coin d’l’ av ‘ nue d’ Clichy ;
Dis-y que j’l’aime et dis-y qu’a m’attende
Encore quéque temps et j’vas êt’ affranchi.

Refrain

Surtout dis-y qu’a s’fasse pas foute au poste,
Qu’a s’pique pas l’nez, qu’a s’fasse pas d’ mauvais sang
Et qu’a m’envoye quéqu’fois des timbres-poste,
Pour me payer des figues et du pain blanc.

Refrain

Souhaite el’ bonjour au père et à la mère,
Dis à ma femme qu’a tâche d’les aider…
Faut pas laisser les vieux dans la misère,
Car à leur âge on doit rien s’emmerder.

Refrain

 

Mon vieux frangin, je n’vois pus rien à t’dire,
Dis ben des choses à tous les barbillons,
Dis au daron qu’i’ n’oublie pas d’m’écrire,
Dis à Fernan’ qu’a n’me fasse pas d’paillons.

Refrain

 

Après-demain, les apaches.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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  1. J’aime quand Marcel s’en canaille et tu le tatoues si bien ! Amitiés. L.

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