Marcel sur le ring

Marcel sur le ring

 

Pas Cerdan, Proust ! Il y aurait comme une logique à ce que l’écrivain s’intéressât dans À la recherche du temps perdu, description d’un monde aristocratique où l’on s’affronte ganté, à un sport qualifié de « noble art » et dont les règles ont été diffusées, par l’Écossais John Solto Douglas, 9e marquis de Queensbury, au point de leur donner son nom (même si elles ont été codifiées par un journaliste anglais, John Graham Chambers. C’était dans les années précédant la naissance de Marcel Proust.

 

La boxe n’en est pas moins un affrontement brutal, un combat à coups de poings entre deux hommes sur une scène ceinte de cordes et cernée de spectatrices et de spectateurs également fascinés par des corps à moitié nus dans une chorégraphie célébrant l’amour vache.

 

Il est donc assez normal que les cinq occurrences de la Recherche évoquent l’attrait supposé de jeunes filles en fleurs pour des adeptes de la boxe, l’attirance réelle d’homosexuels pour de tels gladiateurs en short et la guerre entre la France et l’Allemagne.

 

On ne sache pas que Marcel Proust ait fréquenté des hommes à poigne de cet acabit. Nulle photo ne l’a immortalisé avec des gants autres que ceux des mondains ni près d’un ring — mot tout aussi absent de l’œuvre que « round ». Avec lui, on ne jette pas l’éponge mais ont peut la passer. Enfin, les seuls KO présents le sont pour commencer huit mots : Kobolds, Kock, Kodak, Koenisberg, Kohn, kolossal, Koraï et Kout-el-Amar.

 

Au temps de Proust, la figure du Grand Boxeur est celle de Georges Carpentier.

 

Fils de mineur du Nord, il devient champion du monde des mi-lourds en 1920, à Jersey City, USA, en mettant KO Battling Levinsky. Le Français échoue l’année suivante dans la course au titre mondial des poids lourds (toutes catégories), face à Jack Dempsey lors d’un « match du siècle » qui lui vaudra une renommée mondiale. Carpentier séduit les Américains par son élégance européenne, et gagne le surnom de « The orchid man », à cause de la fleur qui orne en permanence sa boutonnière.

 

L’orchidée pour Carpentier, le gardénia pour Proust.

 

Avant de faire retentir le gong, sachez que le marquis de Queensbury n’est pas célèbre que pour sa passion de la boxe.

 

Il est aussi le père d’Alfred Douglas, lord et poète, amant d’Oscar Wilde, connaissance de Proust.

Alfred et Oscar

 

Opposé à cette relation, le daddy marquis provoque l’écrivain à plusieurs reprises, entraînant le « scandale Queensberry » et le procès qui a suivi, perdu par Wilde et amenant la déchéance de l’auteur de L’Importance d’être Constant.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

Les extraits

*Avant que j’eusse eu le temps de m’apercevoir de la métamorphose sociale de ces jeunes filles, et tant ces découvertes d’une erreur, ces modifications de la notion qu’on a d’une personne ont l’instantanéité d’une réaction chimique, s’était déjà installée derrière le visage d’un genre si voyou de ces jeunes filles que j’avais prises pour des maîtresses de coureurs cyclistes, de champions de boxe, l’idée qu’elles pouvaient très bien être liées avec la famille de tel notaire que nous connaissions. II

 

*Sa maîtresse peut le châtier, l’enfermer, le lendemain l’homme-femme aura trouvé le moyen de s’attacher à un homme, comme le volubilis jette ses vrilles là où se trouve une pioche ou un râteau. Pourquoi, admirant dans le visage de cet homme des délicatesses qui nous touchent, une grâce, un naturel dans l’amabilité comme les hommes n’en ont point, serions-nous désolés d’apprendre que ce jeune homme recherche les boxeurs ? Ce sont des aspects différents d’une même réalité. IV

 

*Les grosses plaisanteries de Brichot, au début de son amitié avec le baron, avaient fait place chez lui, dès qu’il s’était agi non plus de débiter des lieux communs, mais de comprendre, à un sentiment pénible que voilait la gaîté. Il se rassurait en récitant des pages de Platon, des vers de Virgile, parce qu’aveugle d’esprit aussi, il ne comprenait pas qu’alors aimer un jeune homme était comme aujourd’hui (les plaisanteries de Socrate le révèlent mieux que les théories de Platon) entretenir une danseuse, puis se fiancer. M. de Charlus lui-même ne l’eût pas compris, lui qui confondait sa manie avec l’amitié, qui ne lui ressemble en rien, et les athlètes de Praxitèle avec de dociles boxeurs. V

 

*Telles depuis quelque temps, la grande figure France remplie jusqu’à son périmètre de millions de petits polygones aux formes variées, et la figure remplie d’encore plus de polygones, Allemagne, avaient entre elles deux de ces querelles, comme en ont, dans une certaine mesure, des individus. Mais les coups qu’elles échangeaient étaient réglés par cette boxe innombrable dont Saint-Loup m’avait exposé les principes ; et parce que même en les considérant du point de vue des individus elles en étaient de géants assemblages, la querelle prenait des formes immenses et magnifiques, comme le soulèvement d’un océan aux millions de vagues qui essaye de rompre une ligne séculaire de falaises, comme des glaciers gigantesques qui tentent dans leurs oscillations lentes et destructrices de briser le cadre de montagne où ils sont circonscrits. VII

 

*[Charlus :] « Ce n’est pas tant l’Allemagne que je crains pour la France que la guerre elle-même. Les gens de l’arrière s’imaginent que la guerre est seulement un gigantesque match de boxe auquel ils assistent de loin, grâce aux journaux. Mais cela n’a aucun rapport. C’est une maladie qui, quand elle semble conjurée sur un point, reprend sur un autre. VII

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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