L’ennui m’ennuie

L’ennui m’ennuie

 

En ce moment, quelque part, une dame prépare un livre « grand public » sur l’ennui et s’interroge sur ce que Proust en dit.

 

Un ami proustien, qui ne me veux que du bien, m’a consulté pour voir si je pouvais lui venir en aide. Je l’aurais fait volontiers. Seulement, le thème est un peu trop conceptuel à mon goût et ne m’inspire, subséquemment, qu’un irrépressible ennui.

 

Je n’en ai pas moins jeté un œil sur la centaine d’occurrences du substantif dans la Recherche. Ce rapide décorticage m’a permis d’extraire une perle aussi brillante que surréaliste :

*Par moments oppressée par l’ennui, une carpe se dressait hors de l’eau dans une aspiration anxieuse.

 

C’est dans Du côté de chez Swann.

Quel talent, non mais, quel talent !

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

Has one comment to “L’ennui m’ennuie”

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  1. Merci Patrice de souffler avec tant de constance sur le feu de notre amour commun !
    alexandra
     »Françoise venait allumer le feu et pour le faire prendre y jetait quelques brindilles, dont l’odeur, oubliée pendant tout l’été, décrivait autour de la cheminée un cercle magique dans lequel, m’apercevant moi-même en train de lire tantôt à Combray, tantôt à Doncières, j’étais aussi joyeux, restant dans ma chambre à Paris, que si j’avais été sur le point de partir en promenade du côté de Méséglise, ou de retrouver Saint-Loup et ses amis faisant du service en campagne. Il arrive souvent que le plaisir qu’ont tous les hommes à revoir les souvenirs que leur mémoire a collectionnés est le plus vif, par exemple, chez ceux que la tyrannie du mal physique et l’espoir quotidien de sa guérison, d’une part, privent d’aller chercher dans la nature des tableaux qui ressemblent à ces souvenirs et, d’autre part, laissent assez confiants qu’ils le pourront bientôt faire, pour rester vis-à-vis d’eux en état de désir, d’appétit et ne pas les considérer seulement comme des souvenirs, comme des tableaux. Mais eussent-ils dû n’être jamais que cela pour moi et eussé-je pu, en me les rappelant, les revoir seulement, que soudain ils refaisaient en moi, de moi tout entier, par la vertu d’une sensation identique, l’enfant, l’adolescent qui les avait vus. Il n’y avait pas eu seulement changement de temps dehors, ou dans la chambre modification d’odeurs, mais en moi différence d’âge, substitution de personne. L’odeur, dans l’air glacé, des brindilles de bois, c’était comme un morceau du passé, une banquise invisible détachée d’un hiver ancien qui s’avançait dans ma chambre, souvent striée, d’ailleurs, par tel parfum, telle lueur, comme par des années différentes, où je me retrouvais replongé, envahi, avant même que je les eusse identifiées, par l’allégresse d’espoirs abandonnés depuis longtemps. Le soleil venait jusqu’à mon lit et traversait la cloison transparente de mon corps aminci, me chauffait, me rendait brûlant comme du cristal. Alors, convalescent affamé qui se repaît déjà de tous les mets qu’on lui refuse encore, je me demandais si me marier avec Albertine ne gâcherait pas ma vie, tant en me faisant assumer la tâche trop lourde pour moi de me consacrer à un autre être, qu’en me forçant à vivre absent de moi-même à cause de sa présence continuelle et en me privant, à jamais, des joies de la solitude. »

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